RIDM 2015

12 novembre 2015

Aujourd'hui s’ouvre la 18è édition des Rencontres internationales du documentaire de Montréal. C’est une programmation particulièrement riche, composée de pas moins de 144 films, qui s’offre aux festivaliers avides de propositions documentaires en tout genre. 
Du documentaire poétique (Le bouton de nacre) au portrait (Pinocchio, I Don’t Belong Anywhere, le cinéma de Chantal Akerman), en passant par le documentaire politique (Censored Voices, Guantanamo’s Child : Omar Khadr, They Will Have to Kill Us First : Malian Music in Exile), la chronique sociale (P.S. Jerusalem) ou même le docu-fiction (Olmo and the Seagull) ; cette édition se compose plus que jamais de films significatifs et de gestes de cinéma forts, portés par l’urgence et la nécessité vitale de témoigner du monde sous toutes ses facettes. Pour l’occasion, nous avons dressé un modeste tour d’horizon des films programmés, mettant de l’avant des films qui suscitent grandement notre curiosité (de par leur sujet ou le travail de leur réalisateur) et qui aux dernières nouvelles n’ont pas été achetés par un distributeur québécois.
Avec Les bois dont les rêves sont faits, la réalisatrice Claire Simon délaisse le champ de la fiction le temps d’une longue déambulation dans le bois de Vincennes. Sensible, assez beau par moments (notamment ses plans nocturnes), le film révèle rapidement ses limites. Meilleure « filmeuse » qu’interlocutrice, Claire Simon ne nous captive pas totalement et frôle souvent l’anecdotique.
Dans un espace plus exigu, In Transit, signé par Albert Mayles, décédé plus tôt cette année, se déroule à l’intérieur de l’Empire Builder, un imposant train de longue distance aux États-Unis. Du point de vue de la mise en scène, le film n’est pas particulièrement original (on reste dans un format assez télévisuel). Sa réussite est ailleurs. Elle est dans cette complicité installée entre les passagers et Mayles, dans cette attention sensible et généreuse avec laquelle il les regarde et les écoute.
S’il y a un point commun à trouver à bon nombre des films présentés, c'est la tendance au confinement et au huis-clos, comme pour mieux témoigner d’une réalité contemporaine souvent asphyxiante. C’est le cas du beau Coma, réalisé par Sara Fattahi, film-bunker dans lequel cette dernière enregistre la solitude, le quotidien inactif de trois générations de femmes vivant seules dans une maison, tandis que la guerre et les explosions sévissent en hors-champ, dans les rues de Damas. Le film prend du temps avant de vraiment se déployer, mais cela n’enlève rien à la force et à la nécessité du témoignage présenté.
Plus que jamais cette année, le cinéma documentaire a été au service de ces hommes et femmes oubliés (Field Niggas), de ces voix censurées, de ces héros résistants du quotidien (Liévate mis amores, À la poursuite de la paix, Je suis le peuple), que les médias occidentaux occultent si régulièrement. C’est le cas de Callshop Istanbul qui emprunte un angle inédit pour parler de la crise migratoire, en se concentrant sur ces fameux callshops situés à chaque coin de rue où réfugiés et voyageurs passent pour renouer avec leurs proches. Vu par notre collègue Olivier Maltais, le film ne se révèle pas tout à fait concluant « l’expérience s’étire un brin, mais reste invitante par sa candeur et son authenticité ».
Pendant ce temps-là, Roberto Minervini va filmer la culture White trash ancrée au sud des États-Unis dans The Other Side. Le documentaire avait fait beaucoup parler de lui ces derniers mois, mais Olivier Maltais émet des réserves, notamment au sujet de sa construction « le montage fait une distinction trop nette entre ses deux sujets, créant une expérience inégale. La première partie, plus lente et monotone, amène une nuance pertinente au sujet, mais se détache trop des trente dernières minutes du film, réservées à la milice paranoïaque ».
Peut-être plus concluant, Une jeunesse allemande offre un portrait dynamique de la Fraction Armée Rouge. Si « on peut reprocher à la mise en scène un certain goût du sensationnalisme » selon notre collègue Miryam Charles, le film parvient très bien « à conserver la force de son sujet et à nous faire vivre la fébrilité de l’époque. »
