Entrevue avec Robert Guédiguian (réalisateur du film Les neiges du Kilimandjaro)

8 décembre 2011

Cinefilic a eu le plaisir de s’entretenir avec Robert Guédiguian, qui revient avec Les neiges du Kilimandjaro (en salles le 9 décembre, lire notre minicritique) à un cinéma plus social. À l’occasion de notre entrevue, nous avons parlé de politique, d’engagement, de Jean Jaurès… et de cinéma!

Les neiges du Kilimandjaro vous permet de revenir à Marseille, avec un cinéma plus social que durant ces dernières années, un peu dans la continuité de Dernier été ou de Marius et Janette. Pourtant, j’ai l’impression que votre regard est différent. À mes yeux, vous êtes moins militant et plus observateur que sur les films que je viens de citer. Partagez-vous ce point de vue?
Oui et non! En fait, c’est plus une évolution formelle. Les récits sont très différents. C’est vrai que les films sont très proches, mais Dernier été est une chronique descriptive. Pour Marius et Jeannette, j’avais appelé le film « conte », car ce n’est pas un film! Je voulais avertir le public que ce qu’ils allaient voir n’existait pas. Le film a été fait pour que cela existe, et non pas parce que cela existait! (…) Ce n’était pas le réel de Marseille. Les neiges du Kilimandjaro est entre les deux. Mais j’ai envie de dire que chacun peux penser ce qu’il veut! Certains pensent que des gens comme ça n’existent pas, donc il s’agit d’une fable ou d’un conte. D’autres pensent qu’il existe des personnes comme ça… chacun le voit à l’aune de son optimisme personnel ou pas. Moi, je pense que des gens comme ça existe. Qu’il en existe peu, mais qu’il en existe. Ceci dit, le film est très violent dans son constat, parce que ce qu’il raconte sur la guerre des pauvres est plutôt tragique. Par contre, le geste de la fin est exemplaire. Il peut, comme quand on jette une pierre dans l’eau, par cercles concentriques, devenir contagieux.

C’est vrai qu’il y a beaucoup d’espoir à la fin. Cela passe par l’individu… pas par le groupe.
Ça je ne suis pas sûr de ça… enfin, dans le film, c’est vrai!

Vous faites un constat par rapport au groupe…
Oui, mais dès la fin du film, dès le geste accompli, son ami le rejoint. Le groupe se reconstitue. Je crois qu’il n’existe pas de combat collectif sans engagement individuel. Et que l’engagement est toujours d’abord individuel. J’avais travaillé ça avec la résistance par exemple (dans L'armée du crime, ndlr). Les premiers actes de résistance en France, commis la plupart du temps par des étrangers, sont des actes individuels. Les gens ne supportent pas, et ils font quelque chose. Il marche dans la rue et il crève les pneus d’un camion allemand. Il a quinze ans le type, mais il ne supporte pas ça! Personne ne lui a dit de ne pas le supporter, il n’est pas organisé. Après, ça s’organise. Dans un second temps, on dit, c’est mieux que tu mettes une bombe là, parce que tu vas abîmer cinq camions, et pas un seul en crevant les pneus. Après, ça devient une machine de guerre, de résistance. Mais au début, tout engagement est individuel. J’ai toujours pensé qu’il y avait une dialectique entre les deux, entre le groupe et l’individu.

Vous parliez tout à l’heure d’un double niveau de lecture. On peut y voir un film très sombre car le constat est très amer. Mais il y a beaucoup d’espoir, qui vient de la fin, inspirée d’un poème de Victor Hugo. Qu’en pensez-vous personnellement? Actuellement, le monde ne va pas très bien… nulle part…
Non, ça va pas fort!

Vous croyez qu’on peut ressortir la tête de l’eau?
C’est à l’heure des périls que naît l’espoir... c’est la phrase d’Hölderlin. Quand tout va mal, c’est là qu’on espère, que l’espoir ressurgit! Donc, je suis comme tous les hommes depuis que l’humanité existe. Je suis parfois très pessimiste, et parfois je me dis que les choses peuvent changer et qu’il faut se battre pour qu’elles changent. C’est un jour oui, un jour non…

Vous êtes toujours aussi engagé politiquement?
Oui, J’essaie d’œuvrer à ça. Je pense que tous les gestes que nous faisons sont des gestes qui comptent. À mon niveau, je fais ce que je peux avec des films, avec des interviews, des interventions publiques, des soutiens à des candidats à des élections… avec tous les moyens que j’ai à ma disposition. J’essaie de me mêler du monde dans lequel je vis… de m’en occuper, et de donner mon avis.

