Entrevue avec Michel Hazanavicius (réalisateur de The Artist)

4 décembre 2011

Nous avons eu le très grand plaisir de nous entretenir avec Michel Hazanavicius, qui vient de signer avec The Artist (dans les salles le 9 décembre, lire notre minicritique) un film aussi singulier que particulièrement réussi. Il revient pour nous sur les OSS avant de parler de The Artist, de cinéma muet, de mélo, de Thomas Langmann, d’Hollywood… et d’Oscars!

Vous êtes probablement un des cinéastes les plus ouvertement cinéphile en activité… Qu’est-ce qui vous pousse à faire vos choix? La nostalgie, ou l’envie de faire découvrir à un public moins cinéphile un cinéma qu’il ne connaitrait pas?
La nostalgie, je ne crois pas… enfin, ça dépend de quoi on parle. Si on parle des trois derniers films (les deux OSS et The Artist), ce sont effectivement des films d’époque qui revisitent d’une certaine manière un certain cinéma. Mais les motivations sont extrêmement différentes. Le premier OSS est au départ un scénario qu’on m’amène, même si je le retravaille par la suite. Les OSS reposent sur un principe assez simple. Pour avoir ce type de blagues, mettant en scène un personnage raciste, misogyne, antisémite, homophobe (…), il fallait le changer d’époque pour rendre tout cela acceptable. Ce même personnage aujourd’hui serait un gros facho insupportable. La distance dans le temps vous permet, pour simplifier, de dire « mais qu’est-ce qu’ils étaient bêtes à cette époque ». De la même manière, reprendre la cinématographie de cette époque donne une extrême élégance au film, ce qui crée un équilibre avec l’extrême bêtise… ou plutôt l’extrême connerie de ce personnage. (…) En plus, il dit tout le temps des clichés sur tout le monde. Je trouvais intéressant de faire un film qui fonctionnait sur des clichés de cinéma. Ce qu’il y a de nostalgique est donc purement formel. Sinon, il n’y a pas de nostalgie sur l’époque… qui se fait défoncer à boulet rouge tout le long du film! Maintenant, sur The Artist, c’est très différent. Ce qui m’a motivé, avant tout, c’est le format, que je trouve extraordinaire. Il met en valeur les acteurs, mais également les images, l’histoire, etc. Le rôle que prend l’imaginaire du spectateur dans ce dispositif donne des films très proches de chacun des spectateurs. Je n’essaie pas de faire un truc où tout le monde va manger la même chose. Au contraire, j’enlève beaucoup (le son, la couleur, etc.) ce qui fait que chacun va amener une partie du dîner, pour continuer cette métaphore stupide de gastronomie. Chacun amène une partie de la narration. Cela donne donc des films très proches de chacun puisque vous faites la moitié du travail. J’adore ce format. Les gens pensent que c’est vieux de faire du noir et blanc muet. En fait, ce qui est vieux avec ces films, c’est qu’ils ont été faits dans les années 20… mais si vous en faites un maintenant, il n’est plus vieux puisqu’il a été fait l’an dernier! Tout le monde me demandait « pourquoi un film muet? » J’ai compris qu’il fallait une justification. J’ai donc décidé de raconter l’histoire d’un acteur de films muets, en me disant « comme ça ils vont arrêter de me faire chier! » (…) Vous avez aussi parlé de partager une expérience. Ce n’était pas le cas pour OSS, mais ça l’est complètement pour The Artist. J’avais envie de partager cette expérience de spectateur. Le fait de mettre tellement de moi-même quand je suis spectateur d’un film muet fait que je suis très proche de l’histoire, car je recrée les dialogues, le son, la texture des voix… de manière floue, mais c’est moi qui le fais. Du coup, je suis en mouvement et cette histoire m’appartient… je voulais partager ça. Et pour finir, comme réalisateur, il y a un plaisir égoïste. Ce qui est propre au cinéma, c’est de raconter une histoire avec des images en mouvement. Ça n’appartient à aucune autre forme d’expression. Écrire des dialogues… le théâtre sait le faire, la littérature aussi… mais faire des images en mouvement, seul le cinéma y arrive. En racontant une histoire sans dialogue, je suis au cœur de mon métier de cinéaste… c’est le truc ultime. D’ailleurs, j’ai rencontré pas mal de réalisateurs qui m’ont dit être très jaloux. C’est un fantasme de plein de réalisateurs…

The Artist est un mélo, non? J’ai lu que c’était une comédie…
C’est les deux!

