Entrevue avec Olivier Abbou (réalisateur du film Territories)

26 octobre 2013

En avril 2012, quelques jours après la sortie de Territories dans les salles du Québec, nous rencontrions à Paris le réalisateur Olivier Abbou. Plus d’un an et demi après, le film sort enfin en DVD (le 29 octobre 2013). Nous en profitons pour vous proposer cette entrevue et pour vous conseiller activement de voir ce Territories (lire notre critique) qui avait bénéficié d’une trop brève sortie cinéma à l’époque.

Olivier Abbou, nous devons admettre que nous vous connaissons peu. Pouvez-vous nous présenter votre parcours?
Mon parcours est assez classique. J’ai commencé par faire un court métrage, puis deux, puis trois, puis un moyen métrage, une petite pub, un clip… j’ai écrit un premier long puis un deuxième que je n’ai pas réussi à monter! Un peu le parcours classique en fait. Ensuite, j’ai fait une minisérie pour Canal + dans le cadre d’une collection qui s’appelle La nouvelle trilogie. C’était déjà du genre. C’était un thriller en huis clos avec deux mannequins qui se font torturer pendant une heure trente dans un appartement. C’était sur la dictature de la beauté. Déjà, le genre me permettait de traiter d’autres sujets, en l'occurrence la beauté sur papier glacé, le formatage de l’esprit des jeunes filles à travers les canons de beauté… le tout en hommage aux giallos des années 70. C’était très référencé, très Dario Argento au niveau esthétique. C’était assez violent pour de la télé. Nous étions allés super loin mais Canal + nous avait laissé bien libres de vraiment faire les fous. Suite à ça j’ai enchaîné sur Territoires car la minisérie s’était pas mal faite remarquer. J’avais eu des bons papiers dans Mad Movies en particulier. J’avais envie de continuer dans le genre car je suis fan de cinéma de genre depuis toujours: c’est un cinéma de montagne russe que j’adore. Quand on est ado, on adore ce cinéma, mais c’est aussi un cinéma qui permet de faire de la politique sans faire de discours, ça permet de parler de l’état du monde sans tomber dans le film à thèse. (...)

Le cinéma de genre, et surtout le cinéma d’horreur, est de plus en plus de l’ordre du fun. Dans les années 70, ce cinéma était beaucoup plus sombre…
Tout ce cinéma des années 70 / 80 était un peu ma base de cinéphile. Ces dernières années on a beaucoup remaké des classiques, mais en les vidant de leur substance politique, sociale. Et du coup, ce n’est comme vous dites que du fun, et je trouve ça vraiment dommage car il y a pas mal de trucs à raconter sur ce qui se passe dans nos pays ou au niveau de la politique internationale. En tombant sur un petit encart dans la presse sur deux types qui se faisaient passer pour des douaniers et qui arrêtaient des gens pour les dépouiller, on s’est dit qu’on avait une idée. Si ces voyageurs se retrouvent en combinaison orange, ça nous permettrait de parler de l’Amérique et du monde après le 11 septembre.

Le film est franco-canadien, mais vous êtres Français et le film se passe à la frontière américano canadienne, sur le territoire américain. Ce qui se passe en Amérique vous attire?  Pourquoi avoir fait ce film là-bas? C’est parce que le genre est plutôt associé à l’Amérique?
(...) Ça se passait aux États-unis, donc je n’avais pas le choix.

Mais on peut adapter des faits divers dans d’autres pays parfois!
Mais là, ce qui m’intéressait, c’était de parler de l’Amérique post 11 septembre, même s’il y a eu des répercussions dans le monde entier, aussi bien en Afghanistan qu’en Irak. Ce qui s’est passé à Guantánamo ne concerne pas que les prisonniers et les Américains qui les torturent. C’est un problème pour le monde entier car je ne vois pas comment des nations libres et démocratiques peuvent accepter cela. (...) Il y a quand même des camps de concentration où on torture des gens qui sont libérés parfois trois ou quatre ans plus tard. Je pense que c’est hyper important ce qui se passe à Guantánamo, ou dans d’autres endroits beaucoup plus secrets, qu’Obama n’a absolument pas fermés contrairement à ses promesses. Il fallait en parler, et il n’y a pas à se poser de question sur notre nationalité pour avoir la légitimité d’en parler.

Pour vous justement, le thème principal du film, c’est quoi?
C’est principalement un film sur la barbarie et la torture aujourd’hui. C’est aussi un film sur la fin d’un monde. Entre 2001 et 2011, le monde a basculé. Je ne sais pas dans quoi exactement, mais aussi bien au niveau économique qu’écologique. Les nations dominantes sont en train de s’effondrer doucement. Dans Territoires, on a des jeunes biens sous tous rapports qui sont désemparés devant une violence qu’ils ne méritent pas. Face à eux, les deux douaniers s’accrochent à un ancien système qui est en train de s'effondrer. Et le détective est comme le témoin au milieu de ces bouleversements que nous sommes en train de vivre, mais qui n’arrive lui non plus à rien. Avec ce film, je fais un constat assez désespéré du monde dans lequel on vit, tant au niveau politique qu’au niveau moral.

