Entrevue avec Charles-Olivier Michaud (Exil)

22 juin 2014

Charles-Olivier Michaud est un cinéaste un peu hors-norme. Après un premier film d’auteur très prometteur, il signait un film de commande pour ados. Récemment, il partait faire un film de guerre au Népal après avoir dirigé Richard Jenkins et Kim Basinger pour son premier film américain. Avant cela il réalisait Exil, que l’on attendait depuis fin 2012 et qui arrive enfin sur nos écrans. Nous l'avons rencontré à cette occasion.

Pour résumer, vous avez réalisé Snow and Ashes, Sur le rythme, Exil, un film américain qu’on verra bientôt. Vous avez aussi travaillé sur une série télé, pour laquelle vous venez d’obtenir une nomination aux Gémeaux. J’ai vu aussi que vous travaillez sur un projet avec Ubisoft. Vous faites plein de choses très différentes. Même en matière de cinéma, vous n’êtes jamais sur la même ligne...
Non!

Qu’est-ce qui motive vos choix? Une envie de filmer à tout prix et d’accepter tout ce qui se présente par envie de filmer…
Non!

Ou est-ce que c’est une envie de multiplier les expériences et de vous enrichir en les multipliant… y compris avec la série télé par exemple?
Au Québec, il y a le culte du premier film. Je trouve que c’est d’un ridicule absolu. On met beaucoup d’importance dedans, alors que lorsque l’on fait un premier film, on ne sait pas du tout ce qu’on fait. Est-ce que Picasso a peint son plus beau chef d’oeuvre le première fois? Bien sûr que non! De plus, le cinéma combine tellement d’éléments qu’on ne tourne jamais assez. (...) J’ai envie de multiplier les expériences pour m’enrichir, pour développer mon art… pour ensuite arriver à faire mon chef d’oeuvre. Lelouch a fait Un homme et une femme à son septième film. Jack Nicholson a fait 71 films avant de faire Easy Rider. (...) Personnellement, faire des projets me stimule, c’est ce qui me permet de me développer. J’ai commencé par Snow and Ashes, qui est mon meilleur film… mon projet à moi, dont je suis très fier. Ensuite j’ai fait Sur le rythme, qui est un film alimentaire. Ensuite, j’ai fait Exil, qui est une collaboration un peu hors de l'ordinaire, puis One Square Mile, aux États-Unis, qui est une commande mais qui était aussi la chance de travailler avec des acteurs américains pour qui j’ai de l’admiration. Pour Ubisoft, j’ai eu la chance d’aller au Népal faire un film de guerre, ce qui est vraiment trippant. La série TV, c’était alimentaire, mais c’était aussi stimulant. C’était l’occasion de travailler avec certaines personnes que j’apprécie. En plus, je consomme de la télé… j’avais envie d’en faire. Et tout cela est une espèce de préparation pour mon prochain film. J’attends des réponses de Téléfilm, Sodec, etc. Je croise les doigts. Ça s’appelle Sodom, c’est un film d’une violence atroce, d’une noirceur profonde, mais qui va donner un coup de poing au visage à beaucoup de monde. J’ai très hâte.

J’ai en effet l’impression que depuis Snow and Ashes, que j’aime beaucoup comme vous le savez…
Oui, oui… je sais!

Depuis, même dans Exil, il y a une volonté de faire un film qui peut s’adresser à un public relativement large. Snow and Ashes, beaucoup moins… c’est plus un film pour cinéphiles. Pour vous, est-ce important de faire des films qui ont le potentiel de toucher un large public?
Bah oui… je veux ça!

Votre Sodom… ça ne sera probablement pas le cas?
Mais j’aimerais ça! J’aimerais que ça soit pour les bonnes raisons. Pas parce que ça essaie de plaire, mais parce que c’est un film qui va ébranler. Mais c’est vrai que si je remontais Exil, ça ne serait pas le même que maintenant. On apprend des choses... Mais maintenant, je ne prend plus d’autres projets que des projets que j’ai écrits… à part la télé.

La télé, au delà de l’aspect alimentaire, que l’on comprend très bien…
La télé, c’est une pratique.

Vous avez appris des choses avec la série (La Galère, ndlr)?
Beaucoup. Beaucoup de choses au niveau de l’efficacité, du travail des acteurs, de la capacité à travailler avec de grosses équipes. J’ai beaucoup aimé ça. Je fais d’ailleurs une autre série cet été, qui s’appelle Boomerang. C’est très bien écrit, drôle à mort, avec un super casting. Et ça, ça veut plaire! Pour moi, Exil, c’était un essai. Comme tous les autres projets ça m’a permis de comprendre ce que j’ai envie de faire. À force de multiplier les projets, je sais maintenant où je veux aller en tant que cinéaste.