Dans un genre plus intime, on retrouve No Home Movie, l’ultime film de Chantal Akerman dont la récente disparition hante chaque plan. Dans ce « home » qui n’est pas sans évoquer la maison du couple octogénaire d’Amour, viennent s’engouffrer la monotonie du quotidien, les souvenirs blessés du passé (Auschwitz), les ombres des proches disparus (le père), la pesanteur de la solitude et du temps qui passe. À part quelques rares séquences extérieures, le film privilégie les intérieurs de la maison familiale dans lesquels la réalisatrice et sa mère partagent des moments souvent complices (quelques colères surviennent) et d’une infinie tendresse. Les saisons défilent, le temps passe et Akerman enregistre tout, jusqu’aux derniers moments de sa mère encore vivante... et ultimement, d’elle-même, dans ce tout dernier plan profondément troublant qui la montre se lever pour tirer une dernière fois les rideaux de la chambre, soudainement noyée dans l’obscurité. Tout aussi soudainement, une émotion nous étreint et pendant de longues minutes ne nous lâche pas.
Autre portrait, autre écriture: By Our Selves nous plonge dans la vie et la vision du poète anglais John Clare. Alternant entre fiction et documentaire, le film, vu par Olivier Maltais, propose « une expérience de déambulations sensorielles intéressantes donnant un bel aperçu atmosphérique du travail du poète, malgré une série d’entretiens intégrés qui se fait au détriment de la dimension onirique de l’ensemble ». Du côté des courts-métrages, Myriam Charles a beaucoup apprécié Ah Humanity, dans lequel trois coréalisateurs imaginent une humanité vivant au lendemain d’une catastrophe nucléaire. Elle y voit une « profonde réflexion sur le pouvoir d’observation… une œuvre puissante qui saura marquer notre imaginaire et nous forcera à questionner notre propre regard sur le monde ».
Quant à Frederick Wiseman, il promène sa caméra dans le quartier de Jackson Heights, à New York. Il présente ici des communautés qui se battent à préserver leur identité et culture, tandis que des investisseurs cherchent à s’implanter dans leur quartier pour en faire un autre Manhattan. Mise en scène flâneuse, privilégiant la durée dans le plan, In Jackson Heights dresse un portrait édifiant de la diversité ethnique, du « melting pot » américain, en prenant en charge la réalité des communautés dans toute sa richesse, sa complexité et sa vitalité. Ce combat est aussi à lire comme celle de ce grand cinéaste octogénaire qui construit année après année une œuvre profondément personnelle et dont la richesse donne le vertige.
Finalement, il serait inconcevable de ne pas mentionner Homeland (Iraq Year Zero), documentaire hors-normes dont la durée (334 minutes) n’a d’égal que le courage et l’urgence du geste. Pendant deux ans, Abbas Fahdel a filmé l’Irak d’avant et d’après l’invasion américaine. Loin de se cantonner à une vision simpliste du conflit (la vie sous le régime de Saddam en opposition à l’occupation américaine), Homeland propose un tableau beaucoup plus complexe de la situation irakienne conjuguée au présent (la violence, le chômage, les tueries arbitraires, les ruines, l’absence d’une véritable autorité politique…). La durée du film pourrait en rebuter plus qu’un, mais elle est primordiale dans la réussite de ce projet, car elle permet à Fahdel de trouver sa juste place d’étranger (il habite la France) parmi cette population irakienne qui le laisse la filmer, de saisir le plus authentiquement possibles les situations auxquelles elle est confrontée. Antidote d’une valeur exceptionnelle à toutes ces « images touristes » à la base de bon nombre de reportages et documentaires feignant une complicité superficielle avec leurs sujets, Homeland n’est rien de moins qu’un document indispensable, crucial, extirpé des horreurs de la guerre.
Pour plus de détails sur les films et la programmation, rendez-vous sur le site du festival.
 

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