Entrevue avec Emmet Walsh (réalisateur de Maudit soit le jour)

30 décembre 2011

Le 6 et le 7 janvier prochain, le cinéma Excentris de Montréal vous proposera de découvrir Maudit soit le jour (lire notre minicritique), un premier long-métrage au budget très réduit tourné à Montréal il y a cinq ans en super 16, dans un style très godardien. Nous avons eu envie de rencontrer Emmet Walsh, son réalisateur.

Avant de commencer à vous poser des questions sur Maudit soit le jour, j’aimerais que vous me parliez de votre parcours... qui semble un peu particulier!
(...) Vers 24 ans, après avoir fait un peu de photo, j’ai eu envie de rentrer dans l’industrie du cinéma. Je me suis pointé au Luxembourg. À l’époque, ils y tournaient beaucoup de films américains de type série B, destinés à la vidéo. J’ai inventé un CV en disant que j’avais travaillé dans le cinéma à Montréal. Finalement, ils m’ont engagé, car le premier assistant était écossais, avec un accent de Glasgow très fort, et les autres candidats étaient français, belges, luxembourgeois... et ils ne comprenaient rien! Comme je suis anglophone, j’ai été engagé! On a parlé un peu avec l'assistant, je lui ai dit que je venais de Montréal... mais il a compris que mon nom était irlandais (mes parents sont irlandais), et il s’est dit “ce mec-là, il va me comprendre”. C’est comme ça que j’ai commencé à travailler dans le cinéma! Je suis revenu continuer mes études, puis suis reparti au Luxembourg. Je devais bosser sur deux longs métrages, mais c’était au moment du 11 septembre... De plus, ma copine partait étudier à Londres... mes plans ont été bouleversés et j’ai finalement commencé à écrire le scénario de ce film. Il n’y avait rien de conçu, pas de synopsis ou de traitement. J’ai commencé à écrire des sketchs, des scènes. Finalement, j’ai déménagé à Berlin, j’ai fait un peu de recherche, j’ai continué à écrire, et j’ai retravaillé sur un film en terminant le scénario de Maudit soit le jour durant les week-end. En été 2002, je suis revenu au Canada pour être directeur photo sur le court métrage d’un ami. J’ai déposé le projet pour avoir des subventions, sans succès, et j’ai mis le scénario de côté pendant plusieurs années. Quatre ans plus tard, après avoir un peu travaillé à Musique Plus et fait des petits contrats, j’ai ressorti le scénario. Je n’avais pas de financement. (...) J’ai donc pris une marge de crédit à la banque... et j’ai tourné le film en 2006 avec 10.000 dollars.

C’est un film de cinéphile (on va y revenir). Vous avez été 3ème assistant sur des films comme Fortress 2, La Momie 3...
Ça, je l’ai fait après!

Vous faites le grand écart entre les films sur lesquels vous avez travaillé et celui-là!
Absolument!

Vous étiez cinéphile depuis le début, ou c’est venu au contact du milieu du cinéma?
En grandissant, je n’était pas cinéphile. J’aimais le cinéma, mais j’ai quitté Montréal à 18 ans pour voyager, j’ai passé en tout cinq ans en Europe (j’ai vécu en Allemagne, à Londre, etc.), et pendant tout ce temps, je pensais plutôt à écrire. (...) Pendant mes voyages, j’ai commencé à faire de la photo et j’ai commencé à penser en images. Je me suis dit que je pourrais faire quelque chose dans le cinéma. Je me suis donc informé. J’avais un ami qui travaillait au Luxembourg dans le milieu du cinéma. Il m’a conseillé de trouver un poste pour voir comment ça se passe. Mes expériences comme troisième assistant m’ont beaucoup aidé. Au niveau stylistique, ça n’a rien à voir avec ce que je fais, mais j’ai beaucoup appris au niveau de la logistique. J’ai remarqué qu’il y a beaucoup de gaspillage au cinéma. Ils tournent beaucoup de plans, souvent avec plusieurs caméras. Il y a beaucoup de stress sur les plateaux … mais plus pour les cascades que pour film en tant que tel. J’ai surtout remarqué ce que je ne voulais pas faire. Ça m’a vraiment aidé pour faire mon film! Quand j’ai commencé à étudier, le film qui m’a vraiment marqué, c’était dans un cours intitulé Film aesthetics, du professeur John Locke... j’ai vu en salle Vivre sa vie, de Godard. J’ai compris que quelque chose de très simple est possible. Ce film était comme une offrande, c’est un film parfait pour moi. Je me suis intéressé à la Nouvelle vague, principalement à Godard, mais aussi à d’autres cinéastes de la même période comme Buñuel. J’ai aussi commencé à lire beaucoup sur le caméraman de Godard, Raoul Coutard. Nestor Almendros a écrit un livre magnifique, A man with a camera (Un homme à la caméra, ndlr) qui parle justement des tournages des années 60 et 70, car il était opérateur pour Truffaut et Rohmer surtout. Il parlait beaucoup de travailler avec l’éclairage naturel, de faire des plans séquences, il était contre cette tendance qui consistait à mettre des filtres... je me suis un peu inspiré de ce cinéma en utilisant les choses qui sont disponibles. Ça m’a beaucoup aidé, en travaillant dans l’industrie, de voir comment un tournage peut être ralenti quand il faut bloquer des rues par exemple. Dès mes études à Concordia, j’ai commencé à chercher comment faire des choses avec peu de moyens tout en gardant une certaine esthétique. Le cinéma visuel de la Nouvelle vague, mais aussi le Film noir américain avec ses ombres et ses contrastes m’ont vraiment inspiré. (...) Mais avant ça, je connaissais peu le cinéma. J’aimais les films d’Hitchcock, mais ma famille était plutôt littéraire. On lisait beaucoup, et le cinéma était une sortie.

