26 février 2018

Entrevue avec Olivier Ducharme (Films de combat. La résistance du cinéma des frères Dardenne)

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Après À bout de patience, que nous avions à l’époque fortement apprécié, Olivier Ducharme nous revient avec un livre consacré au cinéma des frères Dardenne (Films de combat. La résistance du cinéma des frères Dardenne, ed. Varia). Nous avons eu envie de le rencontrer pour lui demander de nous parler de son parcours et de son rapport au cinéma des cinéastes belges.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, pourriez-vous vous présenter en quelques mots?
J’ai étudié en philosophie à l’université Laval. J’ai fait un doctorat en philosophie. J’ai surtout utilisé la phénoménologie, qui est un mouvement allemand et français. Dans le livre que je viens de publier sur les frères Dardenne, le troisième chapitre porte exclusivement sur Levinas, qui a un lien assez intime avec les frères Dardenne. Luc Dardenne l’a lu, ce qu’on voit bien dans ses écrits. Ce lien avec Levinas a été l’élément déclencheur qui m’a fait écrire ce livre.

Et quel est votre rapport spécifique au cinéma des frères Dardenne?
Je connaissais déjà bien leurs films, mais Deux jours, une nuit m’a vraiment marqué. Je ne sais pas pour quelle raison au juste, car il aborde des thématiques qui reviennent très souvent, mais ce film a eu un effet particulier. Peut-être en raison d’un aspect plus politique, qui faisait peut-être plus penser à Rosetta. Il y a un lien à faire entre les deux films. Ensuite, j’ai lu les écrits de Luc Dardenne, ses deux journaux (Au dos de nos images, vol. I et II, ndlr). C’est à partir de ces lectures que j’ai vraiment pensé à rédiger ce livre. Ensuite tout a été assez rapide dans le processus. À l’automne 2014, j’ai fait le livre sur Todd Haynes (Todd Haynes: cinéaste queer: liberté, identité, résistance. ndlr). À l’hiver qui a suivi, j’ai écrit le livre sur Pierre Perrault (À bout de patience. Pierre Perrault et la dépossession, ndlr) puis à l’été, j’ai écrit le livre sur les frères Dardenne. Pour moi, c’est une trilogie sur la résistance au cinéma, sur trois réalisateurs qui viennent de trois pays différents, avec trois styles totalement différents. Perrault est spécialisé dans le documentaire, les Dardenne font un cinéma plutôt social, qui peut aussi ressembler au documentaire mais qui est de la fiction… tandis que Todd Haynes fait uniquement de la fiction. J’aurais aimé écrire d’autres livres sur le cinéma. J’ai d’autres idées. J’aimerais écrire sur la masculinité, sur les comédies romantiques américaines, sur certains réalisateurs québécois qui m’intéressent aussi… mais les ventes ne sont pas assez importantes, et le message ne passe pas assez bien pour que je continue à le faire.

Pour quelles raisons d’après vous? Un manque de cinéphilie, de curiosité?
Il y a un manque de connaissance, de culture cinématographique assez flagrant. Même au Québec, le plus grand cinéaste qu’on a eu est à peine connu. C’est devenu un sujet purement universitaire, ce qui n’est pas un bon signe sur la santé de la cinématographie québécoise. Lui-même aurait été déçu de voir que son œuvre n’est qu’étudiée par des gens qui restent à l’école. Il voulait que ce soit le peuple qui regarde ses films, et je pense que c’est la même chose pour les frères Dardenne. Ils ne veulent pas avoir uniquement un public de cinéphiles. Il y a un manque de connaissance de culture cinématographique. À partir de ce moment-là, les gens n’achèteront pas un livre sur un réalisateur qu’ils ne connaissent pas, ou ils risquent de croire que ça va être un livre assez pointu sur un sujet qu’ils connaissent mal. C’est surtout ça qui explique le manque de visibilité qu’on peut avoir. En plus, les médias en parlent très peu, à l’exception des revues cinématographiques québécoises...

Mais il n’y en a que trois (Ciné-Bulles, Séquences et 24 images, ndlr)!
C’est ça, après ces trois, il n’y a rien, ce qui est dommage.

Revenons avec les frères Dardenne. Vous n’êtes qu’élogieux dans le livre avec les Dardenne, ce qui est un parti pris. Avez-vous des réserves envers leur cinéma ou êtes-vous vraiment aussi élogieux que votre livre semble nous le faire penser?
Je suis moins élogieux dans la vraie vie que dans le livre. Ce ne sont pas mes cinéastes préférés…

Vous les avez choisis pour le côté politique plus que cinématographique?
Le côté cinématographique m’intéresse aussi. Quand j’entends qu’il n’y a pas de style, je ne suis pas d’accord. Lorsque la caméra bouge dans le dos d’un personnage, ça emprisonne vraiment le spectateur avec ce personnage. Après, pour revenir à leur cinéma, je n’ai pas énormément de critiques, ni de films favoris d’ailleurs. Pour moi, c’est comme un tout, même si j’ai peut-être une préférence pour Deux jours, une nuit ou Rosetta. J’aime aussi leur cinéma plus moral comme Le gamin au vélo ou Le silence de Lorna. Ils ne sont pas mes cinéastes préférés, mais ça ne m’empêche pas d’avoir envie d’écrire sur eux. Pour reprendre les mots de Deleuze, «je n’écris pas sur les gens que je n’aime pas»!

