Entrevue avec Éric Morin (La chasse au Godard d’Abbittibbi)

28 octobre 2013

À quelques jours de la sortie de La Chasse au Godard d’Abbittibbi (lire notre minicritique), premier long métrage de fiction d’Éric Morin, nous avons eu le plaisir de nous entretenir avec son réalisateur, dont le court métrage Opasatica, déjà très godardien, nous avait particulièrement enchanté.

Éric Morin, vous signez votre premier long métrage de fiction… peut-être votre premier long métrage tout court d’ailleurs…
Oui… enfin non! En fait, j’ai fait un long métrage documentaire sur Pierre Lapointe lors de son spectacle Mutantès. Ça s’appelle Mutantès, dans la tête de Pierre Lapointe.

Désolé de cet oubli! Cependant, on ne vous connait peut-être pas encore très bien… je vais donc vous demander de commencer en nous présentant votre parcours.
J’ai fait des études en cinéma à Concordia, et c’est à ce moment-là que je découvre la nouvelle vague française. J’ai commencé à faire des plateaux de tournage mais je n’aimais pas ça et je suis devenu serveur pendant 10 ans tout en jouant dans un groupe de rock. J’ai galéré un peu entre le rock et les petits boulots, et la musique ma amené à la télévision par le biais de Bande À Part. J’y ai fait des reportages sur le rock et la culture un peu plus underground de Montréal et j’ai créé par la suite Mange ta ville avec l’animatrice Catherine Pogonat. J’ai réalisé l’émission pendant six ans. Ça m’a conduit à d’autres projets télé… et plus récemment j’ai fait un court métrage qui s’appelle Opasatica. J’avais le goût de replonger dans la fiction et le cinéma. Je l’ai produit de manière indépendante. Le film a fait une vingtaine de festivals, gagné plusieurs prix et c’est un peu le prototype pour La chasse au Godard d’Abbittibbi en fait. J’ai fait aussi des vidéoclips, le documentaire sur Pierre Lapointe, des captations live… il y a toujours de la musique dans ce que je fais.

Vous avez cité Opasatica, que j’ai énormément aimé. Il y avait déjà l’Abitibi, la neige, des plans très godardiens. À L’époque, vous aviez déjà le long métrage en tête? C’était vraiment une sorte de répétition?
Oui. J’avais le long métrage en tête depuis 17 ans. J’avais eu l’étincelle à l’université Concordia quand j’ai vu dans un livre que Godard était allé en Abitibi en 68. Je venais de quitter ma région, l’Abitibi, et pour moi, Godard en Abitibi représentait le cinéma que je découvrais et l’esthétique qui m’intéressait combiné à mes origines. J’ai toujours voulu faire quelque chose autour de ça. Ça a été un film expérimental à l’université. Et 15 ans après, je me suis remis au scénario et j’ai utilisé l’anecdote de Godard en Abitibi pour créer une fiction autour de personnages abitibiens qui vivent le dilemme de partir ou de rester. Avec Opasatica, je voulais déjà explorer la différence des cultures, l’idée de l’attachement au territoire, l’idée de savoir si quelqu’un de l’extérieur voudrait s’engager par amour dans un autre pays que le sien. Et je voulais faire un essai avec des comédiens, avec la manière de filmer en hiver. Il y a aussi des essais de mise en scène. D’ailleurs, dans Opasatica, il y a une scène de crêpe qui est reprise dans La chasse au Godard d’Abbittibbi, avec un autre texte bien sûr!

Mais vous parlez d’hiver… c’est vrai qu’on voit finalement assez peu de films québécois qui se passent dans la neige.
C’est surtout lié a des difficultés techniques. J’ai eu la chance de rencontrer les bons producteurs au bon moment, qui étaient très motivés par le projet. On a vraiment insisté pour tourner les 22 jours de tournage en Abitibi, sur le territoire, pour que le film ait cette authenticité. On a dû faire des sacrifices monétaires, déplacer une grande partie de l’équipe de tournage, habiter dans des camps de vacances… c’était un gros trip rock’n roll!

