Entrevue avec Éric Falardeau (réalisateur de Thanatomorphose)

17 août 2013

Lors du dernier festival Fantasia, nous avions dit le plus grand bien de Thanatomorphose (lire notre minicritique), réalisé par le Montréalais Éric Falardeau. Nous avons eu envie de le rencontrer. Il nous parle de son parcours, de fluides corporels dans le cinéma gore et pornographique mais aussi de la mort, du cinéma d'horreur cérébral, du rythme lent... en un mot, de Thanatomorphose!

Thanatomorphose est votre premier long métrage, présenté à Fantasia il y a quelques jours. Nos lecteurs vous connaissent probablement peu. Pouvez-vous nous parler de votre parcours?
J'ai fait une maîtrise en étude cinématographique à l'Université de Montréal, après avoir fait un Bac en cinéma et littérature. Mais j'ai ausi étudié en psycho et en enseignement. D'un point de vue plus pratico-pratique, j'ai participé au mouvement Kino. (...) Après, à partir de 2005, j'ai commencé à faire des projets plus personnels: La petite mort; Purgatory; Coming Home; Crépuscule, mon film d'animation; Cam Shot, une sorte de petit film érotique... et Tanatomorphose, qui est mon premier long métrage. De tous ces films, la majorité était tournée en super 8 ou en pellicule, sauf Thanatomorphose et Crépuscule. Tous les films, sauf Crépuscule qui a été soutenu par la Sodec, ont était faits de manière totalement indépendante.

Vous parliez de votre maîtrise... quel en est le sujet?
C'est une des explications de Thanatomorphose en fait! Elle est consacrée aux fluides corporels dans le cinéma gore et pornographique. Je m'intéressais surtout aux aspects anthropologiques ou psychologiques. Dans un genre on défie le corps et dans l'autre on le rend abject, mais dans les deux cas, pour moi, ça témoigne d'une inefficacité du corps. Dans un cas, on le défie et on lui fait faire des choses quasiment impossibles, dans l'autre cas, on révèle sa mécanique, son côté inopérant... Tout cela est exploré à travers l'idée des fluides corporels car ce sont deux genres qui insistent beaucoup dessus en gros plan. Dans le drame, les gens pleurent... et les larmes sont également des fluides, mais on n’insiste pas en gros plan sur une larme, alors que dans le cinéma porno, on voit les éjaculations et dans le cinéma gore, on voit les tripes, le vomi, etc.

Tout vos films jusqu'à maintenant tournent un peu autour de ce sujet d'étude en quelque sorte. Depuis quand vous y intéressez-vous?
Je ne sais pas... Une partie s'explique par les films qui m'ont frappé. Mes premiers chocs cinématographiques ont été de deux niveaux. Il y a eu les films d'horreur sur VHS dans les années 80. Cannibal Holocaust et Massacre à la tronçonneuse m'ont vraiment frappé car j'étais tout jeune, et donc pas en mesure de les décoder. Il y a toujours un retour sur un sentiment de malaise, une émotion que j'ai ressentie en temps que spectateur. D'un autre côté... j'écoutais la télévision. À l'époque, nous n'avions que quatre canaux et j'écoutais toujours les films à Télé Québec. C'était surtout des films d'auteurs européens. (...) Ces deux mondes se sont ensuite mélangés et quand j'ai commencé à faire mes films, des choses se sont imposées par elles-mêmes. Le corps est un sujet intéressant car le cinéma est un médium d'images et de sons. Entendre des gens parler tout le temps n'est peut-être pas ce qui m'intéresse le plus car je pense qu'on peut exprimer plein de choses d'autres façons. C'est la particularité du cinéma. Je m'intéresse aussi beaucoup au temps, à la durée.

Et vous allez continuer à explorer le genre? Vous n'avez pas peur de rester emprisonné dans une sorte de petit ghetto?
Pas du tout. Mes courts métrages n'étaient pas vraiment des films de genre, même s'il en abordaient certains thèmes. Mon prochain long métrage sera plutôt fantastique, donc beaucoup moins graphique, sans effets spéciaux, mais il abordera encore certains malaises. C'est sûr qu'il y a une ambiance ou un univers qui me travaille. Mais par contre, j'ai aussi une idée de comédie. Mais je ne suis pas prêt pour la faire, car je considère que la comédie est le genre le plus difficile au monde... donc on va attendre un peu! Je travaille aussi sur un film plus commercial, mais je pense que certaines choses vont revenir de film en film...

(...)