Justement, restons dans la politique. Il y a une référence importante dans le film, c’est Jean Jaurès (socialiste français du début du 20ème siècle, ndlr).
Oui!

Il est moins connu en Québec qu’en France. Mais je pense qu’il gagne à être connu ailleurs qu’en France! Il est visiblement important pour vous, comme pour beaucoup de gens de gauche. Qu’est-ce qui fait qu’il compte à ce point pour vous?
Il compte, d’abord… c’est surprenant et pas surprenant à la fois… parce qu’il écrit bien et qu’il parle bien. C’est un grand auteur, un grand orateur, un philosophe de formation. Je pense que les grands hommes politiques doivent être d’une immense intelligence et doivent être des hommes de culture. J’ai fait Mitterrand par exemple (dans Le promeneur du Champs de Mars, ndlr). Il y a des choses détestables chez lui, que je déteste, mais il a un niveau… Ce n’est pas un technicien. C’est n’est pas Mario Monti (économiste italien, affilié à aucun parti, appelé à remplacer Silvio Berlusconi à la tête du gouvernement italien après sa démission, ndlr). Dans le film, je fais dire à Mitterrand « il n’y aura plus que des financiers, des experts, des comptables. Je suis le dernier grand président ». Il n’a pas tort. Ça a été visionnaire. Sarkozy, c’est un clown qui s’agite toutes les trois secondes, Monti c’est un technicien. J’en ai rien à foutre d’un technicien. Moi, je veux un philosophe. Et Jaurès, c’est un philosophe. C’est ce que j’aime d’abord chez lui. Après, j’aime comment il a décliné sans arrêt, justement, le rapport entre l’individu et le collectif. Le discours à la jeunesse d’Albi, sur le courage, est entièrement basé la dessus. La dernière phrase de Jean-Pierre Darroussin, citant Jaurès, c’est il faut comprendre notre propre vie et la coordonner à la vie général (citation exacte : « Le courage, c’est de comprendre sa propre vie, de la préciser, de l’approfondir, de l’établir et de la coordonner cependant à la vie générale », ndlr). C’est un dialecticien en fait, c’est toujours dans l’union des contraires, dans la tension entre l’individu et le collectif, entre l’internationalisme et le patriotisme (Dieu sait s’il s’est battu là-dessus, jusqu’à en être assassiné)... j’aime Jaurès parce que c’est la République sociale, et c’est même quelqu’un qui est capable de changer. Tout au long de son parcours, il évolue. Il découvre le marxisme assez tard… avec la lutte des classes… c’est pour ça qu’il ajoute sociale à République. Et comme c’est beau, car formellement, c’est très réussi, tous les discours de Jaurès peuvent servir d’exemple pour la nuit des temps… comme Socrate est un exemple. Jean Jaurès est immortel!

