Entrevue avec Daniel Roby (réalisateur de Louis Cyr)

7 juillet 2013

Le cinéma commercial québécois nous a souvent laissés circonspects. Avec Louis Cyr, Daniel Roby nous démontre pour notre plus grand plaisir qu’il est possible de s’adresser à un large public sans prendre les spectateurs pour des imbéciles. Son film nous a même donné envie de le rencontrer, et notre entrevue nous a permis de discuter de Louis Cyr et d’Antoine Bertrand, mais également de citer les noms de René Lévesque, John Ford, Leos Carax et Steven Spielberg, tout en parlant d’effets spéciaux ou de la prétendue crise du cinéma québécois. Vaste programme!

Je vais commencer par une question pas très originale...
(rires)

Pourquoi avoir fait un film sur Louis Cyr?
Paul Ohl a écrit une biographie il y a quelques année. Un ami m’en a parlé, je l’ai lue et le sujet m’a vraiment interpellé. J’ai appris qu’un projet était déjà en branle et que le producteur, Christian (Larouche, ndlr) avait déjà un scénario. Quand le poste de réalisateur est devenu vacant, je me suis garroché pour essayer de me faire engager car j’avais adoré la biographie, et je trouvais qu’il y avait une histoire qui dépasse le mythe. Je pense qu’on ne connaît pas assez Louis Cyr. On connaissait l’homme fort, on savait qu’il avait brisé des records... mais en lisant la biographie, on s'aperçoit que sa vie a été beaucoup plus riche que ça. Il a quand même sorti sa famille de la pauvreté avec son don. Il a valorisé les qualités du Canadien-français, qui se sous-estimait beaucoup à l’époque. Il est devenu une icône mais également un entrepreneur dans un monde où son peuple était exploité. (...) Il représente un pan de notre histoire un peu oublié. J’en ai parlé à Christian Larouche, et il m’a engagé!

C’est un projet personnel qui vient se greffer sur une commande, finalement?
Oui...

Mais c’est donc un projet personnel à la base...
Oui, c’est drôle, mais c’est un projet personnel qui s’est transformé en pseudo commande car le scénario était déjà écrit par quelqu’un d’autre. Si j’avais pu acheter les droits du livre, j’aurais écrit moi même le scénario. Comme je n’ai pas pu, je me suis greffé au projet écrit par Sylvain (Guy, ndlr). L’approche en a donc été modifiée. Je pense que j’en aurais fait autre chose si j’avais été seul. Mais son scénario était intéressant. Il a trouvé des angles auxquels je n’avais pas pensé. Par contre, j’avais fait une liste de sujets que je voulais aborder et qui n’étaient pas dans son scénario. On en a discuté et Sylvain a accepté d’intégrer des éléments qui étaient importants pour moi. Mais vous avez raison, c’est une sorte d’amalgame entre les deux.

On sent une volonté de raviver...
La fibre patriotique! (rires)

Oui... le sentiment de fierté d’appartenance. C’était dans le scénario dès le départ?
Un peu. Mais j’ai demandé à ce qu’on en rajoute car j’ai trouvé que dans son histoire, Louis Cyr a accordé beaucoup d’importance à cet aspect. (...) Il aurait pu se sortir de la pauvreté, et c’est tout. Mais il a toujours défendu son identité. Il a refusé de changer son nom pour l’adapter aux Nord des États-Unis. Pourtant, Louis Cyr, ce n’est pas facile à dire pour un américain. Quand il va à Londres, Canada est écrit sur son costume. Il a permis à la société Saint-Jean-Baptiste de faire la promotion du Canada français... et petit-à-petit je pense qu’il a compris qu’il pouvait être une inspiration pour les Québécois, et il a pris ça au sérieux. Et tout ça dans les années 1800! J’ai trouvé ça surprenant.