Nous allons justement parler d’Exil un peu plus en détail. Le film a été projeté le première fois en Abitibi en 2012…
Mais le film n’était pas fini à cette époque là.

Il était ensuite prévu aux RVCQ 2013, en début d’année…
Non!

Si, il était dans le catalogue.
Pour vrai? Je ne savais pas!

Et finalement donc, on l’a découvert aux RVCQ 2014! Qu’est-ce qui s’est passé entre la première projection en Abitibi et cette version que l’on va bientôt découvrir en salle?
En Abitibi, le film n’était pas terminé. On avait essayé une façon de faire le film mais on a finalement changé la narration, ce qui a amené un autre point de vu au film. Je sais que vous l’avez vu aux RVCQ cette année, mais je voulais que vous le revoyiez car on a encore changé la narration pour la version qui va sortir en salle. On a enlevé au moins 30% de la narration.

Donc, au moment de l’écriture…
Il n’y avait pas de narration. Mais le personnage est tellement silencieux que c’était dur de s'attacher à lui. La narration est devenu un outil pour essayer de s’approcher de lui, d’approfondir l’histoire.

Je serai très curieux de voir le film sans narration. Ça ne fonctionnait vraiment pas?
Si… ça fonctionnait, mais c’était très froid.

Puisqu’on parle de narration, on va parler de ce texte. Qui l’a écrit? C’est Stanley Péan (qui lui donne également sa voix, ndlr)?
Oui.

Il y a une chose très bizarre dans le dossier de presse, que l’on retrouve aussi dans le générique, c’est que personne n’est crédité au scénario.
Oui, c’est un projet que Réal Chabot, le producteur, a développé, et que j’ai repris.

Mais pourquoi il n’y a pas de crédit? Je pense que je n’ai jamais vu ça dans un film!
Honnêtement, c’est juste une erreur de crédit dans le film. Ça n’a pas rapport… quand on fait un film sans beaucoup d’argent, les approbations passent… et on finit par ne plus voir. On dit OK, c’est bon… et on ne fait plus attention au générique.

C’est donc juste un oubli?
Et réouvrir le film, ça coûte 5000 $... c’est donc juste une niaiserie technique en fait.

Je vais parler des images maintenant. Le film me parait très “malickien” dans la partie Haïtienne. Je sais que vous aimez beaucoup Terrence Malick. Vous aviez conscience d’aller un peu vers lui?
Ce n’est pas tant aller vers lui qu’aller vers la façon dont il filme la nature. Il filme très bien la nature, et j’avais envie de filmer la nature un peu de cette manière.

Ça apporte un certain lyrisme…
Oui!

Qui va très bien avec l’esprit du film, qui est une sorte de conte…
Oui, un conte réaliste.

Alors qu’après, il y a moins ce côté lyrique, et on va plus vers le réalisme.
Oui, c’est voulu. Plus le personnage avance, plus il vit des choses difficiles, et plus il mature, il grandit et le film devient de moins en moins contemplatif.

Est-ce que vous vous êtes posé des questions par rapport au décalage qu’il pourrait y avoir entre cette approche de plus en plus réaliste et un scénario qui ne l’est pas… vous avez d’ailleurs dit en Q&A aux RVCQ que c’était un film fantastique!
Non. Pour moi, ça cohabitait. Je ne me suis pas posé la question… j’aurais peut-être dû, mais non! Pour moi, c’était naturel d’aller vers quelque chose qui a plus les pieds sur terre.

D’ailleurs, plus le film avance, plus il prend conscience qu’il ne reverra jamais sa mère…
Oui, mais sa mère, c’est un prétexte à un voyage.

Mais il se force à y croire au début. Et plus on avance, plus le film devient réaliste, et plus il prend conscience que c’est un prétexte justement…
Oui, c’est ça, car au début il s’en va naïvement la trouver et après, rendu à New-York, il sait très bien qu’il ne trouvera pas sa mère!

Et j’ai envie de revenir à la voix off…
Toujours la voix off…

Oui, parce que je parlais de Malick…
Regardez le film sans le son!

Mais non… d’ailleurs, une chose que j’adore dans le film, et qui maintient le côté un peu lyrique du film d’un bout à l’autre, c’est la musique de Michel Corriveau. Elle nous ramène toujours vers le conte…
Elle est belle la musique, on a travaillé beaucoup sur la musique…

Oui, absolument… c’est pour ça que lorsque vous me dites de regarder le film sans le son, ça serait dommage. Je serais juste curieux de voir le film avec la bande-son, mais sans voix off! Ce n’est pas imaginable pour la version DVD par exemple?
Absolument… mais ça ne serait plus le même film du tout! Ce qui est spécial, c’est le rapport que l’on a avec le personnage sans la voix off. Ça prend vraiment plus de temps pour s’y attacher. La narration explique des choses et nous rapproche de lui.

