Entrevue avec Gaspar Noé (Love)

22 novembre 2015

Au lendemain de la première projection montréalaise de son très beau Love dans le cadre du FNC, nous avons eu le plaisir de rencontrer son réalisateur Gaspar Noé. Ce fut pour nous l’occasion de parler très brièvement de provocation, de représentation de l’acte sexuel, de la disparition de l’érotisme… et de 3D! Le film prendra l'affiche le 27 novembre.

J’ai envie de commencer en parlant de votre période pré-Love. J’ai l’impression que jusqu’ici, votre cinéma était un peu provocant...
Il y avait surtout un désir de provocation dans Irréversible. Ce n’était pas le cas pour Enter the Void.

Peut-être une envie de déstabiliser le spectateur…
Pas dans Enter the Void, qui était plus une expérience sensorielle qui rappelle en partie des états de la conscience liés à des substances que j’ai prises de manière assez réduite. Je n’ai jamais été très défoncé, mais je traînais avec des gens qui l’étaient et j’ai eu envie d’essayer de faire un film qui plonge le spectateur dans un état proche. Mais il n’y avait pas de désir de provocation dans ce film. Ni dans celui-ci d’ailleurs!

Justement, dans Love à mes yeux, il n’y en a pas du tout. À l’exception peut-être de la première scène, qui…
Même pas! La première scène n’était pas dans le scénario au départ. Il était écrit qu’ils essaient toutes les positions sexuelles… et j’ai filmé presque toutes les séquences de sexe au début du tournage pendant une semaine en équipe ultra réduite, et après, vers la fin du tournage, je me suis dit qu’on pourrait retenter un truc. (...) Cette nouvelle séquence avait exactement le tempo d’un morceau d’Éric Satie. Initialement je l’avais mise au milieu du film mais elle était trop longue par rapport au tempo global du film. Je ne savais pas comment faire, car je ne voulais pas la couper. J’ai alors eu l’idée de la mettre au début, en me disant que lorsque le mec se réveille le matin, il est en train de rêver de ça! Et elle prend effectivement toute son ampleur au début. Je pense de manière générale que c’est bien de démarrer un film sur les chapeaux de roue. (...) Comme je savais que les gens allaient beaucoup parler des scènes de sexe, autant en mettre une tout de suite avant de passer à autre chose. Sinon, les gens se seraient demandé quand elles vont arriver. Donc à mes yeux, ce n’est pas de la provocation. C’était juste pour démarrer le film de manière forte et pour dire qu’on est dans un truc que le cinéma ne fait habituellement pas comme ça! (...) Un bon premier plan, ça met le spectateur de bon humeur pour tout le reste du film.

Avant de voir le film, avec Gaspar Noé, des scènes de sexe explicites, de la 3D, on se dit que ça va y aller… et le premier plan (d’ailleurs très beau) me donne l’impression que vous donnez au spectateur ce qu’il veut. Par contre, après, on va vers quelque chose de plus doux, malgré la violence des propos. On va surtout vers un sexe presque transparent… dans le sens où il apparaît comme évident. Il ne se remarque donc plus particulièrement! C’était important d’être attentif à ce que les scènes de sexe ne soient surtout pas provocantes?
Dans le cas de Karl (Glusman, ndlr) ou d’Aomi (Muyock, ndlr), ce sont des gens qui n’avaient pas du tout l’habitude d'apparaître nus. Karl n’est pas du tout un maniaque sexuel. C’est un mec super gentil, super pro, super bienveillant et ouvert d’esprit. Aomi avait été mannequin et avait fait quelques photos de nu, mais avait surtout fait des défilés avant de faire du mannequinât. Même pour moi c’était très bizarre de filmer des gens dans ces situations, même lorsqu’ils simulent. L’idéal est de reproduire le sentiment qu’on a quand on fait l’amour et qu’on est amoureux. Le sexe pour le sexe, ça peut bien sûr être très satisfaisant. Il est représenté par un genre cinématographique qui a basculé depuis les années 70. C’est devenu un genre lié à internet, avec des petites vidéos de trois minutes, mais ça ne représente pas du tout l’acte amoureux. Ça représente des sportifs tatoués. C’est presque comme si aujourd’hui, la civilisation occidentale s’était retrouvée à ghettoïser l’acte sexuel et à dire que la représentation de l’acte sexuel doit être faite par des gens isolés, dans un contexte isolé, et qui se retrouve accessibles par des voies sales. Aujourd’hui il n’y a plus de presse érotique, plus de cinéma érotiques comme Emmanuelle. Quand j’avais 12 ou 13 ans j’étais obsédé par les photos d’actrices de films érotiques que je voyais dans les magazines. Les filles étaient très naturelles, avec des poils pubiens et des seins pas trafiqués… mais ça n’existe plus. Aujourd’hui, quelqu’un de 12 ou 13 ans, qu’est-ce qu’il a pour s'exciter? Les seuls trucs sexy ce sont les photos d’American Apparel. L’érotisme a un peu disparu de la civilisation dans les vingts dernières années alors qu’il n’y a pas de lois contre ça. Je trouve bizarre certains types de réactions essentiellement contre le film. On a l’impression que je fais un film sulfureux, alors qu’il n’y a rien de plus normal. Le film d’amour charnel devrait être un genre à lui tout seul… plus que les films de science-fiction ou le cinéma d’horreur ou le film de braquage. Il y a rarement des braquages… alors que des gens qui sont heureux de faire l’amour correctement et qui ont des montées de dopamine avant et de sérotonine ou d’endorphine après l’acte sexuel, ça relève de la réalité de tout le monde. L' addiction à cet état fait partie de la vie de tout le monde. (...) Il y a toujours eu des réactions négatives à mes films, mais j’en ai eu dans des journaux pour lesquels je ne m’y attendais pas. Les hommes n’aiment peut-être pas voir la bite d’un autre homme à côté d’eux ou devant eux.