Bizarrement, quant on voit le film, il y a presque un côté pré-révolution tranquille. Je m’explique: le Canadien français est généralement un ouvrier, peu éduqué... mais la femme de Louis Cyr est très lettrée et lui même pousse sa fille à suivre des études. En fait, un des messages du film est l’importance de l’enseignement pour sortir de sa condition, ce qui nous ramène à mon idée de départ! Vous avez pensé à ce parallèle?
Pas nécessairement. Je voyais surtout la chose du point de vue du personnage. Mais Sylvain a développé cet angle-là. Il a créé la fascination de sa femme pour la culture et la littérature, mais c’est basé sur des faits. Louis Cyr a réellement retiré sa fille du cirque pour l’envoyer à l’école. Nous avons donc dû interpréter ce geste et nous demander pourquoi il a fait ça. Dans le fond, sa vie est une vie de représentation et il a réalisé que son manque d’éducation l’a empêché de pénétrer la classe sociale supérieure. Même avec autant d’argent que les autres, il restait une bête de cirque car il n’a pas la même éducation. La clé passe par l’éducation. C’est moderne comme point de vue, et j’ai trouvé extraordinaire de penser qu’à cette époque, un gars comme ça ait agit ainsi. Il était analphabète, mais il était extrêmement brillant. (...) Pour revenir à votre question, nous n’avons pas fait de parallèle avec les années 60. Nous avons été fidèles à son histoire... mais elle est surprenante. Je trouve important que les Québécois d’aujourd’hui se rappellent que dans ces années-là, ce gars disait “nous autres aussi, on peu gagner dans quelque chose!”. Mais vous avez raison... on dirait que c’est un message de René Lévesque! Pourtant, nous sommes en 1880. C’est ahurissant!

Quand je vois ce genre de film, je pense toujours à John Ford et à L’homme qui tua Liberty Valance. “Lorsque la légende est plus forte que la réalité, on imprime la légende”.
Oui...

Vous vous appuyez sur des faits réels, mais est-ce qu’il y a un peu de ça tout de même? Vous avez parfois eu envie de grossir les choses?
C’est l’inverse! On a voulu se tenir loin des mythes. D’ailleurs, une biographie écrite par Ben Weider a complètement exagéré ce que Louis Cyr avait fait. Ça faisait un peu contes et légendes. Paul Ohl a fait l’inverse. Il a cherché à ramener la réalité et à défendre l’idée que la réalité est meilleure que les inventions. Pour nous, il était important que le film soit ancré dans le réel. Tout a été documenté.

(...)

Et pour jouer Louis Cyr, vous avez choisi Antoine Bertrand. Il n’y a pas beaucoup d’acteurs au Québec qui ont cette carrure! Enfin, il y en a deux!
(rires) Oui... et ils sont dans le film!

Vous avez fait des auditions tout de même?
Pour le rôle d’Horace Barré, j’ai vu une dizaine d’acteurs. Guillaume Cyr s’est démarqué instantanément. C’est un acteur de théâtre, avec une intensité, une voix grave... il est enveloppant, vraiment très bon.

Et son jeu est très sobre...
Oui, très sobre également. Il a battu tout le monde à l’audition! Pour Antoine Bertrand, quand on y pense, personne d’autre que lui ne pouvait jouer ce rôle! On aurait pu trouver un gars qui ressemble à Louis Cyr, mais sans expérience... C’était impossible! Le film repose sur ses épaules, il fallait du charisme.

Mais était-ce évident qu’il soit assez solide pour jouer un tel rôle? C’est son premier premier rôle, et le personnage est très difficile à incarner.
Antoine, c’est un acteur de théâtre. Je l’ai vu jouer dans des pièces d’une grande puissance. On l’a beaucoup vu à la télé dans des rôles comiques mais je l’ai vu dans deux pièces de théâtre, et ça m’a suffi. Je n’ai jamais douté! En plus, il avait la motivation pour s'entraîner! (...) Aucun autre acteur n’avait son expérience, son talent et son charisme pour supporter un film complet. Je ne sais pas si son agent le savait quand nous avons négocié son cachet, mais il n’y avait personne d’autre! (rires)

