Djo Tunda wa Munga parle de Viva Riva!

4 mai 2011

Viva Riva! ne se contente pas d’être le premier film congolais réalisé depuis plus de 20 ans. C’est avant tout le premier long métrage de fiction regorgeant de qualités d’un cinéaste plein d’avenir : Djo Tunda wa Munga. Le festival Vues d’Afrique, en l’invitant à venir dire quelques mots à l’issue de la projection, nous a donné l’occasion d’en savoir un peu plus sur lui.
 
À propos de sa formation
J'ai été formé dans une école de cinéma en Belgique. Après, j'ai un peu travaillé dans le cinéma, puis je suis rentré en RDC il y a 11 ans. J'y ai été journaliste, producteur exécutif pour des documentaires, puis j'ai monté ma structure de production en produisant des petits films en préparation du long métrage.

À propos du message du film.
Je voulais faire un film sur la vie en général, sur la pauvreté, sur le fait que le tissu social se dégrade... Je voulais raconter Kinshasa dans les 20 dernières années, une société qui a changé, où les rapports familiaux sont minés par le passé, par la rancœur, par une violence familiale, une violence physique de la ville parce qu'il y a eu la guerre et beaucoup de destructions, et puis surtout un monde qui est rongé par le capitalisme. Les gens qui pensent que le capitalisme est une bonne chose, envoyez-les au Congo et ils verront ses effets. L’appât du gain est partout. Je voulais faire un portrait de ça, mais c'est aussi une photo d’une époque qui se termine. Un autre chapitre s'ouvre... je ne sais pas quelle direction il prend, mais au moins, il a le mérite de s'ouvrir.

À propos du portrait peu glorieux que brosse Djo Tunda wa Munga de l'Afrique d'aujourd'hui (homosexualité, violence, prostitution, etc)
Le travail du cinéaste, c'est de poser des questions à la société. L’artiste n’est pas là pour plaire à la société. Nous sommes là pour poser des questions en regardant la réalité. Si les scènes sur l'homosexualité ou la prostitution dérangent, je n'y peux rien. C'est quelque chose de très courant chez nous, et ailleurs aussi je crois. Maintenant, dans nos sociétés, on attaque les homosexuels, on les tue... je pense que je dois mettre cet aspect sur la table en faisant mon travail. La société n'est pas l'image qu'on voudrait se faire d'elle, mais la dynamique réelle qu'il y a dans les gens, dans ce qu'ils ont, ce qu'ils font, ce qu'ils pensent et dans leur manière d'agir. Mon travail de cinéaste, c'est aussi de témoigner de ce que j'ai observé dans la réalité de Kinshasa (j'ai un parcours documentaire, et ce que j'ai mis est sorti du réel). Pourquoi ferais-je un film dans lequel je cache les choses, où je montre une Afrique qui n'existe pas... il n'y a pas de raison !
La question de la prostitution est une question importante, c'est un vrai problème... il suffit de sortir dans les rues la nuit pour s'en rendre compte (en tout cas dans mon pays... je ne peux pas parler pour les autres). L'homosexualité est très courante aussi. À partir du moment où les structures sociales tombent, le mauvais côté est la déstructuration, mais les gens sont aussi plus libres. Et donc, évidemment, cette histoire entre deux femmes prend du sens, parce qu'elle est importante : elle témoigne aussi d'une réalité.
La violence... le Congo est violent, depuis 20 ans. Quand Mobutu est tombé, c'était la pire période de la vie, ensuite il y a eu 50 guerres, il y a eu cinq millions de morts, plus les deux guerres civiles qu'il y a eu autour des élections. Le travail du cinéaste, c'est de poser des questions aux sociétés, mais aussi de témoigner de son temps. Je ne suis pas un cinéaste qui va faire semblant. Il faut dépasser ça et au contraire avoir le courage de dire « voilà ce qu'on est ». Sinon, on ne fait pas de films, sinon on n'est pas artiste, sinon, on fait autre chose.

À propos des réactions suscitées par le film à Kinshasa
Mon pire cauchemar aurait été que je sois assis dans un bar ou ailleurs, et que quelqu'un me tape sur l'épaule et me dise « Djo, ton film, il est bien filmé, c'est très joli, mais c'est quand même un film pour l'occident ». Ça aurait été mon pire drame car on ne fait pas tout ce travail pour être juste en représentation. Nous avons fait trois projections tests à Kinshasa car on filme des gens, on filme une ville, et c'est important de savoir si les gens se reconnaissent. Les trois projections ont été de grands succès car les gens se sont reconnus, ils ont eu du plaisir à voir le film, ils ont réagi un peu différemment de ce que je pensais car j'imaginais que les questions sur la sexualité allaient être un problème... mais pas du tout, ou que la violence allait peut-être heurter des gens, mais pas du tout parce que les gens, de manière générale, sont intelligents, ils savent ce qui se passe. Nous sommes à une étape où nous sommes en train de reconstruire une société et on se dit « plus de faux-semblants ». Nous sommes dans une phase où on essaie d'être responsables, et on essaie aussi d'être clairs par rapports aux choses. Les plus grands défenseurs du film sont les critiques africains ou d'autres artistes africains car ils se disent que ce film donne l'opportunité de changer les choses. On va parler de l'Afrique sans faux-semblants, sans ce théâtre qui dure éternellement car on veut tous se rassurer à ce dire que c'est comme ça... mais non, ce n'est plus comme ça ! Les choses ont changé ! Je pense que les gens de ma génération sont un peu dans cette phase très compliquée où on doit casser des murs, parce qu'il faut les casser et passer à autre chose…mais il faut aussi construire de nouvelles choses!

Faire un film en RDC
Il n'y a pas d'industrie du cinéma, avec des écoles, des institutions, des fonds, etc.
Mobutu n'était pas favorable aux artistes libres, donc les cinéastes ont dû travailler à l'étranger de manière indépendante. Quand Mobutu est tombé, il y a eu la guerre, puis l'après-guerre, et la structure étant tellement détruite qu'il n'y avait pas d'argent pour le cinéma. Les gens pensent que ça a été un enfer de tourner au Congo mais pas du tout. Cette partie a été la plus facile car c'est celle qu'on a le plus préparée. Sachant qu'il n'y avait rien, nous avons monté des ateliers de formation pour les comédiens. Je ne voulais pas non plus avoir un tournage avec 50 expatriés qui débarquent. Nous avons donc de jeunes techniciens congolais pour assister les chefs de poste. Un directeur photo par exemple doit avoir une expérience, une expertise, mais par contre le deuxième assistant image ou l'assistant de production, tous ces métiers qui peuvent s'apprendre sur un laps de temps plus court, on les a donnés aux Congolais. Donc, au moment de tourner, ça a été relativement facile. On a tenu notre plan de travail (37 jours de tournage), sans débordement. J'ai plutôt eu des problèmes avant parce qu’il y avait des gens qui, dans les commissions, n'aimaient pas l'idée d'un film africain avec de la violence et de la sexualité, d’autres me demandaient d'aller tourner dans des pays, comme le Burkina, le Mali, des pays plus faciles... mais on ne peut pas faire le portrait d'une ville en tournant ce portrait dans une autre ville... ça n'a pas beaucoup de sens.

Propos sélectionnés et remis en forme par Jean-Marie Lanlo à l’occasion du festival Vues d’Afrique de Montréal, le 3 mai 2011
 

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