Quand vous avez commencé à écrire Maudit soit le jour, vous aviez donc déjà vu Vivre sa vie?
Oui... je l’ai écrit en 2001, et j’ai fait mes études à Concordia entre 1999 et 2001. (...) Après, le tournage s’est fait en treize jours, avec une petite équipe de huit personnes. Je faisais la caméra, la direction photo. Un ami que j’avais rencontré dans l’industrie est venu d’Amsterdam pour travailler avec moi. On a fait le plan de travail ensemble. Personne d’autre que nous deux n’avait d’expérience de tournage. Un seul comédien avait de l’expérience devant la caméra. Je traitais les personnages un peu comme des figurants. J’étais concentré sur l’image. Je leur donnais leur scénario, et je ne leur demandais pas de penser... je voulais créer un ton très neutre... presque atemporel. Ça a beaucoup aidé, car je l’ai tourné en 2006, et il sort en 2012!

Vous parliez de Godard... c’est clair qu’on pense à lui tout le temps! Le film est presque un hommage au Godard des années 60, une sorte d’exercice de style... N’avez-vous pas eu peur que tout cela finisse par nuire au film en étouffant votre personnalité. Et pour le prochain film, avez-vous envie de vous détacher de ce “à la manière de” pour faire un film plus à vous?
Je pense honnêtement que ça va se faire naturellement. Je suis anglophone. J’ai appris le français car mes parents sont venus vivre ici. L’idée de créer un film en français était lié au langage comme créateur d'atmosphère. Beckett a dit, quand il a commencé à écrire en français, qu'il aimait ça car cela lui permettait de ne plus penser au style. En anglais, il se demandait s’il allait écrire comme Joyce ou comme D.H. Lawrence. En français, il était libéré. Pour moi, quand j’écris une phrase en français, même si elle est super simple pour un francophone, je m'intéresse surtout au son. Le ton du film ressemble peut-être à Godard car il traitait le langage de la même façon. Et pour moi, ce style visuel était la seul façon de faire un film qui ressemble à du cinéma. J’ai tourné avec une seule lentille, en super 16... techniquement, j’ai un peu tourné ça comme dans les années 60. (…) Le prochain film sera plus orienté vers le contenu et le développement des personnages, mais je voulais dans un premier temps établir le côté visuel. De plus, j’ai fait ce film aussi pour voir si je pouvais faire un film! Je ne me suis pas demandé si on comprenait tel personnage. Je voulais créer un film qui apporte aux gens une expérience, un film avec une atmosphère, un ton. Je voulais jouer sur le malaise. (...) Je pense qu’il faut traverser une période où nos influences nous guident avant de développer une signature! (...)

Dans les références, j’ai aussi pensé à un autre cinéaste. Peut-être moins visuellement, mais surtout au niveau du thème: celui de l’avenir du cinéma. Wenders dans ses premiers films, a beaucoup abordé le sujet. D’ailleurs, un de vos personnages utilise l’expression “l’état des choses”, que l’on utilise rarement, et qui est le titre d’un film de Wenders qui aborde ce sujet. Il a eu une influence sur vous?
Peut-être, mais de manière complètement inconsciente! Chez Wenders, il y a un film que j’adore, c'est L’ami américain. Wenders est un exemple de quelqu’un qui a abordé d’autres cinéastes dans son cinéma et qui a finalement trouvé sa propre signature.

Votre film est intéressant, car Wenders et Godard ont été très influencés par le cinéma américain. Wenders a d’ailleurs fini par faire des films très américains. Mais Godard aussi... avec À bout de souffle, il veut déjà faire un film américain! Avec votre film, vous regardez un peu le cinéma américain à travers le prisme de ces cinéastes européens...
C’est une observation très intéressante. Je pense aussi qu’inconsciemment, dès qu’on fait un film, on a des références cinématographiques et des influences. (...) Ce cinéma européen traite de l’importance du cinéma américain. On compte tous sur l’Amérique pour garder le cinéma en vie! L’état du cinéma passe par les États-Unis. Tous les cinéastes ont été influencés par les États-Unis... ou, au contraire, ont fait exprès pour ne pas faire de films à la manière du cinéma américain. La présence du cinéma américain est dans tous les films! (...) Et il vaut mieux être honnête avec ses influences qu’essayer de recycler les bonnes recettes, en refaisant les films en 3D, ou en reprenant les films européens pour en faire des versions américaines. (...)

Et donc... pour finir... Maudit soit le jour va enfin sortir en salles... le 6 janvier prochain!
Ça va être intéressant de voir les gens rentrer voir ce film sans information préalable.

Vous serez là pour voir les réactions?
Oui.

Et vous espérez ne pas attirer que des cinéphiles?
Absolument. J’ai fait une projection test l’an passé. Des amis sont venus, pas forcément de grands cinéphiles, et j’ai été surpris... certains ont vraiment apprécié l’aspect graphique. Et le film ne laisse pas les gens indifférents. Certains n’ont rien compris... mais d’autres ont vraiment aimé. Je souhaite aller chercher le plus de gens possible!

Car il faut ajouter que si on a beaucoup parlé de références, le film est très visuel et peut être apprécié sans avoir de références particulières...
Absolument!

Entrevue réalisée par Jean-Marie Lanlo à Montréal le 28 décembre 2011
 

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