C’est votre deuxième film d’époque. Le précédent se déroulait il y a 40 ans, celui-là il y a un peu plus d’un siècle. Vous commencez à y prendre goût?
(rires) C’est le hasard. Funkytown m’a été proposé par quelqu’un d’autre... Au départ, faire un film sur le disco ne me tentait pas vraiment, mais j’ai trouvé les personnages intéressants. J’ai ensuite préparé un thriller politique, qui se passe en 1989, parce que j’ai écrit à partir d’une histoire vraie... ce n’est pas vraiment un film d’époque. Mais Louis Cyr a été financé avant ce projet et c’est quelqu’un d’autre qui m’en a parlé. Certain metteurs en scènes aiment les films d’époque, mais personnellement, je m’en fiche. C’est l’histoire qui m’intéresse.

En conférence de presse à Cannes, en parlant de Blood Tie, qui se déroule dans les années 70, Guillaume Canet a dit qu’il est finalement très facile de faire un film d’époque car on ne se pose pas de questions, on ne compose pas avec l’existant et on fait venir ce qu’on veut!
(rires)

Mais pour ça, il faut avoir le budget... De votre côté, vous avez eu des contraintes particulières?
La grosse contrainte, c’est que l’argent mis sur la reconstitution des décors et des costumes vient enlever des jours de tournages. On a donc un gros film avec des effets, des animaux, des figurants, un paquet de choses... et on se retrouve avec 33 jours de tournage pour un film qui en aurait demandé 45! C’était le gros défi.

Vous parliez des effets spéciaux. Il y en a beaucoup?
Il y a 300 plans d’effets spéciaux dans le film, sur 1200. Un quart du film contient des effets visuels, ce qui est du jamais vu dans l’histoire du cinéma québécois. Ça faisait partie de mes exigences avant de signer. Dès le départ, j’avais demandé qu’une somme particulière soit allouée aux effets. Sinon, je n’aurais pas pu faire le film. Je ne voulais pas qu’on se retrouve à tout filmer dans une ruelle du Vieux-Montréal. Ça aurait ressemblé à un téléroman. La production a accepté, et on a embarqué Oblique dans l’aventure.

Et au niveau du tournage ça change vraiment quelque chose? Pour vous ou pour les acteurs?
Pas vraiment! Notre génération a vu tellement de films d’effets spéciaux, de making-of... Avec les DVD, on voit les truquages, on est capable d’apprendre...

Vous avez appris la technique en regardant les making-of?
Oui. De plus, j’ai été directeur photo. J’ai tourné un peu d’effets spéciaux comme directeur photo. J’ai déjà fait des green screen. Je connais les principes de base. Tant que le découpage est bien pensé d’avance et qu’il y a de bons superviseurs d’effets spéciaux, tout va bien. Pierre-Simon (Lebrun-Chaput, ndlr), qui supervisait les effets spéciaux, était impliqué dès la pré-production pour travailler avec moi. Quand on a un bon superviseur d’effets, c’est vraiment agréable. Il est un peu comme un magicien. Il te dit “je vais m’arranger avec ça”, et quand il te le présente, c’est extraordinaire! Pour moi, cet aspect-là, c’était juste du plaisir!

C’est un peu ce que disait Canet finalement! (rires)
Oui, il y a quelque chose qui vient automatiquement! (rires)

