Entrevue avec John B. Root et Nikita Bellucci (Gonzo, mode d’emploi)

19 octobre 2013

Gonzo, mode d’emploi, projeté à l’occasion du FNC, a donné à John B. Root la possibilité de faire découvrir sa conception de ce genre pornographique au plus grand nombre: le plaisir doit être partagé aussi bien par les acteurs d’un film que par les spectateurs. Nous rêverions bien que tous les réalisateurs de films pour adultes aient la même conception de leur métier. Notre entrevue avec John B. Root et l’actrice Nikita Bellucci nous a permis de constater que ce n’est malheureusement pas toujours le cas… et que l’avenir du genre est plutôt sombre!

Nous allons commencer par une petite introduction à votre univers… et par des présentations, pour ceux qui ne vous connaissent pas. Honneur aux femmes… Nikita Bellucci, pouvez-vous vous présenter en deux mots?
NB: Je suis actrice porno depuis maintenant deux ans, j’ai commencé avec John B. Root. J’ai fait un petit voyage aux US, et actuellement j’ai un contrat d’exclusivité pour le magazine Hot Vidéo, un magazine porno en France.

John B. Root, à vous de vous présenter…
JBR: Je suis réalisateur et producteur de X depuis 1995. J’ai fait un paquet de films. Avant, j’étais journaliste pour la télévision et écrivain pour la jeunesse. Et depuis 1995, je ne fais que du X. J’ai fait 22 films pour Canal + et 1500 vidéos. C’est mon métier à plein temps.

C’est un peu particulier… mais j’ai commencé à entendre parler de vous il y a quelques années car je lisais les cahiers du cinéma, et Thierry Jousse parlais souvent de vous…
JBR: Il avait dit de mon film French Beauty que c’était un des 10 meilleurs films français de l’année, tous genres confondus. Il s’est fait virer!

(rires) C’est à cause de ça?
JBR: Entre autres…

Et il a tourné dans un de vos films aussi… mais il était tout habillé!
JBR: Oui, il a tourné comme figurant dans un de mes films: Une nuit au bordel.

Ah bon? Je pensais plutôt à Exhibition 99!
JBR: En effet… il vient poser des questions aux actrices. Mais après, il est figurant dans un bordel avec des filles nues assises sur ses genoux!

(rires) Je vais essayer de le retrouver celui-là! Et continuons avec une définition. Qu’est-ce que le “gonzo”?
JBR: C’est très simple. C’est du porno sans scénario, caméra à la main. C’était un genre minoritaire au début du porno. C’est devenu 99,9% du porno aujourd’hui. Après, c’est une définition technique. Il y a du très bon gonzo, et du gonzo pas regardable!

Et qu’est-ce qui vous intéresse dans ce sous-genre?
JBR: C’est la spontanéité. On va droit à l’essentiel. On va vers le plaisir… normalement! Avec une grande économie de moyens. Ça peut être passionnant! Le gonzo, c’est l'ordinaire de mon métier. Je fais un gros film scénarisé par an, et tout le reste de l’année, je fais du gonzo. Dans Gonzo, mode d’emploi, j’ai essayé de montrer comment on fabrique du gonzo.

(à Nikita Bellucci) Et vous, vous faites aussi plus de gonzo?
NK: Je fais des films de temps en temps, comme en septembre avec B. Root… quelque chose de plus scénarisé. Mais je fais principalement du gonzo, et je préfère.

Par ce qu’on va droit au but?
JBR: On se pose surtout des questions de mise en scène, et de mise en scène du plaisir. Ce sont les bonnes questions. Après, l’économie de moyen est souvent prise comme excuse par de mauvais réalisateurs pour faire de mauvaises vidéos. Mais ce n’est pas parce qu’on n’a pas de scénario qu’on doit être un mauvais cinéaste. C’est passionnant de garder la caméra à la main et de garder le rythme, de garder le plaisir. Ça devrait être passionnant, mais ça ne l'est pas toujours! Mais c’est un autre problème!

Et qu’est-ce qui vous a poussé à faire ce Gonzo, mode d’emploi? Vous vouliez documenter un tournage gonzo, ou vous vouliez prendre l’argument du documentaire pour faire un film X?
JBR: C’est un film que j’aurais voulu voir depuis 15 ans… depuis que je fais du X. J’aurais voulu voir un doc vu de l’intérieur, sans jugements de valeurs, sans jugements moraux, qui raconte de manière transparente comment se fait ce métier. Ce doc n’a jamais existé. A chaque fois, il y a des jugements de valeurs, les filles sont des putains ou des folles… Il y a très peu de documentaires neutres dans le porno. Comme je ne voyais pas ce documentaire neutre, je l’ai fait! J’avais envie de parler de mon métier, de montrer ce qu’est mon métier. On pose souvent des questions: “est-ce que les garçons prennent du Viagra, est-ce que les filles jouissent, est-ce qu’elles sont folles, etc?” Si j’avais répondu à ces questions, on ne m’aurait pas cru. Alors je l’ai montré!

