Entrevue avec Christophe Gans (La Belle et la Bête)

5 octobre 2014

Photo: Sebastian Siebel 

À quelques jours de la sortie québécoise de La Belle et la Bête (dans les salles le 10 octobre 2014), nous avons eu le plaisir de rencontrer son réalisateur Christophe Gans. Ce fut l’occasion de parler de cinéma de genre, de nouveau conformisme, de sa difficulté à financer des films à petit budget, du Psycho de Gus Van Sant, mais aussi bien sûr de La Belle et la Bête, et notamment de sa conception graphique!

Avant d’entrer dans le vif du sujet, j’aimerais faire un petit retour en arrière. J’ai découvert en préparant cette entrevue que vous aviez étudié à l’IDHEC (l’ancêtre de la Fémis, ndlr), ce que j’ignorais totalement. Vous n’avez pas trop le profil IDHEC / Fémis! Ça se passait comment avec vos petits camarades de l’époque?
Je suis de la 34e promotion, de 78 à 82. (...) J’ai passé l’oral sur un extrait de La cérémonie de Nagisa Ōshima, et mon dossier de présentation tournait autour de Bruce Lee. J’ai passé la première partie, je me suis donc retrouvé dans les 70 qui devaient ensuite être réduits à 25. Je pense qu’en 78, il y avait une volonté d’ouvrir l’école à des gens attirés par un cinéma qui était en train d’être reconnu. 78, c’est l’année d'Apocalypse Now et une partie des élèves qui sont arrivés à ce moment vénéraient Coppola, Scorsese et Brian de Palma… comme moi! C’était le culte des Wonder Boys… Spielberg, Lucas! J’ai fait partie de cette promotion-là, même si j’étais encore plus un objet exotique car mes sources d’inspiration sont avant tout italiennes et japonaises. Comme je connaissais mes Wonder Boys sur le bout des doigts, j’ai fait partie de ce train de jeunes étudiants qui mettaient en avant Apocalypse Now, Taxy Driver, Phantom of the Paradise

Depuis cette époque, le cinéma de genre est de plus en plus étudié et de mieux en mieux considéré. Est-ce que le plus dur est fait selon vous ou est-ce qu’il y a encore du travail?
Non, au contraire! On est en train de basculer dans quelque chose que je n’ai pas prévu lorsque j’ai créé Starfix en sortant de l’IDHEC, qui a été un gros succès de presse en France, et qui prétendait défendre le cinéma de genre un peu à la façon du Rolling Stone américain. On avait copié notre style sur eux… c’était un style très “nouveau journalisme”, très direct, très subjectif. Ce qui a fait le succès de la revue, car avant, les gens qui s’occupaient de fantastique, comme dans L’écran fantastique, c’était des vieux cinéphiles un peu figés. Nous, on avait entre 18 et 21 ans… et on a trouvé tout de suite notre public. Par contre, aujourd’hui, si je peux me permettre (et c’est d’ailleurs une conversation que j’ai souvent avec mes copains de Starfix), la consécration très rapide qui s’est abattue sur le genre a engendré ce que j'appellerais un nouveau conformisme. Pour nous, le cinéma de genre était un cinéma de contre-culture, c’est à dire qu’il s’opposait à toutes les idées reçues, et notamment les plus conformistes. C’était un cinéma qui nous permettait de faire valoir notre subjectivité, notre opinion propre, et c’est ce qui nous plaisait. Aujourd’hui, on voit bien sur les réseaux sociaux par exemple, que tout le monde a envie de penser comme le voisin! Ce nouveau conformisme est à mon avis dévastateur.

À l’époque, le cinéma de genre n’était pas forcément un cinéma de très gros budget. D’ailleurs, le cinéma que vous aimiez, comme Argento ou Bava, n’avait pas des budgets considérables. Vous par contre, vous avez assez vite été attiré par des films assez coûteux. Qu’est-ce qui vous a attiré vers ce genre de cinéma? N’avez-vous jamais eu envie de faire des films plus simples?
D’abord, la complexité me plaît. Mais mes deux premiers films étaient vraiment des petits budgets. Chaque sketch de Nécronomicon coûtait 300.000 dollars…

Je pensais surtout à vos longs “complets” (Nécronomicon est un film à sketches mis en scène par plusieurs réalisateurs, ndlr)...
Crying Freeman s’est fait pour 6 millions de dollars canadiens, ce qui est un tout petit budget. Mais il a souvent été considéré comme un film classieux. Cela vient probablement de ma façon de tourner: le Scope, le Dolly, la grue, etc. Même si le film coûtait six millions, personne ne l’a jamais vu comme une série B. Est-ce là qu’est née cette méprise qui a voulu que je devienne réalisateur de films à gros budget? Les gens qui ont vu Crying Freeman se sont dit: c’est bien éclairé, les images sont bien composées… c’est un réalisateur de films A. Par conséquent, quand Le pacte des loups est arrivé, j’ai eu le budget que je voulais! Tous les matins, j’arrivais sur le plateau en me disant, “comment est-ce possible qu’on me laisse faire ça à ce prix-là?” Le film a été le plus grand succès de l’histoire du cinéma de genre en France avec 5,5 millions d’entrées, et a connu une belle carrière internationale. D’une certaine manière, ma malédiction (si j’en ai une) c’est de n’avoir jamais réussi à imposer un film à petit budget ensuite.