C’est ce qui est étonnant, car pour moi, la force du film, c’est qu’on interprète même pas ça de cette manière. Le sexe fait partie intégrante du récit et contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, il s’agit surtout d’un film d’amour… et pas d’un film érotique!
D’ailleurs, le titre, c’est Love!

(rire)
Le sujet est dans le titre! Life, c’est trop large. Man ou Woman aussi. Mais Love, ça englobe tout: des addictions, des moments de souffrance… Le titre est une énorme coquille qui a quand même une teinte et une couleur. D’ailleurs le film qui portait le même titre, c’est Amour. Et c’est un titre parfait pour le film d’Haneke aussi. L’acte qui est commis à la fin du film est un acte d’amour.

Je reviens à la représentation de l’acte sexuel en abordant le choix de la 3D. Quand avez-vous eu envie de faire de la 3D? C’est lié à l’acte sexuel?
Le fait que le film voulait montrer un truc intime était une raison de plus pour utiliser la 3D. Peu de temps après Avatar, Maraval de Wild Bunch avait dit que le prochain film de Gaspar Noé serait un film érotique en 3D. Il voulait attirer l’attention dans la presse, mais je ne croyais pas à la 3D à l'époque. Par contre, à ce moment-là, j’ai acheté une caméra vidéo Panasonic en 3D et je me suis entraîné à filmer avec et à regarder ça sur un écran 3D. Les images qui bougent sont toujours un peu nauséeuses et c’est assez désagréable. Mais ma mère était très malade à l’époque. Pendant six mois, j’allais la voir tout le temps et j’ai vu tout le processus de son agonie. Dans ce cas, on a envie de capter des images. J’avais envie de la filmer ou de la photographier plus que qui que ce soit d’autre. Quand je voyais les images en 3D, j’avais l’impression qu’elle était plus vraie à l’écran. Le fait que les images ne soient pas plates apportait quelque chose à la reproduction plate de la réalité. Ce sentiment d’avoir comme une petite marionnette à l’intérieur d’un petit théâtre m’a donné envie de l’appliquer à un film qui parle de l’intimité d’un couple. Je me suis dit que ça allait le rendre plus touchant. Effectivement, à mon sens, ça le fait. Et c’est encore plus vrai quand il n’y a pas de sous-titres. Avec les films en 3D, les sous-titres flottent dans l’espace, ce qui crée une distance. Ce sentiment d’espionner des animaux dans une petite boite est un peu cassé par le sous-titrage. Hier le film était montré au public en anglais sans sous-titres… et j’étais soulagé. Je prends plus de plaisir à voir le film ici ou aux États-Unis qu’en France, avec les sous-titres.

Est-ce que vous filmez différemment en 3D? Je pense notamment à une scène que je trouve magnifique, en extérieur… je pense que c’est au Père-Lachaise. Ils sont en train de marcher. C’est filmé de manière frontale, avec le chemin derrière. Je trouve que l’effet de ce chemin derrière eux avec la 3D est magnifique.
C’est le plan le plus long du film.

La 3D a eu une incidence sur votre manière de filmer ce plan?
Non… Il y a un effet de magie. On aime tous voir des images nouvelles. Si vous allez voir une expo et que les images sont fluo, vous serez fasciné car vous n’avez pas l’habitude de voir une expo avec des couleurs fluo. Si vous entendez un morceau en mono et que d’un seul coup vous l’écoutez en quadriphonie, ça sera pareil. Je crois qu’il y a un désir ludique de la part du spectateur de découvrir des nouveaux jeux qu’il ne connait pas. C’est vrai que la 3D, dans l’état actuel, avec les DCP et les lunettes Dolby, marche beaucoup mieux qu’à l’époque des films de Vincent Price. On pourrait envisager de faire un film avec de très longs plans séquences en plans moyens. Il y a un côté à la fois touchant et monumental… à condition que ça soit bien projeté!

Entrevue réalisée par Jean-Marie Lanlo à Montréal le 9 octobre 2015
 

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