En même temps, est-ce que votre façon de concevoir le gonzo correspond à la norme? Est-ce qu’un tournage avec John B. Root ressemble aux autres?
NB: (...) Quand on est sur un tournages avec John, on est là vraiment pour prendre du plaisir. Il veut qu’il y ait de l’émotion dans l’image.

Et ça, on le ressent dans les films de John. J’ai eu aussi des témoignages d’actrices qui ont tourné avec lui, et elle font ressortir ce côté tournage-plaisir…. en faisant ressortir par opposition le coté plus malsain d’autres tournages. Vous avez eu l’impression d’être un peu prise pour du bétail ailleurs que chez John B. Root?
NB: Complètement! Dans le porno amateur, nous sommes du bétail. Les filles ne sont absolument pas respectées…
JBR: Et les garçons non plus… mais une jeune gamine de 18 ans qui se fait traiter comme un sac de viande va être plus blessée qu’un garçon car elle joue son intimité plus que le garçon. Mais il n’y a pas un porno. Il y a des pornos. Depuis dix ans, le genre de la sexualité filmée a salement dérivé vers l’indigence, l’amateurisme cracra et le gratuit. Le porno qui se respecte et qui respecte ses intervenants est devenu minoritaire. C’est regrettable, mais ne consommez pas n’importe quoi! Il y a encore de très belles productions. Il y a des productions très très hards américaines comme Kink. C’est extrêmement hard, mais c’est bien fait et ça respecte les acteurs et les actrices. Il y a aussi des trucs tendres, des trucs beaux. Il y a encore des artistes. Arrêtez de consommer de la merde. Tournez-vous vers les trucs qui ont de la gueule. Si les trucs qui ont de la gueule ne sont plus vus et ne sont plus achetés, il ne restera que des trucs indigents. C’est ce qui est en train de se passer en ce moment, avec les trucs amateurs cracra où on traite les filles de salopes sans les maquiller et où on ne respecte ni la sexualité, ni les acteurs, ni les spectateurs. Ce porno, qu’il aille se faire foutre. Il n’intéresse personne.

Justement, votre film donne une image joyeuse, et c’est très bien, c’est comme ça que vous faites vos films. Mais choisir le documentaire pour donner cette image ne donne-t-il pas l’impression que toutes les productions sont comme ça?
JBR: Je ne parle pas de ce que je ne connais pas. Ce film est un film de famille. J’ai filmé ma famille. Je n’ai pas voulu faire un documentaire généraliste sur l’industrie pornographique dans le monde. J’ai filmé ma famille.

Le titre peut nous laisser croire autre chose…
JBR: Je n’ai pas de volonté journalistique. J’ai filmé ma famille en train de vivre.

Et vous avez aussi laissé la parole aux acteurs et actrices. C’est important pour vous de leur accorder plus de place?
JBR: Ils sont le corps des films. Ils sont la matière sexuelle des films. Ils sont les personnages. Écoutons-les… enfin, branlons-nous en les regardant, car c’est leur fonction d’être aphrodisiaques, mais écoutons-les, regardons-les rire… ce sont des humains. Regardons-les vivre, voyons comment ça se passe.

(En s’adressant à Nikita) Et vous, vous avez abordé le film comme un autre film de John B. Root, ou le fait que votre côté plus intime soit mis en avant vous a dérangée?
NB: Au début, j’essayais de ne pas montrer mon vrai visage. Je voulais garder cette image de Nikita qui rentre dans le lard de tout le monde. J’essayais de ne pas montrer la vraie personne. Mais à la fin…

Votre film aborde donc des facettes plus personnelles, l’envers du décors. Titof parle de sa solitude sentimentale. Et vous (à Nikita), lorsqu’on vous pose la question, vous parlez de ce que vous aimez dans le milieu, et vous dites qu’il y a aussi des choses qui vous déplaisent, mais sans préciser.
NB: Dans quoi?