Le film est en partie un hommage à Godard. Vous avez visiblement opté pour un hommage qui n’est cependant pas trop référentiel dans la façon de filmer, contrairement à Opasatica qui l’était plus?
J’ai beaucoup réfléchi à la manière de tourner quand j’étais à Concordia. Mes influences me viennent de Godard, mais ausi de Gilles Carles, de Jean-Pierre Lefebvre et de Gilles Groulx. Quand j’ai abordé le tournage du long métrage, j’ai vraiment focussé sur l’émotion et l’histoire en premier et je n’ai pas voulu faire de références calculées, sans pour autant me priver de ces références. Même pour mes émissions de télé j’étais dans le cadrage très fixe. Je ne voulais pas me priver de ce style, que j’ai élaboré au cours des années. Je ne me prive pas non plus de références, mais elles sont plutôt inconscientes. Enfin, parfois elles sont très conscientes! L’appartement de Michel est une référence à l’appartement blanc de La Chinoise, avec des taches de rouge. Mais toutes ces références étaient au second plan. J’ai surtout été attentif à créer des personnages authentiques, véridiques. Je voulais qu’il y ait une dramaturgie intéressante et profonde.

Vous parlez du cadre, mais il y a aussi un peu le son par moment, il y a des petites références sonores à Godard, des citations… Ça ressemble au petit plaisir du premier film.
Oui.

Après, il faudra probablement s’en détacher?
Exactement.

Ce qui m’amuse à ce sujet, c’est le titre… La chasse au Godard! C’est peut-être aussi un peu un moyen de mettre un terme à une certaine façon de faire des films à la manière de. Vous commencez à penser à faire attention à ne pas vous enfermer dans ce…
C’est clair! Je ne me suis privé d’aucune référence, même au niveau de la musique. J’ai mis beaucoup de musiques, de scènes lives… Je le vois comme un premier film dans lequel je me suis fait plaisir, mais j’ai essayé de faire un grand effort pour que tout cela tienne ensemble, pour qu’il y ait une cohérence. Et vous avez raison, pour le prochain, je veux prendre une autre direction. La caméra sera probablement beaucoup plus portative. Je ne me priverai pas de mon style, mais ça sera moins référentiel. Je l’appelle mon gros gros gros film étudiant! (rires)

Par contre, c’est vous qui l’avez écrit et à ce niveau il ne ressemble pas à un premier film. Il est très bien écrit. Il n’y a pas trop de choses superflues comme dans de nombreux premiers films. On a l’impression que vous avez beaucoup élagué. Je me trompe? Si vous l’avez en tête depuis plus de quinze ans, quand a vraiment commencé l’écriture?
Ça a commencé un an et demi avant la production du film. Je suis complètement reparti à zéro. J’ai gardé de mes premières versions tout ce qui était onirique autour du Godard très fantomatique mais c’est tout. Ensuite j’ai inventé mes personnages, et lorsqu’ils avaient une âme, j’ai commencé à écrire leur histoire. Je n’ai donc pas vraiment élagué. J’ai plutôt tout balayé, tout gardé dans le subconscient et j’ai recommencé à écrire. Le scénario tient sur peu de pages… 60 à 70 pages. C’est touffu au niveau de l’image mais ça l’est moins au niveau scénaristique.

Il y a beaucoup de thèmes abordés, certains sont très godardiens, encore, mais vous vous les ré-appropriez et vous faite en film très québécois. Quels sont pour vous les thèmes les plus importants du film?
Je dirais que c’est vraiment l’appartenance à un endroit, le désir ou non d’y appartenir et les manières de s’en extraire, soit par l’imaginaire, soit par le départ réel, soit par la modification interne de ce milieu en essayant de faire changer les choses.

Je vois aussi beaucoup l’impossibilité de faire changer les choses à cause de l’enfermement des gens dans leur quotidien, leur travail, leurs difficultés sociales. On a l’impression qu’il y a un constat un peu amer sur ces gens. Ce thème était important ou c’est moi qui interprète comme ça?
Non, c’est vrai. Mais je suis revenu beaucoup sur une vision que j’avais quand je suis parti il y a vingt ans. La région bouge beaucoup plus ces derniers temps. C’est peut-être donc plus teinté de cet aspect du passé. Mais la quête de mes personnages ressemble aussi à une quête que je peux aussi avoir dans le côté documentaire des choses. J’ai décidé de mettre en scène des non comédiens en leur demandant de se mettre dans la peau de leurs parents. Il y a beaucoup de démarches révolutionnaires, comme le printemps érable (je n’aime pas ce terme!) qui sont étouffées par des mentalités très conservatrices. Mais ça ne veut pas dire que l’effort n’est pas beau ou nécessaire.