Vous avez donc eu envie d’en faire?
J’avais un projet de film qui était plus ou moins un remake d’un film avec Michel Simon, qui racontait l’amitié étrange entre un tueur qui se croit parfait et un flic qui comprend très vite qu’il est le tueur. C’est un tueur qui a décidé de débarrasser sa ville de tous les cons, mais le flic le laisse faire car il est passionné à l’idée que quelqu’un veuille se débarrasser des cons. Ce n’était pas un gros budget, mais on ne comprenait pas pourquoi je voulais faire ce film! Pour les financiers, j’étais le cinéaste de Crying Freeman et du Pacte des loups, c’est à dire un mec qui fait des scènes de kung-fu, des mouvements de grues, qui met en scène des chevauchées avec des gens bien habillés dans un cadre Scope.

Mais vous le regrettez?
Oui!

Mais vous croyez que ça sera encore possible?
C’est une étrange malédiction, d’autant plus que jusqu’à maintenant, mes films ont tous marché.

Il faudrait qu’il y en ai un qui se plante pour que vous fassiez ce que vous voulez! (rires)
C’est vraiment bizarre. Je ne comprend pas pourquoi on ne me laisse pas le faire. Les producteurs ont peur que je fasse une oeuvre misérabiliste. Très rapidement, j’ai compris que ce qu’on attend de moi, c’est l’inverse de ces pauvres cinéastes qui demandent 100.000 euros de plus et qui se les font refuser malgré de superbes idées. Moi, si je veux de l’argent, on me dit “super”. Quand j’ai cherché à faire La Belle et la Bête, j’ai reçu la bénédiction instantanément! L’idée que le réalisateur du Pacte des loups puisse faire La Belle et la Bête allait tellement de soi pour eux qu’il n’y a eu aucun souci pour monter un budget de 35 millions d’euros! Donc, de l’argent, il y en a… mais les gens ont une idée préconçue de ce qu’on peut faire. (...)

C’est peut-être lié… mais on a l’impression que dans tous vos films, vous recréez des univers…
Ça, c’est parce que j’aime ça!

Votre projet avorté était plus proche de la réalité?
Oui… mais par contre, le tueur se servait d’une maquette de la ville pour mettre en place ses crimes. Il était alcoolique… et lorsqu’il était dans une crise de delirium tremens, on ne savait plus s’il déambulait dans la maquette ou dans la ville.

Et du coup, même dans ce film là, vous auriez recréé un monde en fait?
Les cinéastes que j’aime le plus sont des créateurs de monde: Orson Welles, Alfred Hitchcock, Ridley Scott, James Cameron… Pourtant, dans mon panthéon, il y a aussi des grands humanistes comme John Ford, mais ce qui me plaît sur un plateaux, ce qui est d’ailleurs peut-être une dimension enfantine, c’est me dire “je vais tout refaire”.

Justement, on retrouve beaucoup cette part d’enfance dans La Belle et la Bête! J’ai l’impression que de nos jours, on veut faire passer de plus en plus les enfants pour des adultes… je ne parle même pas des adolescents! Avec ce film, on ressent presque une volonté de dire: l’enfance existe encore, et je vais vous le prouver!
Oui, il y a une part enfantine, mais à part égale avec la part féminine. Le film explore à la fois ce que j’ai imaginé étant enfant en regardant le film de Cocteau, que j’aime par-dessus tout, mais dans lequel certaines choses me manquent. Par exemple, pourquoi la Bête est transformée en bête? Ça m’a toujours beaucoup manqué… et je rempli ce désir avec ce film. Il y a aussi la part féminine. Je voulais un univers qui soit doux, à l’opposé de l’univers de Silent Hill qui est un univers de métal rouillé, de barbelés… quelque chose de très anxiogène. Je voulais faire l’inverse ici, un univers maternel… mais finalement, les deux se rejoignent. L’un est la part d’ombre et l’autre la part de lumière. La Belle est la Bête n’a rien à voir avec Le pacte des Loups. La Belle et la Bête, c’est plutôt Silent Hill 2! C’est un monde à mi chemin entre deux dimensions, où on traverse des limbes pour vivre le passé qui est vécu comme une sorte de rêve. Il y a déjà ça dans Silent Hill!

Je reviens sur ce que vous disiez plus tôt… Vous aimez énormément le film de Cocteau
C’est un de mes trois films français favoris!

