18 décembre 2020

★★★ | Alcootest / Another Round  (Druk)

★★★ | Alcootest / Another Round (Druk)

Réalisation: Thomas Vinterberg | Disponible au Québec en VSD à partir du 18 décembre 2020 (Métropole)
Avec Alcootest, Thomas Vinterberg retrouve Mads Mikkelsen quelques années après le très réussi La chasse. Le résultat, un peu moins maîtrisé, est également beaucoup moins désabusé.
Avec le passage du temps et l’installation du petit traintrain de la vie (professionnelle et domestique), la lassitude peut prendre le dessus. Quatre profs vivent cette triste réalité, jusqu’à ce qu’ils décident de tester la théorie d’un chercheur danois dont l'affirmation peut surprendre: nous naissons avec un déficit d’alcool dans le sang et le taux d’alcool idéal est de 0,5 g. Avec une volonté scientifique digne de leur statut d’enseignants, ils vont donc opter pour une consommation raisonnée, et leur vie va changer pour le mieux. Du moins pour un temps... l’augmentation des doses au delà du raisonnable ne correspondant pas à une hausse de bien-être!
Malheureusement, Vinterberg se laisse un peu enfermer dans son idée de départ et ne parvient jamais vraiment à faire sortir son film de sa morale: boire un peu, c’est bien, mais boire trop, c’est dangereux. Certes, il parvient à donner vie à d’attachants personnages et à créer de véritables interactions avec leurs entourages (famille, élève, collègues), mais le tout, trop théorique, peu incarné et surtout trop illustratif, ne convainc pas totalement. Fort heureusement, les lourdeurs d’écriture sont contrebalancées par la capacité de Thomas Vinterberg à filmer la vie, et principalement trois de ses composantes: la lassitude, les espoirs et les excès. Sa collaboration avec Mads Mikkelsen fait une nouvelle fois mouche, et au delà du discours, c’est surtout le portrait de son personnage que l’on retiendra.
Lors de la toute dernière scène, il peut avec sérénité trouver ce qu’il n’avait alors jamais vraiment trouvé : l’état (réellement) festif. Le prof se libère alors et nous offre une séquence dans laquelle l’envie de vivre en toute liberté explose enfin, de manière plus spontanée et moins calculée qu’à l’occasion des expérimentations éthyliques mal contrôlées. Parfois, une fin est si belle qu’elle fait oublier quasi instantanément les faiblesses d’un film. C’est le cas avec la dernière scène d'Alcootest!

4 décembre 2020

★★★ | Black Bear

★★★ | Black Bear

Réalisation: Lawrence Michael Levine | Disponible au Québec en VSD à partir du 4 décembre 2020 (Pacific Northwest Pictures)
Black Bear, présenté au Sundance Film Festival, a tout du film américain indépendant qui agace l’auteur de ces lignes par son abus de “tout ce qu’il faut mettre dans un film indépendant pour avoir l’air intelligent et donc être inattaquable”: des gens qui parlent pendant le repas un verre de vin à la main (pour faire un peu “cinéma français”, c’est toujours chic), des sujets du moment (la place de la femme, ça fait “concerné par son époque”), une petite touche métafictionnelle et une construction en deux parties qui se répondent (c’est toujours de bon ton de réfléchir sur le travail de l’artiste tout en faisant une proposition narrative un peu ambitieuse).
Autant le dire tout de suite, le début a tout pour toucher sa cible (la critique américaine “sérieuse”) tout en rebutant les autres (le large spectre des laissés pour compte). Heureusement, Aubrey Plaza est là. Non seulement, sa seule présence est une réjouissance, mais en plus, à l’approche de la quarantaine, elle ose un rôle qui la fait sortir de l’adolescence (ou du statut de jeune adulte qui lui colle à la peau). Lorsque le film bascule dans la seconde partie, miroir de la première, l'actrice devient encore plus l’élément essentiel du film. Et c’est bien à ce moment-là que le spectateur grincheux et agacé par la première demi-heure (au hasard, l’auteur de ses lignes, encore lui) doit bien admettre qu’il avait fait fausse route. Non seulement la proposition narrative est à la hauteur de son ambition et permet une réflexion plutôt pertinente aussi bien sur le couple que sur le processus de création, mais surtout, Lawrence Michael Levine confirme qu’il avait fait le bon choix en confiant ce rôle à la comédienne de Safety Not Guaranteed. Dans le rôle casse-gueule de l’actrice insécure, alcoolique et trahie, elle s’en sort à merveille en évitant les pièges dans lesquels elle aurait facilement pu tomber. 
Et avec elle, c’est finalement le film, aussi cérébral que maîtrisé, qui nous convainc, malgré une mise en route un peu laborieuse.