Parmi les thématiques que l'on retrouve beaucoup chez vous il y a la mort, voire la dégradation du corps... Cela vient d'une peur?
Je suis très matérialiste dans ma façon de voir la vie. Je pense que lorsqu'on meurt, il n'y a plus rien. C'est angoissant car on peut se demander "est-ce que je fais les bons choix en ce moment? Est-ce que je profite vraiment du temps que j'ai devant moi?". En plus, en vieillissant, on perd des facultés, certaines choses ne sont plus accessibles. (...) C'est sûr qu'il y a une angoisse de la mort et de la vieillesse, mais aussi de notre corps qui peut se retourner contre nous malgré nous. Tout cela me touche, me fascine, et cela nous ramène à un degré zéro de l'humain. Oui, nous sommes socialisés et civilisés, mais notre côté très animal régit encore notre façon d'agir, notre hiérarchie sociale, nos pulsions, notre rapport à la sexualité ou aux autres. Tous ces thèmes sont primordiaux, et je ne peux pas les occulter.

(...)

Quels sont les autres thèmes que vous avez mis dans Thanatomorphose?
Le processus de décomposition, de deuil. Cela fait partie des recherches que j'ai faites et qui motivent la structure du film. Le comportement du personnage est également motivé par des recherches que j'ai faites sur la thanatologie, qui porte autant sur le processus physique de décomposition que sur les rituels de prise en charge ou sur l'aspect psychologique. Au-delà de ça, il a été intéressant de voir les commentaires des hommes et des femmes par rapport au film. Beaucoup de femmes viennent me voir avec deux types de commentaires opposés. Certaines se reconnaissent dans une certaine façon d'aborder la relation avec les hommes. D'autres, au contraire, voient surtout un regard masculin sur des thématiques féminines. Je trouve cela fascinant, même si ça me dépasse un peu car au moment de l'écriture je ne voulais pas témoigner d'un mal-être féminin. Je voulais surtout parler de la relation au corps. (...)

Je trouve le personnage très touchant. Elle écoute ses désir, veut prendre du plaisir mais ne trouve personne pour lui en donner. Son amant est un peu bourrin, et l'autre ne vaut pas beaucoup mieux! Pour moi, cet aspect est très important dans le film... C'était important pour vous, d'avoir un vrai personnage, même si elle parle peu ?
Oui, avoir un vrai personnage qui a des désirs, des besoins, mais qui laisse juste aller... car elle est très passive. À un moment elle prend sur elle-même, mais c'est trop tard! Ça, c'est mon côté un peu fataliste. (...) J'ai voulu faire le portrait d'un personnage qui se veut complexe par son apparente non complexité, dans son refus d'agir. Mais cela aurait pu s'appliquer aussi bien à un homme qu'à une femme.

Mettre un tel personnage dans un film gore, où les personnages sont généralement plus stéréotypés, n'est pas anodin!
Pour moi le genre horrifique permet d'aborder plein de thématiques différentes: la relation aux autres, le corps, etc. Il nous permet d'aborder tout cela de façon métaphorique et d'aller dans des zones d'ombres. Mais il a aussi une historique de cinéma d'exploitation, commercial... les gens ont des attentes, alors qu'un film d'horreur peut être plus cérébral, poser des questions... tout comme il y a des drames qui nous emmènent nul part. Des gens comme Cronenberg ou Polanski ont refusé de voir dans l'horreur quelque chose de divertissant et font une sorte de statement. Pour moi, l'horreur n'est pas agréable. On ne rit pas de ça. Ce n'est pas normal que ça arrive!

Justement, je n'ai pas vu le film à Fantasia... mais c'est un public souvent un peu exalté. Il a tendance à beaucoup réagir, et pas toujours aux bons moments! Comment ça s'est passé avec Thanatomorphose?
C'était hyper tranquille. Il y a eu quelques rires, au moment où je ris également, car il y a quelques touches d'humour de par le côté grotesque. Mais généralement on sentait la tension, la lourdeur. (...) On n'est pas habitué à ce type de cinéma de genre car il est difficile. Même moi je ne passerais pas mes journées à regarder ce genre de film. Si on écoute quatre films comme Thanatomorphose dans une journée, la tête nous éclate! Parmi les critiques, certaines personnes ont trouvé le film long. Je le comprends car le film est très lent. Mais la durée permet de rentrer dans le quotidien de ce personnage et de comprendre à quel point sa vie est longue et pénible. Pour que le film soit efficace, cette lenteur est indispensable pour ressentir le poids existentiel de tout cela. Pour ça aussi, c'est un cinéma de genre moins habituel. Il n'y a pas d'action, pas de mal...