Et vous, vous auriez quitté l’Abitibi…
J’ai quitté l’Abitibi!

Oui, mais 20 ans après... si sous aviez 20 ans maintenant! Vous parliez d’un changement de mentalités. Vous pourriez vous imaginer ne pas l’avoir quittée?
Je ne sais pas, mais je pense que je suis près du personnage de Marie. (...)

Et pour revenir aux non professionnels, qui jouent le rôle de gens qui font l’objet d’un reportage. Vous leur avez donné un texte, une ligne directrice?
Pas de textes, mais des lignes directrices. Je demandais à quelqu’un qui était plutôt social démocrate de le jouer plus conservateur. “Sors ce que tu haïs de ces gens-là et pense comme eux”. Les comédiens posaient mes questions, mais les réponses n’étaient pas scriptées. Je me voyais mal scénariser des paroles de travailleurs. Je ne connais pas cette réalité, même si mon père a été mineur pendant toute sa vie. Je ne peux pas me transposer dans un travailleur forestier ou un mineur. Les étudiants peut-être plus, mais encore là, à 40 ans, je ne pouvais pas retrouver cette belle naïveté spontanée qu’ils ont donnée dans leurs réponses. Les personnages ont une démarche documentaire, donc, en tant que réalisateur, j’ai assumé ces faux vrais documentaires (...)

Je vais un peu rester avec les personnages… et surtout avec les acteurs. J’ai toujours vu dans Martin Dubreuil des faux airs de Yves Afonso.
De qui?

Yves Afonso… qui jouait chez Godard, dans Made in USA surtout, mais aussi dans Weed-end. Pas vous?
(...) Ça fait longtemps que je ne les ais pas vus!

Donc c’est pas ça! Je me suis dit tout de suite que vous l’aviez choisi pour cette raison!
Non, lui, c’était l’incarnation du cinéma québécois. Le côté montréalais, rockeur d’une autre époque au Québec. C’était le côté star de l’underground, l’énergie qu’il peut dégager au niveau de son aura rockn’roll. Je l’ai connu à travers nos groupes de musique en fait.

(...)

Et Sophie Desmarais? Pourquoi elle? C’est sa grosse année cette année!
C’est sa grosse année mais ma rencontre avec elle date de trois ans. Je l’ai vue dans un court extrait de deux minutes et je me suis dit: “C’est elle”. Quand je l’ai rencontrée ce n’était pas pour l'auditionner mais pour lui dire “Marie, c’est toi”. Le personnage de Michel était vraiment écrit pour le comédien (Alexandre Castonguay, ndlr) que je connais très bien, qui est quasiment un membre de ma famille. Mais Marie je l’avais écrit en pensant à Anna Karina, mélangée à une québécoise, et quand j’ai vu Sophie, j’ai vu ça. Elle a le glam, la magie d’Anna Karina, mais aussi un truc québécois qui pourrait évoquer Charlotte Laurier dans Les bons débarras. Je trouvais que c’était un parfait mélange.

Et pour finir, vous avez un projet en tête?
Oui, je suis à l’écriture de mon prochain long métrage, le deuxième d’un cycle Abitibien. Ça se passe 10 ans après une catastrophe minière qui a fait plusieurs morts dans une petite ville. La ville est dans un marasme, sauf le soir. Elle devient alors une sorte de mini Seattle du Nord où les gens se sont mis à faire beaucoup de musique. La ville foisonne de musique le soir autant qu’elle est morne le jour. C’est l’histoire d’un personnage féminin qui retourne dans sa ville dix ans après.

Il y aura donc toujours l’Abitibi, le départ, le retour, la musique, et le Godard sera toujours en vous, mais moins apparent?
Je vais évacuer Godard… je vais plus aller vers… je ne sais pas!

Vers vous, en fait?
Oui… je vais essayer de trouver ma voie.

Entrevue réalisée à Montréal par Jean-Marie Lanlo le 22 octobre 2013
 

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