Votre film n’a rien à voir avec un remake de La Belle et la Bête de Cocteau, mais avez-vous hésité avant de faire le film?
Non, pas du tout.

Vous n’avez pas eu peur qu’on crie au sacrilège?
Non, justement, car j’aime le film de Cocteau. Si j’avais voulu faire en couleur ce que Cocteau a magnifiquement réussi en 1946, j’aurais été un gougnafier. C’est comme ceux qui ont refait Psycho en couleur!

C’était un peu conceptuel… il y avait le côté remake plan par plan…
Mais c’était aussi un peu du foutage de gueule! Il y a eu tout ce débat sur la colorisation… puis tout le monde finit par dire qu’on n’en a pas envie, et Gus Van Sant passe pas là et un producteur lui dit “il faudrait refaire Psycho en couleur” - “Ok, j’y vais, je vais faire ça à la Andy Warhol”. Foutage de gueule! Il y a une volonté de camoufler un instinct commercial sous une attitude que je trouve non recevable. Mais pour revenir à Cocteau, je n’avais pas peur, car j’aime Cocteau. Je l’ai d’ailleurs cité dans plusieurs films. Je me suis dit “pourquoi ne pas faire une Belle et la Bête qui serait comme une conversation avec l’oeuvre de Cocteau?” Par-delà 70 ans, je vais essayer de dire à Cocteau que par rapport à l’époque où je vis, et par rapport à ma sensibilité, je ne vais pas traiter les mêmes choses que lui! Je vais même emprunter les chemin qu’il a délaissé, de manière tout à fait normale de par sa sensibilité de poète, mais que j’ai envie d’explorer. Je comprends pourquoi il ne veut pas traiter de la ruine du marchand en 1946, au sortir de la seconde guerre mondiale. Par contre, je trouve dommage qu’il n’ait pas traité plus en avant les personnages des sœurs, ou du brigand qui est l’ami du frère aîné de Belle, et surtout, pourquoi il a été maudit. J’ai ressenti cette frustration étant enfant, de ne pas savoir pourquoi il a été maudit. Mais il y a surtout une ambiguïté: est-il victime ou responsable de sa malédiction? Ça, on ne le savais pas. Et pour moi, c’est problématique car ça définit la morale même de l’oeuvre! Aucune autre adaptation ne s’était coltiné le passé de la Bête! Dans le Cocteau, il y a juste cette phrase: “ses parents ne croyaient pas aux fées, elles l’ont puni”. Même moi à 8 ans, je me disais “ce n’est pas possible”. Ça a toujours été une immense frustration pour moi de ne pas savoir! Quand j’ai attaqué l’adaptation, la première chose a été de savoir pourquoi il était maudit, et surtout dans quelles conditions… et est-il responsable? Pour moi, c’était clair que non seulement il était responsable, il le méritait bien… mais surtout que cette malédiction allait s'abattre sur lui mais aussi sur ses amis, ses chiens, son château, tout le monde… comme un sorte de micro apocalypse qui leur tombe dessus.

Je vais finir avec la conception du film. Il y a beaucoup d’effets spéciaux dans le film. C’est toujours difficile de savoir à quoi va ressembler un film pendant le tournage, mais là ça devait être encore plus difficile?
Non, on le savait! Tous les jours le story board était affiché sur le plateau, et on ne bougeait pas du story board.

Mais vous avez tout de même dû avoir des surprises à l’arrivée? Quelle a été la plus belle?
C’est le film sur lequel mon rapport aux acteurs aux acteurs a été le plus intéressant car je n’avais pas à gérer autre chose qu’eux. (rire) Il n’y avait rien d’autre sur le plateau! Autant, sur Le pacte des loups je courais dans tous les sens pour remettre un bouton de jaquette ou pour dire, attention, cette bougie est trop courte! Je faisais tout à la fois, et les acteurs avaient ce qui me restait. Là au contraire, j’étais focalisé sur les acteurs. (...) En fait, le film est un hybride entre le film “live” et un dessin animé. La première bonne surprise a été de voir que je pouvais me focaliser autant sur les acteurs. La deuxième a été de voir que ma vision très en place pouvait être respectée, mais qu’elle pouvait même être dépassée. Quand Deack Ferrand m’a rendu le plan du cottage et que je l’ai vu… je me suis dit que c’était vraiment très joli. Ça a donné le la pour le reste! Je me suis arrangé pour que les 12 compagnies qui ont travaillé sur ce film voient ce plan pour qu’elles comprennent que la barre est haute! (...) Il y a eu des milliers de satisfactions comme ça. D’une certaine manière, ce qu’on retrouve avec un film qui est fait comme ça en grande partie en post-production relève un peu du complexe de Dieu: on peut tout faire!

Entrevue réalisée par Jean-Marie Lanlo à Montréal le 25 septembre 2014
 

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