Entrevue avec Sébastien Pilote (réalisateur du film Le vendeur)

7 novembre 2011

À quelques jours de la sortie du film Le vendeur (dans les salles le 11 novembre 2011, lire notre critique), nous avons eu le plaisir de rencontrer son réalisateur Sébastien Pilote, qui signe un des très bons premiers films québécois de cette année 2011, décidément généreuse en nouveaux talents.

Le vendeur est votre premier long métrage, pourriez-vous brièvement présenter votre parcours jusqu’à maintenant?
J’ai grandi entre le Saguenay et le Lac Saint-Jean, dans un petit village qui s’appelle Saint-Ambroise. J’ai étudié en arts, concentration cinéma, à Chicoutimi, ville où je suis resté toute ma vie. Avec un ami, on a créé le Festival Regards sur le court métrage. Je voulais déjà faire des films, mais c’est en voyant les films des autres que j’ai appris mon métier. J’ai aussi réalisé beaucoup de reportages pour la télévision, avec des petites équipes, dans un esprit cinéma direct. C’est comme ça que j’ai grandi comme cinéaste. Et il y a quatre ou cinq ans, j’ai réalisé un court métrage qui s’appelle Dust Bowl Ha! Ha! (et qui peut être vu sur tout.tv). Le vendeur est vraiment dans la continuité de ce film, qui avait beaucoup circulé en festival, qui m’avait mené à Locarno ou Toronto par exemple. J’ai voulu continuer sur la même veine avec Le vendeur, trouver une voie de cinéaste avec ce film.

Le vendeur aussi a beaucoup tourné en festivals : Sundance, un prix FIPRESCI à San Francisco…
Et nous sommes allés à Los Angeles. Nous venons de gagner à Mumbai un grand prix, c’est bien parce que c’est un festival émergent…

Et un prix d’interprétation aussi...
Oui, pour Gilbert (Sicotte, ndlr), aux côtés d’Isabelle Huppert! Il y avait un jury solide, avec de grosses pointures, et surtout une grosse compétition, avec des films comme Sleeping Beauty, Ma petite princesse de Ionesco, la caméra d’or du dernier festival de Cannes, Las Acacias… je me trouvais tout petit, et on a gagné le Grand prix du jury et le prix d’interprétation! Et là, l’Europe commence. Dans deux semaines je vais à Thessalonique, puis à Mannheim, au cinéma du Québec à Paris, et le film va aller à Rio, à Denver…

Et pouvez-vous nous dire en quelques mots de quoi parle le film?
C’est l’histoire d’un vendeur de voitures en fin de carrière, qui a vendu toute sa vie pour le même concessionnaire. Il habite juste en face de son lieu de travail, dans une petite ville mono industrielle en déclin, car l’usine de pâtes et papier, qui est un peu le poumon de la ville, est fermée pour une durée indéterminée. Ce vendeur est meilleur vendeur du mois depuis quinze ans! (…) Il est veuf et les choses les plus importantes de sa vie sont sa fille unique et son petit-fils. Il fait la rencontre d’un travailleur au chômage…

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’avoir comme héros un vendeur de voitures?
Ce sont mes souvenirs d’enfance. Je me rappelle aller chez le concessionnaire avec mon père. J’étais vraiment fier car mon père était l’ami de tous les vendeurs d’auto. (…) Puis, il y a quelques années, lorsque je suis allé m’acheter une voiture, je me suis aperçu que j’étais également l’ami du vendeur. J’ai alors pris conscience que mon père ne les connaissait pas. J’ai alors compris pourquoi ils ne venaient jamais à la maison alors que j’étais certain qu’ils étaient bon amis! En plus, j’ai choisi le vendeur d’auto car c’est mythique… et tellement un personnage important dans notre société capitaliste. Il est un peu la courroie de transmission entre le citoyen, c'est-à-dire le consommateur, et le système lui-même. On pourrait presque le mettre au top de la hiérarchie de la société. Et au niveau des sondages, c’est le personnage le moins aimé avec le politicien. J’ai trouvé que c’était un beau défi d’essayer d’en faire un personnage en chair et en os, sympathique et attachant, sans tomber dans la caricature.