20 novembre 2020

Cinemania 2020 | ★★¾ | Des hommes

Cinemania 2020 | ★★¾ | Des hommes

Réalisation: Lucas Belvaux
Sans aucun doute un des cinéastes belges les plus intéressants depuis 20 ans, Lucas Belvaux est un habitué du festival Cinemania. En adaptant le roman éponyme de Laurent Mauvignier, le réalisateur de La raison du plus faible et de Pas son genre change à nouveau de registre avec Des hommes, dans lequel il revient sur des événements survenus durant la guerre d’Algérie. Guidée par la mémoire de ses trois protagonistes, la construction narrative sous forme de flash-back procure au film cette dimension intime qui le distingue de ses pairs en matière de fresque de guerre. Derrière ce classicisme et cette sobriété, se cache un drame émouvant sur deux frères d’armes qui ont préféré se taire et dont le passé ressurgit lors d’une fête 40 ans plus tard.
Avec dans les rôles principaux Gérard Depardieu (plus imposant que jamais), Jean-Pierre Darroussin (avec son éternel air de chien battu) et Catherine Frot (plus effacée), Des hommes parle de racisme ordinaire et de blessures lointaines. En évitant la complaisance lors de ces moments plus tendus (voire cruels) ou un recours à une forme de bellicisme, le cinéaste s’en tient à l’essentiel, à savoir que personne ne peut échapper à son passé et aux conséquences traumatiques qui en découlent. Toutefois, l’intrigue piétine par moments et le rythme languissant tout comme le discours parfois insistant auraient mérité d’être plus resserrés. Mais malgré ses défauts, on y trouve quelques moments forts comme cette scène mémorable de fête qui est l’élément déclencheur d’un retour vers un passé beaucoup moins glorieux et vers cette tension latente qui règne au village depuis trop longtemps. On  y retrouve un personnage incarné par Gérard Depardieu (complètement ivre et au comportement disgracieux) qui renvoie à celui qu’il campait dans Uranus trente ans plus tôt dans le film de Claude Berri.
★★½ | Été 85

★★½ | Été 85

Réalisation: François Ozon | Disponible au Québec en cinéma virtuel à partir du 20 novembre 2020 (Axia Films
Film présenté au Québec dans le cadre du festival Cinemania 2020.

François Ozon tourne beaucoup. Environ un film par an. Sur le lot, certains sont très maîtrisés (dont les récents et excellents Franz et Grâce à Dieu). D’autres sont très surévalués et appartiennent aux sélections cannoises sans que l’on comprenne vraiment ce qu’ils font là. C’était le cas pour Jeune et Jolie. C’est également le cas pour Été 85.
Bien évidemment, Ozon a du talent et son film n’est pas dénué de qualités. Le cinéaste aime visiblement filmer ses personnages et les voir déambuler. Il sait aussi nous faire ressentir ce qu’il y a entre les êtres — il s’agit principalement d’un couple de jeunes hommes trop différents, mais aussi d’une mère qui vit le deuil de son mari à sa façon (un des meilleurs rôles de Valeria Bruni Tedeschi) et d’une jeune Anglaise qui met le feu aux poudres malgré elle.
Ajoutons aux réjouissances l’aspect film-synthèse, qui n’est pas sans charme (Été 85 semble en effet composé d’une somme d’éléments que l’on retrouve dans les films passés du cinéaste).
Et pourtant le film ne convainc pas totalement. Peut-être justement parce qu’il n’accorde pas assez de place à ce qu’il fait si bien (observer la montée du désir avant son délitement, imparable conséquence d’un amour entre un jeune homme trop sûr de lui et d’un autre qui ne l’est pas assez). Il préfère se focaliser sur un double suspense amorcé d’emblée (nous savons tout de suite que le jeune héros a commis un acte répréhensible... mais lequel? et que son amant est mort... mais comment?). L’anecdote (l’intrigue) prend le dessus sur le vrai sujet (l’évolution d’une relation entre deux amants), et le film prend l’eau comme un vieux voilier sous un orage normand, une journée d’été 85. Mais heureusement, en ces temps-là, la musique pouvait être bonne, et Ozon nous le rappelle avec une succession de choix musicaux qui nous ferait presque oublier les défauts du film. Presque !
Nostalgie, quand tu nous tiens!

