Entrevue avec Denis Villeneuve (Sicario)

25 septembre 2015

Nous avons eu le plaisir de rencontrer Denis Villeneuve entre deux projets américains. Il a été bien évidemment (un peu) question de Sicario, qui prend l’affiche aujourd’hui (lire la minicritique d’Olivier Maltais), mais également de l'intégration du réalisateur dans un nouveau système de production, de l’évolution de sa carrière… et de sa conception du cinéma!

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je vais commencer de manière plus générale. Vous faites maintenant des films américains à gros budgets. Certaines personnes ne parviennent pas à s'intégrer à ce système et déçoivent. En ce qui vous concerne, Sicario est un film de qualité et les projets que vous menez montrent que vous devez vous plaire là-bas. Que vous apporte ce nouveau genre de cinéma ?
Ce n’est pas vraiment un nouveau genre de cinéma pour moi. C’est juste une machine qui m’aide à faire des films. Dans Sicario, par exemple, il y a une séquence de bataille sur un pont qui coûte plus cher qu’un film québécois. Il y a des thèmes, des manières de faire qui me permettent d’évoluer comme cinéaste de manière différente. Ici, ce sont des films plus intimistes. Là-bas, je peux essayer d’autres genres. Par exemple, j’ai toujours rêvé de faire un film de science-fiction. Faire un film de science-fiction au Québec, c’est possible si on fait un film cérébral ou expérimental. Mais un film de science-fiction à grand déploiement, c’est aux États-Unis que je peux me le permettre. En plus des moyens, qui est la réponse évidente, cela me permet aussi de travailler avec des artistes auxquels je n’aurais pas accès sinon. Par exemple, je ne pourrais pas travailler avec Benicio del Toro aussi facilement. Même chose pour Roger Deakins (le directeur photo, ndlr). Pour moi, c’est énorme car je travaille avec des gens sur-talentueux. J’ai besoin de défis comme cinéaste. Je ne suis pas capable de refaire les mêmes films deux fois. J’ai besoin d’avoir des défis toujours un peu plus grands. Là-bas, il y a beaucoup d’oxygène… même si la pression est plus grande!

L’argent apporte une liberté… mais cette pression apporte des contraintes, plus de contrôle?
Absolument pas. J’ai eu carte blanche pour faire le film. Sur le plateau, j’ai fait ce que je voulais. J’ai apporté les changements que je voulais faire. J’ai eu le director’s cut. Si les gens n’aiment pas le film, j’assume totalement. Le film est aussi personnel que ceux que je faisais au Québec. À la limite, Prisonners est le film sur lequel j’ai eu le plus de liberté. Dans ce système, j’ai entendu plusieurs histoires comme tout le monde. Mais je suis toujours tombé sur des gens qui m’ont respecté et protégé. C’est important de dire que si Sicario avait été réalisé par d’autres réalisateurs, ils auraient demandé deux fois plus d’argent. J’ai accepté de faire ce film avec moins d’argent en sachant que ça allait nous donner une liberté de création totale. Je préfère faire des films avec moins de moyens mais avec plus de liberté. Il y a un cynisme par rapport au cinéma américain! Mais le cinéma américain c’est aussi celui de PT Anderson ou de David Lynch

(...)

Avant les États-Unis, il y une transition très intéressante, qui est d’ailleurs votre film que je préfère, Enemy (film canadien tourné en anglais, ndlr), fait avec un petit budget. On a l’impression pourtant que vous commencez à faire avec ce film un cinéma différent de ce que vous faisiez au Québec. J’ai du mal à expliquer la logique qui explique ce début de transition. Est-ce que la langue joue?
Je trouve ça super intéressant comme question. Je trouve qu’il y a une grande parenté entre Incendies et Sicario. Quand je tourne Sicario, il y a un travail d’adaptation qui se fait dès le storyboard où je m'approprie le film, autant que lorsque j’essaie de traduire la pièce d’Incendies. Pour ce qui est de la langue, Sicario et Prisonners sont des films américains qui traitent de problématiques américaines. Enemy, c’est un film tourné au Canada anglais, qui m’apparaissait être un film qui se rapprochait plus de ce que j’avais fait avant… plus art-house. Maintenant mon cinéma est plus commercial. Pour moi, ça a commencé avec Incendies. Je me rendais compte que je me racontais des histoires avec l’idée de me créer une identité de cinéaste forte, alors que mon plaisir était plus de raconter des histoires et d’abandonner l’idée que je serai un auteur de cinéma. C’est vraiment venu de l’intérieur. J’ai eu envie de raconter une histoire le plus efficacement, le plus simplement. J’ai alors regardé des auteurs comme Clint Eastwood qui travaillaient avec une sobriété dans la réalisation qui permet à l’histoire de devenir vraiment puissante. C’est ce qui a commencé à plus m’attirer.

Je dois vous avouer que je n’aimais pas trop votre cinéma avant… mais à partir d’Enemy je l’apprécie beaucoup plus. J’ai un peu l'impression qu’à partir de ce film (c’est également vrai pour Sicario et pour la première partie de Prisonners), la mise en scène est au service d’un univers, d’une ambiance, qui va alimenter les personnages.
Je comprends… Je pense que vous avez raison.

