À perdre la raison ***½

26 octobre 2012

Murielle (Émilie Dequenne) et Mounir (Tahar Rahim) sont jeunes, s’aiment, et décident de se marier et de fonder un foyer. Pour faciliter sa mise en ménage, le couple accepte l’invitation du père (Niels Arestrup) du marié et emménage dans la demeure paternelle. Mais la situation perdure et Mounir, peu sûr de lui, rechigne à quitter le foyer de celui qui l’a vu grandir. Le temps passe, les naissances se multiplient, et Murielle se sent de plus en plus prisonnière d’une vie qu’elle n’a pas choisie.

Réalisateur: Joachim Lafosse | Dans les salles du Québec le 26 octobre 2012 (Axia Films)

À perdre la raison est construit à partir d’un excellent scénario en ellipse qui avance implacablement vers une issue connue dès le début du film (nous voyons quatre cercueils d’enfants être acheminés vers un avion qui prendra la direction du Maroc). Ses auteurs (Joachim Lafosse, Matthieu Reynaert et Thomas Bidegain) ont intelligemment refusé les excès de psychologie et font progresser le film par petites touches, nous permettant de comprendre les protagonistes et de voir se profiler une issue fatale. La femme, débordante de vie et d’amour, comprend que la vie dont elle rêve (un rêve pourtant plausible: vivre avec son mari et leurs enfants) est impossible. De son côté, l’homme est un éternel adolescent comblant son manque d’assurance par des excès de colère, et acceptant le contrôle d’un père adoptif aussi attentionné que manipulateur. Il stagne tout le long du film, pendant que sa femme sombre dans une dépression que nous sommes seuls à constater, impuissants.
Joachim Lafosse ne donne pas l’impression d’excuser l’inexcusable (un quadruple infanticide!). Il constate plutôt de manière froide l’implacabilité d’un drame ayant pour origine les différentes faiblesses de trois êtres interdépendants.
Pour rendre compte de ce fait divers sordide, le réalisateur belge utilise une caméra tenue à l’épaule, nerveuse, qui semble refuser de s'immiscer dans l’action comme si elle avait peur de faire de l’ombre aux personnages ou au drame en train de se jouer. Pour affirmer sa volonté de prendre du recul, Joachim Lafosse place régulièrement au bord de l’image un meuble ou un encadrement de porte flou, comme si la caméra se situait dans une autre pièce, loin des protagonistes, donnant l’impression d’une image prise à la dérobée. Mais en abusant de cet effet, il obtient malheureusement le résultat inverse: cet artifice ne fait que renforcer la présence de la caméra alors qu’il semblait au contraire vouloir la faire oublier. Le détail peut sembler mineur, mais sa récurrence finit par tourner au procédé et nuit à un film pourtant conçu avec finesse.
À perdre la raison n’en demeure pas moins une œuvre forte, très intelligemment écrite et interprétée par trois comédiens livrant le meilleur d’eux-mêmes. Les spectateurs qui feront abstraction de l’effet “cadre de porte” y verront même probablement un des grands films de cette année. Les autres y verront un très bon film... ce qui n’est déjà pas si mal!
 

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