Et je continue avec l’idée du conte… ça me fait penser à d’éventuelles influences. Vous avez pensé à La nuit du chasseur de Laughton.
Je l’ai vu…

Le côté conte, la rivière, un personnage qui se dit aidant mais qui est finalement une incarnation du mal, la mère de substitution, les autres enfants, etc. Il n’y a pas de volonté consciente de…
Non, pas du tout. C’est drôle, car je vois très bien à quoi vous faites allusion. Il y a peut-être quelque chose d’inconscient. J’ai adoré ce film mais je ne l’ai pas revu récemment. C’est peut-être un film qui est resté en moi.

Et à partir de quel moment vous êtes-vous dit qu’Exil était un conte?
Dès le départ, c’était un conte réaliste. Le côté lyrique s’est imposé par la beauté des lieux. Il fallait que je le filme de cette manière. Il y a eu des heures et des heures de tournage, et on aurait pu amener vers un film plus lyrique tout du long. La version sans narration est très lyrique. C’est une espèce de peinture…

On va continuer avec les images. À chaque fois que je vous rencontre, je vous parle de Jean-François Lord (le directeur photo, ndlr)…
C’est mon ami et collaborateur de toujours…

Vous faites un travail superbe ensemble. Vous continuez à vous surprendre?
On se surprend car on aborde chaque film différemment. On a tourné Exil avec des focales très larges, la 12, la 14, la 16… on voulait voir les lieux. Pour Snow and Ashes, on tournait en pellicule et en Red, avec trois lentilles. On se restreignait à juste ça, alors qu’avec Exil, on voulait y aller large, toujours autour du personnage, tout le temps. On se donne des codes avant chaque film. Au niveau de l’éclairage également. Ici, on voulait de la lumière naturelle. On se surprend tout le temps! On a tourné une pub ensemble hier!

Et à la télé, vous travaillez avec lui aussi.
Malheureusement non, car il tourne un documentaire cet été. Mais pour les autres projets cinéma, ça sera lui. C’est la gars avec qui j’aime le plus travailler.

Ça se ressent. Même dans Sur le rythme, qui est beaucoup plus mineur…
Qui est très mineur…

Mais y a des scènes très belles.
Visuellement, Snow and Ashes et Exil sont importants. J’aime les belles images. Par contre, pour le film que je prépare, en ayant appris tout ce que j’ai appris, j’ai les chops pour faire un film qui ne sera pas dans l’image. On veut faire un film d’une efficacité meurtrière… Je ne serai pas dans la lyrisme ou la poésie. On sera dans un film de genre efficace. J’ai vu un film cette année, qui a été une révélation totale. Ça s’appelle Blue Ruin… c’est un coup de massue au visage. Il n’y a pas de lyrisme… c’est juste efficace. Comme Animal Kingdom, qui était peut-être un peu plus poétique, mais avant tout efficace! Je veux ça pour le prochain! J'écris Sodom comme une sorte de Millénium québécois. J’adore le cinéma australien, norvégien, des films comme Snabba Cash (également connu sous le titre Easy Money, ndlr). Je veux faire un film efficace, mais sans vouloir emprunter les codes des autres. Je voudrais trouver ma propre voix dans une histoire qui se passe dans le milieu de la prostitution et du trafic humain entre la Thaïlande et Montréal. Pour moi, Exil c’est un essai cinématographique. One Square Mile, c’était une expérience qui m’a permis de travailler avec des gens que j’admire comme Richard Jenkins ou Kim Basinger, mais ce sont des essais pour m’aider à trouver ma voix. Mais on ne fait pas assez de films… et il y a tellement d’intervenants dans un film.

Alors que Sodom aura un plus petit budget. Ça vous permettra d’être plus libre je pense… Et si les demandes de financement n’aboutissaient pas, vous seriez prêt à le faire en indépendant?
Je l’ai vécu avec Snow and Ashes, et je serai prêt à le refaire. Mais il s’agit de trouver les bonnes personnes, de bien planifier. Pour Snow and Ashes, on était naïf. On a fait des festivals avant d’avoir des distributeurs. C’était rempli d’erreurs. Les gens ont aimé, ça s’est bien vendu, mais c’était naïf. Maintenant, même s’il faut essayer de faire le film dans la plus grande naïveté créative, je vais tout faire pour placer les pions, trouver un distributeur, m’assurer que le film va sortir. C’est ça qui est dur.

(...)

En sachant qu’au Québec, même si un film sort, il ne peut rester qu’une semaine à l’affiche…
Ça va être le cas pour Exil. Il va rester une semaine… deux semaines peut-être, trois semaines  au maximum!

Entrevue réalisée à Montréal par Jean-Marie Lanlo le 18 juin 2014
 

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