Mais je n’arrive pas à comprendre d’où vient ce glissement…
Je pense qu’il y a toutes sortes de cinéastes. Il y a des gens qui dès leur premier film ont une maîtrise, comme Tarantino. (...) D’autres se développent tranquillement, au fil du temps. Moi, j’ai besoin de pratiquer. Je mûris avec le cinéma. Je ne dis pas ça pour me rassurer, mais je pense que mes meilleurs films sont à venir. Lorsque je disais ça, ça faisait hurler mes distributeurs, mais j’étais conscient que mes films étaient des esquisses. Je sentais que j’étais en train d’apprendre. J’ai arrêté de faire du cinéma pendant 7 ans… ce n’est pas une coïncidence! J’ai commencé tôt, mais je me disais «c’est n’importe quoi.» Les films fonctionnaient, c’est-à-dire allaient dans les festivals, gagnaient des prix, etc. mais ça reposait sur le talent de plusieurs personnes réunies en même temps parce qu’il y avait un manque important de maîtrise du discours narratif. Les films étaient comme des poèmes qui manquent de contrôle. Je me suis retiré et j’ai réfléchi pendant longtemps à la mise en scène, à la scénarisation, j’ai lu toutes sortes de choses, puis je suis revenu avec Polytechnique et Incendies. Je suis privilégié de pouvoir apprendre au fur et à mesure, mais j’ai l’impression qu’à chaque film il y a quelque chose qui s’affine.

J’ai l’impression que vous allez plus vers l’épure, alors qu’avant il y avait à mes yeux une tendance qui ressemblait trop à une volonté de prouver quelque chose…
Je trouve ça touchant ce que vous dites car il y avait peut-être une volonté d’exister. Mais à un moment donné, on met son ego de côté et on veut faire du cinéma juste par amour du cinéma. C’est pour ça que maintenant, tout ce qui est prix et festival, pour moi ça n’existe plus. Ce sont des choses que je prends à la légère car ce n’est pas important. L’important, c’est d’arriver un jour à être capable de mettre en scène quelque chose de signifiant et qui a une valeur dans le monde du cinéma.

Mais par contre… mais non… je n’ai déjà plus le temps, alors on va quand même parler de Sicario!
Non, mais c’est intéressant! Il faudrait qu’on parle aussi des auteurs à Hollywood car quand même, je trouve qu’il y a comme une condescendance généralisée par rapport au cinéma américain. On est dur avec leur cinéma.

Je pense que les meilleurs auteurs qui peuvent travailler à Hollywood sont ceux qui abordent le cinéma de genre…
Oui, c’est intéressant ça…

Ils sont libérés de certaines contraintes scénaristiques qu’on retrouve dans le cinéma dramatique et peuvent vraiment laisser exprimer la mise en scène.
Oui… je comprends…

Et vous, vous abordez ce cinéma de genre.
C’est fou, parce que vous me faites découvrir quelque chose. C’est vrai qu’il y a une libération qui s’opère parce que j’arrive à me concentrer plus sur la mise en scène qu’avant peut-être.

J’aime le cinéma d’auteur mais en ce qui vous concerne, je préfère votre cinéma «commercial».
Moi aussi! (rires) Mais moi aussi… c’est ça qui est fou! J’ai l’impression sincère que je me respecte plus moi-même et que je suis plus dans mon élément dans cet espace-là. Avant j’essayais de me plier à ce que je voulais être. Mais je me suis rendu compte que ça ne serait pas ça! Maintenant, je respire plus!

Mais c’est une des forces du cinéma américain depuis longtemps… John Ford et Howard Hawks faisaient du cinéma de genre! J’ai l’impression que vous tombez dans un élément qui semble fait pour vous!
Curieusement oui!

Bon… mais...
Oui… on va parler de la chose!

En même temps, ce qu’on vient de dire éclaire un peu Sicario… Nous ne sommes pas complètement hors-sujet.
Oui, tout à fait…

D’ailleurs il ne me reste du temps que pour une question! Lorsqu’on vous a proposé ce projet, quel est l’élément qui vous a le plus donné envie de le faire? Le sujet, le personnage (qui est très intéressant), ou est-ce certaines possibilités de scènes?
Je pense que la réponse honnête, au-delà du fait que la frontière américano-mexicaine est un endroit géopolitiquement très signifiant, c’était des possibilités de mise en scène, des possibilités d’évoluer en tant que cinéaste.

La scène du bouchon sur l’autoroute, ou la scène du tunnel sont magnifiques… Je ne sais pas quelle est votre préférée.
Je n’ai pas assez de distance encore. Je pense que c’est la scène final entre Benicio del Toro et Emily Blunt, dans son appartement, parce que c’est une scène qui est née d’un peu tout le monde. C’est comme ça que je rêve de faire du cinéma: arriver à un espace où je vais faire de la mise en scène inspirée directement de ce que me proposent les acteurs, en symbiose avec le chef opérateur. C’est une scène où j’ai mis tout le monde dehors. Je suis resté avec Roger Deakins, Benicio et Emily, et on a réécrit et retravaillé la scène car ce qu’il y avait sur le papier ne fonctionnait pas selon moi. On a retravaillé ensemble. Ils m’ont tous énormément apporté. Il y a eu un vrai travail de collaboration, et je pense que c’est ce que je préfère dans le cinéma. C’est dur pour mon ego, mais tout le monde amène beaucoup d’eau au moulin. C’est ça qui est le plus excitant. Je viens du documentaire. Ça m’a toujours excité de voir comment la vie et le chaos s’organisent devant la caméra pour créer de la poésie.

Entrevue réalisée par Jean-Marie Lanlo à Montréal le 23 septembre 2015
 

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