The Act of Killing (L'acte de tuer) ***

9 août 2013

Le cinéaste américain Joshua Oppenheimer s’entretient avec certains des tortionnaires indonésiens qui, en 1965, assassinèrent pour le régime en place ses opposants politiques. Ravis de parler ouvertement de leurs crimes, ils vont même jusqu’à proposer au réalisateur de les recréer devant sa caméra.

Réalisateur : Joshua Oppenheimer | Dans les salles du Québec le 9 août (EyeSteelFilm)

Généralement, les documentaires portant sur les génocides empruntent la voix et le point de vue des survivants. Ici, Oppenheimer s’y prend tout autrement. En Indonésie, les descendants des victimes (on en compte entre 500 000 et un million) vivent toujours dans la peur. Ils préfèrent se taire, contrairement aux assassins comme Anwar et Herman qui se pavanent dans les rues et sur les plateaux de télé, dans une totale impunité face aux crimes qu’ils ont perpétrés. La raison ? Le pouvoir en place est peuplé de gens comme eux, des ex-tueurs, des vulgaires personnages qui font passer la politique pour une farce quotidienne.
Le dispositif sur lequel repose The Act of Killing est pervers en diable. Oppenheimer, comme son film, n’esquive rien, trace un récit tortueux, dérangeant, à la limite du supportable. Le spectateur, deux heures durant, est convié à une expérience comme nulle autre, inclassable. Regarder de si près l’horreur racontée par ses auteurs avec l’air continuellement triomphal, au point de la reconstituer dans le moindre détail, est un pari à haut risque. Il aurait été facile de finir par endosser la même inhumanité et immoralité que celles de ses sujets. Oppenheimer, pourtant, est prêt à aller très loin. En refusant par exemple de confronter ses sujets, il éveille la méfiance chez son spectateur, désarçonné autant par le sadisme des propos que par la frontalité de l’entreprise. On sent Oppenheimer avancer sur une corde raide, presque à chaque plan, entre la proximité obligée et la répulsion. Que peut-il faire d’autre que les écouter discourir jusqu’à l’insolite et le repoussant sur le bien-fondé de leurs agissements criminels... ou encore se contredire ? Parfois, dans son courage de tout filmer, il lui arrive d’aller trop loin. Cette scène, terrifiante, par exemple où Herman et ses amis gangsters se mettent à extorquer des commerçants chinois. Il en saisira toute l’étendue horrifique, jusqu’au tremblement répété des mains du commerçant apeuré. Oppenheimer raconte qu’il voulait arrêter de tourner, impuissant. Devant l’insistance de son collaborateur indonésien (resté anonyme), il abdique « il faut filmer», cette réalité quotidienne n’ayant jamais été montrée auparavant en Indonésie.
Toute la puissance trouble du film est là. En s’attachant à une période meurtrière de l’histoire de l’Indonésie, en en montrant les traumas aujourd’hui encore, à travers les témoignages et les visages de ses auteurs glorifiés et libres, Oppenheimer écrit le récit d’une «maladie sociale et morale» en cours depuis 45 ans, celui d’une effroyable réalité qui dépasse, et de loin, toutes les horreurs de la fiction.
 

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