Dans Gonzo, mode d’emploi. Ou alors j’ai mal compris?
JBR: Non, elle dit qu’il s’est passé des mauvaises choses dans sa vie à propos du porno. Mais je n’ai pas insisté car je ne voulais pas rentrer dans les affaires de familles. Elle dit juste que des choses l’on blessée en ce qui concerne les relations avec sa famille et son entourage.
NB: Mais non, ça ne pas pas blessée. C’est juste que je ne pouvais pas vivre pleinement ma carrière et dire à ma mère “la semaine prochaine je vais à Prague car je vais bosser”. Ce qui m’a le plus blessée dans ce milieu, c’est certain réalisateurs amateurs qui nous demandent des scènes en disant “ça va pas entacher ta petite carrière”. Et quand on voit la scène après, on a l’impression d’être un morceau de barbaque pas respecté. Je trouve ça dégueulasse car ils profitent de la naïveté de certaines actrices pour remplir leur caisse au dépend des nanas.
JBR: Mais ça, on n’en a pas parlé dans Gonzo, mode d’emploi. C’était hors sujet.

Mais c’est un peu ce que je regrette…
JBR: Mais je ne veux pas rentrer dans cette vieille polémique sur le porno cracra, le porno misogyne, etc. Il ne m’intéresse pas ce porno, je n’avais pas envie d’en parler.
NB: Mais justement, je pense qu’on n’en parle pas assez. On va faire un petit coup de gueule comme ça à propos d'un site internet en disant que tel site est de la merde et qu’il ne faut pas y aller. Mais le lendemain, ça sera oublié. Si on en parlait plus et si on essayait d’avertir les nanas, ça arriverait peut-être moins.

J’ai en effet une amie qui a commencé avec vous (à John) il y a quelques années. Elle m’a dit le plus grand bien de vos tournages, mais elle a ensuite enchaîné sur d’autres productions et a arrêté sa carrière après six films et une expérience particulièrement horrible. Raphaëla Anderson a également eu l’occasion de le rappeler dans un livre… et il y en a d’autres!
NB: Il y a un réalisateur, Philippe Lhermite

Je peux le citer?
NB: Oui, allez-y, complètement! Une nana est partie tourner pour lui… c’était la deuxième fois dans sa vie qu’elle faisait de l’anal. Il a poussé l’acteur à la défoncer, si bien que la fille s’est retrouvée avec une déchirure anale et le mec lui a dit “je ne te paie pas ta scène car ton anale a été ratée”. Et il demandait à l’acteur de continuer de la défoncer. Et ça, on n’en parle pas assez…

C’est important, car vous avez la tête sur les épaules, mais…
JBR: Je n’aime pas ce débat-là. C’est la responsabilité du spectateur. Si tu va regarder du porno où la fille est mal filmée, mal éclairée, traitée de salope, pas maquillée, c’est que tu ne respectes pas ta sexualité, et c’est ton problème…
NB: Oui, mais il faut aussi faire la prévention auprès des nanas…

C’est le problème des spectateurs, certes, mais aussi des acteurs qui se laissent embarquer dans ce genre de chose.
JBR: C’est le consommateur qui a laissé le porno devenir aussi laid en cautionnant ces vidéos, en les achetant et en les regardant. Posons-nous les problèmes. On a le porno qu’on mérite. Si les gens étaient plus exigeants avec le porno qu’il regardent…
NB: Oui,mais quand on dit à la nana, comme on m’a dit avec ce fameux film “ça n'entachera pas ta carrière”, eh bien au final j’ai fait la scène et quand je l’ai découverte, ça m’a dégoûtée. Si on m’avait prévenue de ne pas tourner pour eux parce que ça craint, je n’y serais probablement pas allée. On est responsables, on est majeures et vaccinées, on n’est pas débiles, mais il doit y avoir un minimum de prévention!

Il y a des gamines qui ont 18 ans, qui ont fait deux films… elle ne savent pas trop où elles vont!
NB: Voilà!

Justement, vous deux, vous semblez prendre du plaisir à faire ce que vous faites...
JBR: Pas que nous deux. Tous les gens qu’il y a dans le film ne vont jamais sur ces tournages-là. Mais ces tournages sont très minoritaires. On en parle mais ils sont très minoritaires. Et il y a moins de droit de cuissage et de maltraitance sexuelle dans le porno, même dans ce porno amateur-là, que chez Edf (l’équivalent français de Hydro Québec, ndlr). Relativisons…

Voilà, nous allons boucler cette petite parenthèse… mais c’était important de le dire…
JBR: C’était important. Par contre, c’est du porno de merde. Ne le regardez pas. Ne regardez pas du porno de merde. Respectez vos parties basses et regardez du bon porno. Ça existe! Si vous ne regardez pas les vidéo moches, ils arrêteront de les faire!

Mais il y en a de plus en plus, non? A priori, le gonzo c’est en grande partie ce genre de chose?
JBR: Malheureusement.
NB: Mais il y a du gonzo beau. Les productions américaines comme Reality Kings, c’est magnifique.