16 novembre 2020

Cinemania 2020 | ★★★ | À l'abordage

Cinemania 2020 | ★★★ | À l'abordage

Réalisateur: Guillaume Brac
Après un premier long métrage documentaire (L’île au trésor, inédit au Québec), Guillaume Brac (l’excellent Tonnerre, prix du public à Cinémania en 2013) revient à la fiction avec À l’abordage. Cette comédie de vacances s’inscrit comme une suite logique aux Contes de juillet (un long métrage composé des courts métrages "L’amie du dimanche" et "Hanne et la fête nationale"). Avec À l’abordage, Brac s’intéresse à nouveau à la jeunesse dans un lieu de villégiature. Bien que les prémisses fassent penser au célèbre L'aventure c'est l'aventure de Lelouch ou encore au film Le ciel, les oiseaux...et ta mère, Brac propose une tout autre forme de récit. En digne hériter de Rohmer et de Jacques Rozier, À l’abordage est en quelque sorte une version masculine et résolument actuelle du film Du côté d’Orouët. On retrouve ce même sentiment de liberté et de joie de vivre qui se dégage de cette œuvre à la fois ludique et tendre.
À l’abordage se laisse bercer par les eaux courantes tout en proposant un regard doux-amer sur les relations amoureuses pour les jeunes trentenaires et moins d’aujourd’hui. Sans véritable fil conducteur, avec un film en partie improvisé et des comédiens pour la plupart non professionnels ou jeunes débutants, le réalisateur braque sa caméra dans le sud de la France alors qu’on suit les mésaventures à la fois drôles et moins drôles de ces personnages en quête de sens. 
Spontané, tourné sur format pellicule 35 mm, le film procure une bouffée d’air frais, surtout si on le compare aux comédies populaires lourdaudes telles que la série de films Camping par exemple. Bref, on passe un moment agréable en compagnie de personnages attachants dans ces tranches de vie qui s’avèrent un récit initiatique (et marquant) pour cet improbable trio.

15 novembre 2020

Cinemania 2020 | ★★★ | Mica

Cinemania 2020 | ★★★ | Mica

Réalisateur: Ismael Ferroukhi
Huit ans après Les hommes libres, le réalisateur français d’origine marocaine Ismael Ferroukhi retourne à ses racines avec Mica, un beau drame sportif à propos d’un enfant issu d’un bidonville de la banlieue de Meknès qui se retrouve propulsé comme homme à tout faire et découvre une passion pour le tennis. Mais le principal enjeu de ce film empli d’humaniste n’est pas tant le sport en tant que tel, mais le parcours que fera le personnage-titre afin d’y parvenir. Le réalisateur dresse un portrait de cette jeunesse appauvrie et sans avenir dont le destin semble dessiner d’avance. Sans tomber dans le piège du misérabilisme, il propose un récit d’apprentissage à la dure (humiliations, brimades, punition corporelle) auquel est confronté le petit Mica (Zakaria Inane, un jeune non professionnel qui fait ses débuts bouleversants au cinéma). Il sera ensuite aidé par le gardien du club de tennis (Azelarab Kaghat) puis par une ex-championne (Sabrina Ouazani, excellente) qui va le prendre sous son aile et lui montrer les bases du jeu.
Même si le film emprunte certains clichés associés au drame sportif en seconde partie, il renvoie également un peu au cinéma iranien (en particulier celui de Jafar Panahi) dans sa façon de traiter des inégalités et l’absence de liberté tout en proposant une belle leçon d’humilité sur le passage à la rude de l’enfance à l’âge adulte. Attentive, la mise en scène de Ferroukhi se cache souvent derrière son sujet et évite le mélodrame et le didactisme. En refusant la fuite vers l’Europe. Mica trouve d’abord cette quête de liberté par lui-même et par ses choix décisifs en lien avec son avenir.