Je vais aller un peu plus vers votre livre et son approche plus politique. Vous semblez défendre une vision du monde et de la société, notamment un positionnement sur l’évolution de la société capitaliste, sans forcément essayer de trouver des nuances à apporter. Pourquoi ce choix, ce positionnement?
Chez les frères Dardenne, c’est difficile de sortir de ça, comme si dans chacun de leurs films, ils étaient capables de fabriquer une sorte de piège, surtout dans les débuts de film, où les personnages sont pris dans des pièges et ont des difficultés à s’en sortir. À cause des inégalités sociales, les personnages sont comme des animaux traqués, et ne peuvent pas s’en sortir. Pour moi, ça ressemble bien à la réalité sociale. C’est aussi pour ça que j’ai eu envie d’écrire sur eux probablement. Je crois vraiment à ça. Je ne pense pas que ce soit exagéré… même s’il est vrai que c’est appuyé. Je pense aussi qu’il faut ça pour que les gens comprennent dans quelle situation on est. C’est gros. Rosetta, c’est gros, peut-être parfois un peu exagéré, mais c’est aussi pour faire comprendre aux spectateurs certaines choses. On n’est pas forcément dans la réalité dans leurs films. Je ne pense pas non plus qu’ils pensent être dans la réalité quand ils filment. Ils ont surtout un message à faire passer… enfin pas vraiment un message… Mais je comprends un peu le problème que vous pouvez avoir.

Dans votre livre, vous allez un peu dans le même sens, avec un message similaire, un peu appuyé. En agissant comme ça, n’y a-t-il pas un risque «d'éjecter» de la réflexion ceux que vous pourriez convaincre? Vous parliez tout à l’heure du risque d’être mal compris. Je pense comme vous que c’est un danger. Pensez-vous que ceux qui ne sont pas totalement de votre avis pourront recevoir votre message?
Je comprends… Je ne pense pas forcément à cela quand j’écris, mais qui va acheter un livre sur les frères Dardenne? Ce sont les mêmes personnes. Je ne pense pas que leur cinéma va influencer des gens qui sont contre leur opinion politique. Les gens qui sont contre avant le seront encore après le film. Ils vont trouver d’autres raisons pour dire que la réalité est autre.

Le cinéma ne peut donc pas être un moyen de modifier les comportements?
Il pourrait l’être, mais c’est difficile. Si quelqu’un est vraiment ancré dans une position, va-t-il changer d’idée en voyant Deux jours, une nuit et se dire que les employés sont maltraités? C’est à souhaiter, mais j’ai des doutes!

Il peut y avoir des gens plus indécis également!
Je pense que ces personnes, on visionnant des films des Dardenne ou en lisant le livre, pourraient avoir accès à une autre réalité, et peut-être comprendre des choses qu’ils n’ont pas encore réalisées. Je pense que le livre permet ça aussi. Quand on voit un film des Dardenne, il y a une charge émotive. On vit ce qui se passe avec les personnages. Par contre, quand je fais un livre sur eux, j’essaie de montrer le décor, pour élargir le spectre du cinéma. J’essaie de traiter d’autres sujets que les films ne traitent pas, en essayant aussi d’expliciter certains points pour aider à mieux comprendre comment les personnages vont évoluer, ce que ne font pas les Dardenne, car ils font du cinéma. Pour moi, faire un livre sur le cinéma permet d’y arriver. Il y a une différence entre le cinéma d’intensité et d’émotion qu’ils font, et le travail intellectuel. J’en parle un peu dans l’avant-propos, car ça a toujours été un problème pour moi. Est-ce plus fort de faire un film ou de faire un essai sur le cinéma? Pour moi, les deux vont ensemble, mais le film va plus jouer sur les affects ou les sentiments, et va donc être plus puissant qu’un livre théorique. Les frères Dardenne sont forts sur ce point. On peut faire changer d’avis une personne qui a déjà une ouverture à quelque chose, comme les personnages des Dardenne qui peuvent évoluer au cours du film. Mais un spectateur qui n’est pas ouvert, il n’y a rien à faire!

Entrevue réalisée par Jean-Marie Lanlo à Montréal le 3 novembre 2017.
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