En effet! Cependant, la partie mélo est importante… un mélo improbable, mais auquel on croit pourtant! Je suis cinéphile… le film me parle donc peut-être particulièrement car il est associé à certains souvenirs de spectateurs. C’est le muet qui vous permet de raconter une telle histoire? Ça aurait pu fonctionner sans ça? On ne fait plus de mélos comme ça!
Il faut être costaud… mais Almodovar, quand il fait Tout sur ma mère, c’est encore un autre niveau de mélo, mais ça passe! Mais c’est Almodovar… et tout le monde n’est pas Almodovar. Moi, je ne sais pas répondre pour les autres. Il y a forcément le moyen de passer. Il faut le trouver, mais il existe. Par contre, ce qui est vrai, c’est qu’on y croit, mais pour la raison que je viens de vous expliquer. J’ai vu des gamins de 15 ans sortir en larmes (alors que c’est aussi une comédie, les salles sont parfois mortes de rire!). Ils sortaient en larme à ne pas pouvoir parler! Pourquoi? Parce qu’ils ont mis tous leurs trucs d’ados dedans. C’est une histoire qui colle bien aux ados. C’est une histoire d’amour sublimée, très à l’ancienne, sans rien de trivial, sans consommation de sexe. Ces ados ne sont pas forcément cinéphiles, mais ils ont investi le champ laissé par l’espace du film. Ils ont mis leurs trucs à eux. C’est vraiment ce qui est génial avec ce format! J’en ai vu plein, mais ceux qui vieillissent le mieux, ce sont les mélos et les histoires d’amour! Après, il y a les histoires avec des clowns, comme Chaplin ou Buster Keaton, mais c’est différent! Mais pour les films plus traditionnels avec des acteurs plus traditionnels : les fresques historiques, je m’en fous ; les comédies, souvent, ce n’est pas génial… alors que le mélo, c’est la base de ce cinéma! Le muet permet ça également car c’est très enfantin. Ce n’est pas du tout intellectuel d’aller voir un film muet! Ce qui est intellectuel, c’est le texte, ce ne sont pas les sensations! Le muet ne copie pas la réalité. C’est un peu « Il était une fois dans un pays en noir et blanc où les gens parlais sans qu’on les entende, un homme et une femme… »

En même temps, il y a un aspect très documenté sur l’époque… ça nous raccroche à une certaine réalité.
Bien sûr. J’essaie de travailler toujours sur plusieurs niveaux de lecture. D’abord, il y a le niveau formel, puis il y a l’histoire. J’essaie de multiplier les niveaux de lecture. Plus il y en a, plus le film est intéressant. J’ai des copains qui ont vu le film cinq ou six fois, et tous me disent qu’ils découvrent une nouvelle couche à chaque fois qu’ils viennent. Rien ne me fait plus plaisir que ça! Pour les OSS, il y avait des gamins de 8 ans vraiment fans. Je pense que ça ne sera pas le cas ici. Il faut avoir eu au moins une fois une histoire d’amour pour accéder au premier degré d’histoire. Mais après, il y a plein d’autres degrés. Il y a donc pas mal de recherche sur l’époque elle-même, mais aussi sur la forme…

La forme justement : noir et blanc, muet, au format 1,33… et tourné en plus à Hollywood! Il y a une prise de risque formel… et vous auriez pu faire moins cher! Pour une fois, j’ai envie de parler du producteur!
Bien sûr… j’en parle tout le temps!

Comment avez-vous embarqué Thomas Langmann dans votre rêve?
Il a été extraordinaire! Si vous ne m’en aviez pas parlé, je l’aurais fait! Je salue régulièrement son courage et son intelligence. Ça fait des années qu’il veut travailler avec moi. Il m’a proposé plusieurs fois Fantômas, mais je ne voulais pas le faire… sauf en noir et blanc muet! C’était impossible, il l’avait déjà vendu à toutes les télés. Mais il me rappelle après en me disant « si tu veux faire un film muet noir et blanc, je t’accompagne! » Je lui ai dit : « Laisse-moi bosser. Je te ramène une histoire, et si elle te plaît, on signe. » Je lui ramène l’histoire, on signe (…) on trouve de l’argent, mais pas assez! On savait que le film gagnerait à être tourné à Hollywood. C’est facile à dire pour moi, mais c’est lui qui a les couilles de dire « on y va »! Il a mis vraiment beaucoup d’argent de sa poche, et en me protégeant tout le temps. En protégeant le scénario, en protégeant mes choix… Il y a une scène que j’avais ratée et pour laquelle je voulais faire un retake et il m’a dit « je suis d’accord, elle n’est pas bien… c’est la seule que tu as ratée », et on s’est payé une journée de retake. C’est la scène des escaliers… avec des figurants et tout! Il a, à la fois, la folie, le panache et l’intelligence d’avoir compris très tôt que le film n’avait des chances de valoir de l’argent à la fin que s’il était très haut. Pour qu’il le soit, il faut investir de l’argent. Il a eu ce courage et il m’a fait une confiance aveugle. Je lui en serai éternellement reconnaissant. Pour vous donner une idée : quand un film est trop cher, on fait une réunion autour du scénario et on se demande ce qu’on coupe! Là, il disait à ses collaborateurs, ses associés, directeurs de productions, etc « personne ne touche à ce scénario. Seul Michel peut le toucher s’il le souhaite, mais sinon, on trouvera l’argent ». Il m’appelait parfois pour me dire « ils vont te demander de couper ça, mais tiens bon, et s’ils ne veulent pas, tu m’appelles. » Quand je raconte ça à mes copains réalisateurs, ils pleurent… ils me disent que c’est le producteur idéal. Mais oui, c’est le producteur idéal! Sur le plateau, il est venu trois fois, mais uniquement pour le plaisir. (…) Pareil au moment du montage! (…) Je peux faire tous mes films jusqu’à la fin de ma vie avec lui sans problème!