Justement, à partir de cette histoire, assez simple, vous abordez de nombreux sujets, sans jamais en imposer un. Je pense que chaque spectateur peut trouver des thèmes plus ou moins intéressants en fonction de sa personnalité. Quel est pour vous le thème le plus important du film?
Le thème, c’est de montrer que c’est très difficile de changer notre manière de vivre, en tant qu’individu, mais aussi en tant que société, que communauté. C’était de montrer un personnage qui est pris dans des ornières très profondes. Je décris tout le temps mon film avec d’autres histoires qui ne sont pas reliées au film. Pour moi, c’est comme si un astéroïde se dirigeait vers la planète... tout le monde le sait, mais personne n’en parle. On aurait peut-être les moyens d’éviter la catastrophe, mais on a peur de changer notre manière de vivre. On n’a pas la capacité d’imaginer qu’on peut vivre notre vie différemment. Dans le film, Marcel Lévesque (le personnage du vendeur, ndlr) dit à François Paradis (le personnage de l’ouvrier / acheteur, ndlr): "Ne t’en fais pas. L’usine a toujours été là... elle va rester là, c’est certain!". Mais c’est possible que l’usine ne soit plus là! C’est possible que le système crashe totalement! C’est ce que je voulais montrer!

Justement, pour vous, c’est donc un film sur la difficulté d’imaginer le changement... mais on peut aussi le voir comme un regard sur la société occidentale, qui évolue. Nous sommes passés d’une société où la richesse passait par la production (l’usine) à une société ou la richesse passe par la vente (le vendeur de voitures).
En effet, Je voulais parler de la situation planétaire. Mais j’ai écrit le film avant la crise économique! C’était mon appréhension, un malaise, ce vers quoi on se dirigeait. Mais aussi sur le fait qu’on a les mains sur le volant, mais on n’est pas capable de tourner.

Le fait que le film ait déjà beaucoup voyagé est intéressant. Comment a été perçu votre film à l’étranger (pas d’un point de vue cinématographique, mais surtout par rapport aux thèmes abordés)?
Il parait que le film a été beaucoup apprécié en Inde... mais je n’étais pas là. Aux États-Unis, les gens s’identifiaient beaucoup au film. Ils venaient me voir très émus, très touchés, la gorge nouée parfois! Ça m’a surpris... les gens me disaient à quel point la situation du film ressemble à celle de leurs villes, qu’elle soit grande comme Détroit, ou plus petite. Ils avaient l’impression que c’était un film sur les États-Unis, sur la crise économique américaine! (...) Et je vais le présenter à Thessalonique dans deux semaines... et tout de suite après en Allemagne! (...) J’ai hâte de voir la réaction des gens!

Votre film aborde des thèmes qu’on retrouve souvent dans le cinéma québécois: la famille, la religion, le quotidien, etc. Mais contrairement à 95% des films québécois, il a un regard beaucoup plus universel. Au moment de l’écriture, y avez-vous pensé? Vous êtes-vous dit "attention à ne pas tomber dans l’écueil du film québéco-québécois"?
Je voulais faire quelque chose de tellement simple pour que ça devienne universel. Je voulais avoir un message philosophique, sociologique... avec une portée forte. J’espérais faire un film avec une résonance. Bien évidemment, c’est présomptueux... mais j’aimerais qu’avec le temps et les années, mon film gagne en force. Qu’on puisse le revoir dans vingt ans et qu’il soit peut-être meilleur qu’aujourd’hui! Je ne voulais pas faire un film nécessairement agréable à regarder, mais que le lendemain, il trotte dans la tête du spectateur. De la même manière qu’un poème, qui peut te frapper, te happer... qu’il ait une certaine complexité dans le fond...

En plus, c’est un film qui est très riche. Il y a beaucoup de thèmes. Pensez-vous qu’avec le temps, certains pourront prendre le dessus sur d’autres? Que la perception qu’on aura du film évoluera?
Moi-même, il m’arrive d’avoir des surprises. Je découvre des trucs... on sème des graines... il y en a qui ne poussent pas... et d’autres poussent!

