Sils Maria****

10 avril 2015

Film vu dans le cadre du festival Cinemania 2014

Lorsqu’elle était encore une actrice débutante, Maria Enders (Juliette Binoche, remarquable) connût son premier succès au théâtre en incarnant une jeune femme libre et ambitieuse… Aujourd’hui de renommée internationale, elle se fait proposer de réinterpréter cette même pièce, mais cette fois dans le rôle de la femme mûre dont la détresse finira par la pousser au suicide.

Réalisateur : Olivier Assayas| Dans les salles du Québec le 10 Avril 2015 (Métropole)

Entre le Rendez-vous de Téchiné et Sils Maria, Juliette Binoche et Olivier Assayas ont fait leur bout de chemin. Leurs univers respectifs ont avancé, progressé, au fil du temps, pour se recroiser timidement (L'heure d’été).
Binoche est très loin de la jeune actrice des années 80 qui faisait son entrée au panthéon du cinéma français; aujourd’hui elle rayonne le glamour et la renommée, à l’instar de son personnage dans le film. C’est d’ailleurs la question central de Sils Maria : le passage du temps, son acceptation.
Cette question est posée sans cesse dans le film d’Assayas, à travers plusieurs variations. À son plus littéral, elle se pose très tôt, quand un metteur en scène réputé propose à Maria Enders (patronyme cinématographique à mort!) de reprendre la pièce qui a fait sa gloire jadis, voilà plus de 20 ans. Cette offre fictionnelle n’est pas sans rappeler qu’il y a 30 ans Assayas avait écrit Rendez-Vous, où justement Binoche jouait une actrice inexpérimentée! Ce système de correspondances entre réel et fiction est partout dans Sils Maria.
Par exemple, le récit d’amour destructeur sur lequel se fonde la pièce, dans la fiction écrite par Assayas. À cette histoire de liaison passionnelle et fatale, dans laquelle Maria interprétera l’amante déchue et non (comme auparavant) la jeune séductrice, Assayas fait se télescoper celle, plus concrète, de Maria et de son assistante, Val. Dans l’une, comme dans l’autre, se décline le récit intelligemment mené d’une relation articulée autour du pouvoir, du temps, du désir et de la déception. Au point qu’au détour d’un plan, on ne sait plus trop démêler les échanges réels (Maria et Val en discussion) de ceux qui sont joués, alors que la comédienne et son assistante répètent la pièce, dans des décors d’une cinégénie saisissante et dont l’apparente sérénité est continuellement menacée.
Les rapports entre l’actrice de plus en plus troublée par le personnage qu’elle joue et son assistante fidèle s’inversent subtilement, pour atteindre un point de non-retour. L’acuité et la force d’écriture d’Assayas permet ainsi une brillante étude psychologique d’une actrice au sommet mais en proie au doute, dont le point culminant se révélera quand Val, revenue d’une soirée bien arrosée, exprime à sa patronne ce qui ne peut être qu’un désaveu. Dans un instant de franchise totale, la jeune femme se mettra à pointer les failles d'un jeu d’actrice trop classique. Un casting international va permettre à Assayas de mettre en évidence cette opposition de goûts et ce conflit de générations. À la plus classique et cérébrale Binoche, il oppose les jeunes et américaines Kristen Stewart (géniale) et Chloë Grace Moretz. Cette dernière campe une star rebelle hollywoodienne, dont l’ascension, et l’histoire d’adultère ne sont pas sans évoquer le manège médiatique autour de l’actrice d’On the Road. Le trio d’actrices, superbement filmées par Assayas, s’en donne alors à cœur joie, se lançant répliques et vacheries dans un plaisir et une conviction de jeu communicatifs, donnant magnifiquement chair à un texte qui chez un autre serait resté trop théorique.
À chaque visionnement Sils Maria révèle un peu plus de sa beauté (passages dans les montagnes, superbes), de la puissance de son écriture, mais aussi de sa noirceur. Après être retourné dans sa jeunesse, dans Après Mai, son précédent film, Assayas se permet cette fois de jeter un regard frontal, non sans sévérité, sur son époque; tant sur le show-business, le cinéma (notamment 3D, prétexte à un plan très drôle) que les nouvelles technologies…
Accepter son temps tel qu’il s’offre à nous et vivre avec, c’est aussi ça la morale de Sils Maria.
 

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