Je continue un peu sur le registre politique, mais en allant plus dans le présent, voire dans l’avenir proche. Le personnage de Gérard Meylan a une réaction qui pourrait nous laisser imaginer une attirance pour un parti comme le Front National. On constate que les ouvriers, en France, sont de plus en plus attirés par ce type de vote. La gauche a abandonné cet électorat?
Oui oui… c’est atroce! Comme depuis une trentaine d’années la stratégie de la gauche… enfin, du Parti Socialiste… je ne sais pas si on peut appeler ça la gauche… sa stratégie a été de travailler sur les couches moyennes, car c’est elle qui vote. Les ouvriers, souvent, ne vont plus voter! Ils ont donc travaillé soit sur les couches moyennes, ce qui est très Strauss-Kahnien… Dieu merci, lui, on en est débarrassé, il s’est tiré tout seul une balle dans le pied! Ils se sont aussi occupés des extrêmes, c'est-à-dire de la grande pauvreté (…). Mais pas du tout des gens comme Raoul dans le film. Les gens qui travaillent, sans gagner beaucoup, qui n’ont jamais voyagé, mais qui ont une petite maison, une petite voiture pourrie… Quand on laisse tomber les gens, après, ils sont capables de tous les excès. Ceci dit, je crois qu’il faut jeter la pierre à certains. Quand je me retrouve face à une assemblée d’ouvrier de ce type, je donne mon avis… je leur dit « vous êtes fous furieux! ». En plus, je ne vois pas ce que le Front National pourrait changer à ça. Je comprendrais un non-vote. (…) C’est une position que je comprends. Si on dit : Sarkozy et Hollande c’est pareil, je comprends qu’on ne vote pas… mais pourquoi aller voter Front National? Ça, c’est avoir un pois chiche dans la tronche! Le Front National a un programme de naze, ils sont nuls, fachos, racistes… c’est des horribles!

Nous allons maintenant revenir au film, et à un aspect peut-être un peu plus technique. Une scène m’a vraiment impressionné, c’est lorsque le personnage de Jean-Pierre Daroussin dit à sa femme qu’il a été licencié. Ça dure 15 secondes, il y a une ligne de dialogue, un mouvement de tête, et on sait avec cette scène qui sont ces deux personnages et comment fonctionne le couple. Alors que les autres scènes de votre film s’étirent beaucoup. Saviez vous dès l’écriture que cette scène serait aussi courte?
Oui, il n’y a pas un mot d’écrit en plus.

Vous préférez laissez beaucoup de temps pour des petites choses, pour les choses…
Du quotidien, oui, comme faire la cuisine, faire une lessive. Tout ce qui semble insignifiant. Mais pour moi, c’est très important parce que c’est difficile à réussir je trouve… je ne suis pas présomptueux, mais je savais que c’était difficile en le faisant. On a cherché des choses, surtout au niveau du rythme, pour arriver à montrer l’importance de ça. C’est important, car c’est grâce à ça qu’ils peuvent avoir des idées. Le personnage peut parler de Jaurès parce qu’on l’a vu écosser des haricots. Les deux vont ensemble. Si je ne le fais parler que de Jaurès, on n’y croit pas, on dit c’est quoi ce type qui parle de Jaurès, on n’est pas au cinéma… Mais on est au cinéma car le personnage incarne quelque chose. On y croit parce qu’il bouffe des olives, il boit un pastis, il va chercher les enfants à l’école… et il a le droit aussi de dire « J’ai repensé à Jaurès », et de citer Jaurès… ce qui est invraisemblable en même temps dans un film. C’est très difficile à faire. La phrase que je préfère, du point de vue de la réussite cinématographiques (pour moi, c’est une réussite absolue… mais ça ne regarde que moi), c’est quand Ariane (Ascaride, ndlr) dit : « Même dans les luttes, les patrons ont réussi à nous diviser ». Je trouve que c’est une phrase insensée. Dire ça dans un film aujourd’hui, il faut être fou! Et c’est un pari de dire « putain, ça peut marcher ». Mais je ne vois pas pourquoi un personnage ne dirait pas ça! C’est presque la clé du film, alors pourquoi je ne le dirais pas… merde! D’ailleurs je l’ai rajouté au tournage. Enfin, la veille au soir.

(…)

Pour finir, pouvez-vous nous dire si vous nous donnez un rendez-vous dans cinq ou dix ans, avec un nouveau retour à Marseille et un nouveau regard sur l’évolution de la société?
Oui!

Vous allez faire ça jusqu’à…
Jusqu’à la fin de mes jours! C’est comme si j’avais posé des témoins sur une maison pour voir comment le terrain bouge.

Et je le dis pour les québécois : c’est Marseille… mais ça peut être Québec, Montréal… ça peut être n’importe où! Votre regard est très universel!
Bien sûr! De temps en temps, j’irai relever les coins, voir si les fissures ont rétréci ou augmenté, voir si la maison a bougé… voir l’état de l’édifice!
Entrevue réalisée par Jean-Marie Lanlo à Montréal le 7 décembre 2011
 

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