Des choses vous ont échappé?
Quand tu écris, que tu fais un peu de poésie, il y a des choses qui t’échappent inévitablement. Si tu contrôles ta poésie, c’est que tu fais quelque chose de mathématique, de plate! Pour moi, ce film, c’est un peu du réalisme poétique (sans faire de lien avec le courant français): utiliser des affaires banales, mais essayer de leur donner une portée poétique difficile à expliquer, à analyser, qui ouvre les portes à toutes sortes d’interprétations. Des choses qui ont une subtilité aussi, une complexité au niveau de la psychologie. Marcel Lévesque n’est pas noir ou blanc. C’est une espèce de gris bizarre, un personnage très difficile à juger. Est-il mauvais ou bon? C’est un peu les deux à la fois, comme la plupart du monde! (...)

Ce personnage, interprété par Gilbert Sicotte, est plutôt sympathique au premier abord. On n’a pas l’impression qu’il pense à mal lorsqu’il essaie de vendre une voiture à quelqu’un qui est en train de perdre son emploi!
Il ne sait pas quoi faire d’autre!

Le sentiment qu’on ressent est très amer. Il se comporte d’une manière que je trouve assez lamentable, sans qu’il en soit vraiment conscient.
Je voulais qu’il y ait un peu de conscience. On en voit un peu chez lui. Il ressent un malaise...

Il veut se voiler la face en même temps...
Il se méfie. Un peu comme nous, comme consommateur, quand on achète un produit qui n’est pas nécessairement bien à acheter, mais on le fait... et en même temps, qu’est ce qu’il peut faire d’autre...

C’est son travail en effet! Il y a un autre aspect très désabusé sur la vie. Cela concerne l’amitié. Il n’a pas d’ami! Il se fait passer pour un ami, et le personnage de l’ouvrier joue le jeu... pour se sentir moins seul!
L’idée était vraiment que cet homme le prenne au mot!

Chacun joue le jeu... c’est assez terrible! Ça m’a fait penser à une publicité pour une chaîne de pharmacie (On y trouve de tout... même un ami!).
De la bullshit! Je n’avais pas pensé à cette publicité, mais ça montre bien le côté aliéné, au niveau spirituel, mais aussi social...

On est manipulé par ce genre de messages...
C’est un peu relié... si on est aliéné dans le travail, on ne sait plus pourquoi on travaille, ni pourquoi on achète... C’est complètement débile, cette société de consommation dans laquelle on vit! Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Nous ne sommes plus des citoyens... nous ne sommes plus que des consommateurs! On est vus comme ça! À un moment donné, il faut se voir comme des êtres humains... c’est mon message aussi! C’est assez relié à la spiritualité (je ne parle pas du petit Jésus ou de la religion): être capable de revenir à une conscience de ce que l’on est comme être humain. Pour moi, Cassavetes a dit la plus belle affaire à propos du cinéma: pour la plupart des gens qui vont au cinéma, la vie de tous les jours, c’est plate et le cinéma fait rêver. Pour lui, c’est le contraire: la vie de tous les jours nous fait oublier, et on a besoin d’aller au cinéma pour se ramener les deux pieds sur terre, pour nous rappeler qui nous sommes comme êtres humains.

Pour finir, pouvez-vous nous dire deux mots sur votre prochain projet: Le démantèlement?
Après une fermeture d’usine... il y a un démantèlement!

Justement, on sera toujours dans la critique sociale?
En fait, ça sera le démantèlement d’un individu et de sa firme familiale. Un homme vivant en région éloignée décide de tout démanteler pour subvenir aux besoins de ses deux filles qui vivent dans la bonne société montréalaise. C’est la région ressource qui subvient au besoin de ses deux filles... ces deux princesses. C’est un peu le père Goriot de Balzac...

Entrevue réalisée par Jean-Marie Lanlo à Montréal le 26 octobre 2011
 

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