Les acteurs principaux sont français, mais les autres sont américains. Quelle a été la réaction d'Hollywood face à ces Français qui viennent faire ce film pas possible? Ils ne vous ont pas un peu regardés comme des intrus?
Non. On a été hyper bien accueillis. Déjà, ils sont très contents qu’on vienne tourner chez eux. Habituellement, ils vont tourner à l’extérieur! Très peu de films se tournent à Hollywood. Il y a beaucoup de télés, mais les films se tournent ici (au Québec, ndlr), en Louisiane ou dans certains états des États-Unis qui offrent des crédits d’impôts impressionnants. Ils étaient déjà très contents, mais après, ils se sont marrés : muet, noir et blanc, français… ça fait beaucoup! Quand on faisait les repérages, tout le monde disait, « mais c’est quoi ce film? » Mais quand on a commencé le tournage, ils sont tombés amoureux du film. Avec John Goodman, on s’est rencontré… (en fait, c’est un peu moi qui ai passé le casting!) et il m’a dit très rapidement « J’adore l’histoire, je n’ai jamais vu ce film là… comme je ne l’ai jamais vu, je veux en être. Donc si tu veux de moi… » C’était aussi simple que ça! En fait, ils ont à peu près tous réagi pareil. Ils se disaient qu’ils pouvaient faire Spiderman 4 ou une comédie avec Steve Carrell (et je dis ça sans mépris aucun)… mais là pour une fois, ils avaient l’occasion de faire un film différent de tout. En plus, face aux Français, je n’ai senti aucune condescendance, au contraire. En gros, soit ils nous voient comme de très bon techniciens (genre graphistes, effets spéciaux) soit, dans la bagarre entre l’art et l’industrie, chez nous, l’art n’a pas complètement perdu! Voila l’image qu’ils nous ont renvoyée. Après, quand vous commencez à travailler, vous n’êtes plus français. Vous êtes une équipe, et puis voilà. Dans l’équipe, je suis réalisateur et je parle à des acteurs. Je ne suis pas un Français qui parle à des Américains. Et ils étaient contents car je suis venu raconter leur histoire. Ça les a touchés. C’est comme si tout d’un coup, on leur disait « elle est belle votre histoire ».

Pour finir, une question idiote, mais vous pouvez utiliser un joker…
Ça sent le Joker déjà…

Ça vous arrive de penser aux Oscars parfois?
C’est difficile de ne pas y penser!

Vous êtes en plein dedans… le film sort bientôt aux États-Unis!
C’est difficile de ne pas y penser. Mais ce n’est pas moi… ils me forcent! Les journaux, les trucs, les machins…

Tout le monde vous pose des questions là-dessus!
Oui… mais c’est génial! Par contre, avant que tout le monde en parle, ce n’était même pas en rêve! Je suis assez débile pour faire un film muet noir et blanc, mais pas assez débile pour me dire « Tiens, on va aller aux Oscars ». Pour un Français, ça n’existe pas un Oscar. À la limite, le film étranger… mais honnêtement, je n’y avais même pas pensé. Déjà, on se retrouve à Cannes. J’étais super content. Je me retrouve avec un film dont personne ne voulait au départ. Bérénice (Béjo, ndlr) était à mes côtés car c’est ma femme, mais on était très seuls. Thomas (Langmann, ndlr) arrive, j’écris le truc, on se retrouve avec une équipe, avec Jean (Dujardin, ndlr), le directeur photo, le musicien… on va à Hollywood, on tourne le film, on va à Cannes, on fait des festivals, Harvey Weinstein achète le film… et maintenant on nous parle des Oscars! C’est une histoire incroyable! C’est une histoire qui arrive normalement aux autres. Je suis le premier témoin de cette histoire et je suis ravi. Rien que d’être dans les prévisions, je suis hyper content… mais vraiment! Je ne sais pas si on sera aux Oscars… mais je suis ravi d’être dans les prévisions. C’est génial de partir tout seul et de voir qu’à la fin tout le monde est d’accord. Je ne me suis pas gouré sur le film. Et les Oscars, il n’y a pas plus haut! Après, ce qui est con, c’est qu’on ne peut que redescendre! Mais bon…

Après, vous prenez votre retraite!
(rire) Et oui… c’est ce que je voulais faire en fait! Mais par contre… encore une fois, ce film-là, pour moi, c’était un fantasme. Et les Oscars aussi c’est un fantasme. Ce n’est même pas un rêve. Sauf si vous êtes américain et réalisateur! Mais nous, on ne rêve pas aux Oscars. On peut rêver à des César, mais pas aux Oscars! Je suis donc en plein fantasme depuis un moment. Donc, si ça se trouve, on sera nominé!
Entrevue réalisé par Jean-Marie Lanlo à Montréal le 20 novembre 2011
 

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