Et donc, à l’arrivée, on a un budget de huit millions. Alors justement... on a parlé un peu, même beaucoup, de crise dans le cinéma québécois. Il faudrait rentabiliser les films, etc... Ce genre de film peut-il être économiquement viable? Et en temps que réalisateur, sentez-vous une pression à ce niveau-là?
Premièrement, aucun film québécois ne peut être économiquement viable! Les films sont financés par le gouvernement qui supporte les arts. Ce ne sont pas des subventions à une industrie qui se doit de devenir autonome. Le gouvernement n’imagine pas récupérer sa mise. La Sodec, Téléfilm Canada, les crédits d'impôts... tout le monde perd son argent! La première personne qui fait de l’argent avec les films québécois, ce sont les propriétaires de salles, qui gardent 50% du billet. Après, il y a les distributeurs. Ils peuvent miser sur certains films, et s’ils touchent le jackpot, il font plein d’argent. Voilà! Pour la première question, c’est réglé! Et pour ce qui est de la pression... personnellement, que le film soit gros ou petit, dans un moment de crise ou pas, le réalisateur se met la pression pour que le spectateur aime son expérience. (...) On met toute notre énergie pour que le spectateur vive la meilleure expérience possible.

Mais justement, le réception des spectateurs, c’est quoi? Le nombre de gens qui se déplacent ou leur degré de satisfaction... même si peu se déplacent?
Je pense que c’est le degré de satisfaction des gens qui vont voir le film. C’est dur à jauger, mais honnêtement, quand on va dans les salles, qu’on écoute les réactions, on est capable de sentir si les gens s’ennuient ou s’ils sont captivés. Et après les projections, quand les gens viennent nous parler, on sent quel effet le film a eu sur eux. (...) Mon premier film (La peau blanche, ndlr) a fait seulement 50.000 au Box office. Est-ce que c’était manqué? Pourtant, il a été meilleur film au festival de Toronto! C’est quoi la raison de l’insuccès? Les gens qui l’ont vu m’ont dit qu’ils ont adoré le film. Pour moi, c’est ça qui est important! Différents facteurs ont une incidence sur le box-office. Un mauvais film peut avoir du succès car la mise en marché était excellente. Cependant, quand on bat des records, a priori, c’est pour une bonne raison. Un navet ne peut pas avoir le résultat de Titanic ou des Intouchables.

(...)

Et pour finir... Votre premier film était personnel. C’était un film de genre intimiste en fait. Après vous avez fait des films plus commerciaux. Voulez-vous revenir à un cinéma plus personnel? Vous nous parliez d’un projet en cours... c’est un film que vous portez plus en vous?
Oui, Gut Instinct, je l’ai écrit. C’est un thriller politique dont je suis à l’origine. C’est plus proche de moi, mais j’ai le goût de faire les deux. Steven Spielberg disait qu’il a eu le goût de faire Schindler’s List et Jurassic Park la même année. Je comprends! Les deux sont intenses, les deux peuvent plaire au public, les deux fonctionnent. Pourquoi pas...

Clint Eastwood faisait beaucoup ça dans les années 70/80.
Oui... et Steven Soderbergh!

Ah oui... lui, c’est incroyable!
Il fait Ocean’s Eleven, et après il fait Traffic!

Et c’est important pour vous de ne pas vous laisser cataloguer “cinéaste de commande”?
Je suis un vrai cinéphile depuis l'âge de 15 ou 16 ans. J’ai été fasciné par Mauvais Sang de Leos Carax et Indiana Jones de Steven Spielberg. J’avais autant de fun avec ces deux films. Comme cinéaste, j’ai envie de faire pareil! Mais c’est vrai que je commence à m’ennuyer de l’élément plus intimiste, où j’ai plus de contrôle. Sur La peau blanche, j’étais producteur.

Oui, sur un budget plus petit, vous avez plus de liberté...
Oui. Le distributeur me laissait faire ce que je voulais de A à Z. Personne ne venait me questionner. Il y a une grande liberté qui est plus proche du cinéma d’auteur, même si je l’ai fait avec un film de genre. (...) Mais il y a des opportunités! Quand Luis Cyr se présente, je mets mon scénario de côté et je fais Louis Cyr.

De toute façon, Gut Instinct, c’est votre scénario...
Oui, il est là, il ne bougera pas! Des opportunité comme Louis Cyr ne se présentent pas à tout le monde. Quand elles passent, il faut sauter dessus!

Entrevue réalisée par jean-Marie Lanlo à Montréal le 26 juin 2013
 

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