Au début, on est en longs plans fixes tout le temps.
Il y a beaucoup de hors focus pour exprimer la place du personnage, obliger le spectateur à mettre du sien dans le film. On laisse souvent peu de place aux spectateurs dans le cinéma de genre. Je préfère laisser le spectateur amener un peu de lui. C'est plus malaisant je trouve. (...)

Le travail sur le rythme justement... durant les vingts premières minutes j'ai trouvé le film très intéressant graphiquement. Il y a aussi une vraie atmosphère... on est vraiment dans le truc, mais je dois avouer que je me suis demandé si ça allait pouvoir durer 1h30. Finalement, il y a une évolution, et l'ensemble fonctionne très bien. Avez-vous eu peur de trop déstabiliser les gens ? Il n'y a presque pas de dialogues...
La prémisse est simple. Ça tient sur une ligne! Oui, j'ai eu peur, mais je devais le faire comme ça. Cependant, certains sont sortis car ils trouvent le début trop lent. Certains se sont plaints en disant que ça ressemblait à un court métrage. Mais je ne pense pas que l'impact aurait été le même.

En effet... le film avait besoin de ce temps-là!
C'était l'avantage de faire ce film de manière indépendante, avec mes propres moyens. Personne ne m'a dit "il faut que ça soit plus commercial, il faut qu'il se passe ceci, il faut expliquer plus cela...". Je l'ai fait entièrement comme je le sentais. Je savais que j'aurais certaines critiques. Aujourd'hui on a l'impression qu'un plan est long quand il dure 15 secondes! Dans le film, il y a des plans de 3 minutes... En faisant ça, j'apporte un inconfort à une certaine tranche du public. (...) Mais c'était nécessaire pour ressentir l'ambiance!

En plus, les plans sont très travaillés, surtout dans la première partie du film. Vous vous êtes posé plus de questions que d'habitude sur le cadre, surtout dans cette première partie?
Effectivement. Nous devions traduire ce personnage à l'image, montrer qu'elle est un peu absente finalement, qu'elle laisse les choses couler. Nous en sommes donc venus aux fondus enchaînés, aux flous... même si c'est frustrant pour le spectateur, car elle est seule dans un appartement! C'est donc à elle que nous sommes censés nous accrocher. Il y avait une volonté de heurter les attentes. Nous avons joué avec les couleurs également. Il y a trois chapitres dans le film. Chaque chapitre à son type de couleurs, de maquillage. Je suis vraiment content quand on me parle du cadrage dans la première partie, car parfois les gens l'oublient.

Et je vais insister. Au-delà du côté conceptuel il y a une force graphique. J'ai vu que vous cadriez à deux.
Oui, il y a mon directeur photo Benoît Lemire, avec qui je travaille depuis le Kino. On se connaît donc depuis très longtemps. Il sait ce que j'aime, on regarde beaucoup de films avant, je lui donne beaucoup d'indications, et sur le plateau on cadre ensemble. Tout à l'heure je parlais de mon intérêt pour le corps. Les plans séquences nous permettent de laisser les acteurs prendre place dans l'espace. Mais nous avons éclairé pour le lieu, pas pour le personnage. Même si elle passe dans le sombre, qu'on ne la voit plus, ce n'est pas grave car elle fait partie d'un lieu justement. Et le lieu est d'ailleurs presque un personnage dans le film. L'idée de faire des plans plus larges, avec un personnage décadré, qui n'est pas toujours là, était une façon de donner la place au lieu comme personnage.

(...)

Je crois que le film est déjà sorti en DVD dans plusieurs pays...
Oui, il est sorti en juillet en Espagne. On a une sortie en Scandinavie ce mois-ci. Il y a aussi l'Angleterre, l'Australie et la Nouvelle-Zélande d'ici fin 2013, et une sortie est prévue en Amérique du Nord en janvier 2014.

États-Unis et Canada?
Oui... mais pas Québec. Cependant, avec les merveilles d'internet, on pourra acheter le film facilement.

Mais ce genre de film a-t-il une chance de sortir en salles?
Ça dépend. En Espagne la réaction est bonne et on va peut-être avoir une semaine à Madrid. J'essaie de voir si on peut faire pareil en Amérique du Nord. Lentement, la réaction critique et la réaction en festival me permettent de monter un dossier pour approcher les gens.

On ne fait donc pas une croix sur la sortie en salles au Québec non plus?
Non... Mais pour ce genre de cinéma, c'est difficile car le marché est en pleine restructuration. Je pense qu'on en a encore pour 5 à 10 ans avant de retrouver comment bien fonctionner. Mais les films trouvent toujours le moyen de se rendre au public!

Entrevue réalisée par jean-Marie Lanlo à Montréal le 8 août 2013
 

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