Voilà, il y a deux facettes…
JBR: Mais il y a du très bon gonzo, donc regardez-le très bon gonzo! Il y a aussi du très beau gonzo extrême… au contraire, des sites comme x-art filment avec des caméra Red des choses très jolies à regarder. Ça existe! Et si on regarde le bon porno, le mauvais disparaîtra!

Je n’y crois malheureusement pas beaucoup, mais nous allons conclure sur une note plus positive! J’ai envie de demander à chacun ce qui vous a attiré dans le métier et ce qui vous plait maintenant que vous êtes dedans.
JBR: Ça ma permis de joindre deux passions. D’une part j’étais un obsédé sexuel et j’avais besoin d’être entouré de filles à poil. Et d’autre part mon envie d’être cinéaste. Être cinéaste, c’était compliqué. À la télé je m’emmerdais, donc j’ai arrêté la télé, et je suis devenu un cinéaste à petit budget, mais libre. J’avais donc le droit de faire des films, de dire aux actrices “mets-toi toute nue”, et d’être entouré de sexualité. Pour moi, la pornographie, c’est 19 ans de paradis!
NB: Moi, je suis rentrée dedans car je n’arrêtais pas de me masturber comme un mec qui se masturbe devant son écran, jusqu’au jour où j’ai fantasmé sur Ian Scott. Je l’ai appelé, je lui ai dit “Ian, est-ce qu’on peut baiser s’il te plait?”. On a baisé et il m’a présenté à John B. Root et je me suis lancée…
JBR: C’était un soir, elle était venue à la projection d’un film… je ne sais plus lequel…
NB: Dis-moi que tu m’aimes.
JBR: Elle avait les cheveux plein les yeux, elle était un peu bourrée, un peu timide, et je lui ai dit “mais tu as envie de commencer?” Elle m’a dit “oui, oui, j’ai envie de commencer, j’ai envie de commencer”. Elle était toute timide. Ça lui a passé!
NB: Et après, voilà… j’ai continué!

Et maintenant que vous êtes en place, qu’est-ce qui vous plaît dans ce milieu?
NB: (rire) Et bien plus grand chose!

Vous êtes blasée maintenant?
NB: Non, je ne suis pas blasée. Mais John dit qu’en 25 ans ça a énormément changé. Moi, rien qu’en deux ans, je vois que ça s’est complètement cassé la gueule.

À quel niveau?
NB: Au niveau du respect, au niveau du professionnalisme…
JBR: Il n’y a plus de production, il n’y a plus d’argent. Le porno est en train de mourir car les consommateurs on perdu l’habitude de payer pour voir de la pornographie. Il vont sur des Tubes, et du coup, il n’y a plus que de la sous-production qui survit. Le porno n’est jamais allé aussi mal qu’aujourd’hui parce que les gens consomment n’importe quoi, gratuitement. Et contrairement au cinéma, nous ne sommes pas aidés par le ministère de la culture, subventionnés, aidés par des TVA minorées, etc. Nous n’existons pas en tant que genre audiovisuel. Si on meurt, personne ne versera une larme sur notre mort. À mon avis, c’est une cause très très mal emmanchée.

Mais vous, vous allez pouvoir continuer?
JBR: Pas sûr. Je ne vois pas très bien comment je vais réussir à continuer. J’ai fait un film pour Canal + en septembre, que je vais mettre trois mois à monter. Mais derrière, je ne sais pas. La frange intéressante de ce métier, la frange respectueuse et bien foutue est en train de mourir. C’est désolant mais c’est comme ça!

(à Nikita) Et vous? Vous imaginez continuer?
NB: Une actrice, Angell Summers, a arrêté récemment en disant “J’arrête avant d’en être dégoûtée”. J’en suis pratiquement à ce stade. Ça me gave un peu, tous ces mecs qui ne respectent pas le porno. Je suis en ce moment en contrat d’exclu avec le magazine Hot Vidéo et je vais continuer un peu avec eux jusqu’à ce qu’ils me le permettent. Après, je ferai quelques petites scénettes et j’arrêterai car ce n’est pas le milieu que j’ai connu il y a un an et demi.

C’est terrible!
JBR: C’est vrai que ça ressemble un peu à un naufrage ce qui arrive au genre.

Gonzo, mode d’emploi est une petite bouée de sauvetage, un îlot d’espoir?
JBR: On a un peu l’impression d’être le dernier des Mohicans. C’était pourtant une chose simple, de concilier la sexualité et la cinéphilie. Pourquoi c’est un échec? Pourquoi ça se passe si mal? Je n’en sais rien. Je ne suis ni sociologue, ni ethnologue!
Entrevue réalisée par Jean-Marie Lanlo à Montréal le 18 octobre 2013
 

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