Pour moi, le thème, c’est la déshumanisation. Les personnages sont tellement déshumanisés à force d’être torturés psychologiquement qu’on finit par les oublier. Au milieu du film, vous les oubliez… ils n’existent plus!
Complètement. On les accompagne pendant un certain temps dans le film et on voit très bien ce qu’ils deviennent: des enveloppes vides. Mais j’avais aussi la volonté de jouer avec les codes. On aurait pu finir avec l’un d’entre eux, le plus jeune, qui courait vers une frontière avec les lumières au loin et qui nous permettrait de faire un Territoires 2. Oser les abandonner brutalement, en changeant de point de vue, en allant vers un personnage qui peut-être va les sauver, nous semblait plus intéressant, aussi bien pour les gens qui ne sont pas particulièrement fans du genre, c’est à dire qui sont plus libres en temps que spectateurs pour accepter d’être bousculés dans leur confort, que pour ceux qui aiment le cinéma de genre et qui connaissent tous les codes. On voulait leur donner un film qu’ils ne regardent pas tranquillement dans leur canapé. Ça faisait partie de notre volonté, avec Thibault (Lang-Willar, ndlr), le coscénariste, de jouer avec ces codes, de changer de point de vue... de détourner les codes permet de détourner l’attention. Les films de genre me touchent de moins en moins car à part quelques scènes graphiques, on n’est jamais bousculés dans nos attentes. Je ne vois pas l’intérêt de faire ça.

Je reviens un peu sur l’idée d’abandonner ses héros en cours de film. Hitchcock à fait ça avec Psychose, même si vous allez un peu plus loin, car chez vous ils sont encore en vie, mais ils n’existent plus! Il y a aussi la scène de la voiture à la fin. Psychose, c’est important pour vous? ça représente un tournant dans l’histoire du cinéma?
C’est le premier slasher de l’histoire du cinéma. Enfin je crois… un tueur, un couteau, un film assez fauché tourné avec une équipe de télé… J’adore Hitchcock, je lis le Hitchcock-Truffaut avant chaque tournage. (...) Psychose est incroyablement moderne, structurellement. C’est très impressionnant. Hitchcock est donc une grande référence, mais ce n’est pas tout. Ce n’est peut-être pas très visible mais on a beaucoup pensé à Haneke, en particulier pour la première demi-heure. On pense beaucoup à Funny Games, dans la façon de faire monter la tension de manière très réaliste, avec deux ou trois détails, avec des dialogues. C’est vraiment le début de Funny Games, un film qu’on a vachement étudié en écrivant. Esthétiquement, on a aussi beaucoup pensé à Massacre à la tronçonneuse pour le 16 mm, le grain…

Le son…
Le son, la façon de travailler des nuits non hollywoodiennes. On a beaucoup pensé à Punishment Park également. Voilà, pour ce qui nous a accompagné pendant l’écriture…

On a beaucoup parlé de cinéma de genre, dont vous êtes fan. Vous avez parlé d’Haneke, que l’on associe plus au cinéma d’auteur. Votre film est un peu entre le cinéma de genre et le cinéma d’auteur. Vous le considérez comme un film d’auteur?
(dubitatif) Ouais…

Vous pouvez dire non!
C’est compliqué. Je ne suis pas hyper à l’aise avec cette notion de film d’auteur. En quoi Massacre à la tronçonneuse ne serait pas un film d’auteur par exemple?

Pour moi, il l’est!
C’est un film d’auteur de même qu’un film de commande peut être un film d’auteur parce que d’un coup on accepte de le faire parce que ça rentre dans une thématique, une obsession, une envie… Alors on va dire, oui, c’est un film d’auteur. Après la distinction peut se faire entre les films de genres et les films d’auteur, qui sont plus pointus, plus artistiques, plus confidentiels. Mais je n’aime pas cette notion. (...) En tout cas, c’est un film très personnel, ce qui est aussi sa limite au niveau commercial. Mais c’est un film qui peut plaire autant aux fans de genres qu’à ceux qui n’en regardent jamais… genre ma mère, qui a vachement aimé Territoires!

Parce que c’est son fils qui l’a fait (rire)
Oui… sûrement… Mais ma belle-mère à beaucoup aimé aussi (rire). Ce n’est pas vraiment un film d’horreur d’ailleurs. Il n’y a pas de gore, pas de sang. Ce n’est pas un torture porn. Je n’aime pas la surenchère dans l’horreur. Pour moi, le torture porn, c’est vraiment des films de l’ère Bush. Dans toute sa brutalité, sa bêtise, sa volonté de tout dire et tout montrer, on a le torture porn. Je ne sais plus quel journaliste anglais en voyant Territoires avait dit qu’il s’agissait peut-être du premier film de l’ère post-Bush. C’est à dire que d’un coup on se met à réfléchir sur la torture et non plus uniquement à la montrer. En matière de genre, il l’a vu comme un film post-torture porn. (...)

C’est vrai, que le fait de se détacher visuellement du sujet permet de prendre le temps de la réflexion. On ne peux pas réfléchir quand la violence est physiquement trop présente…
C’est vrai!

Là, elle est surtout dans la bande-son. C’est elle qui nous déstabilise.
L’idée, c’était de torturer le spectateur, avec tous les risques que ça implique de regarder un film désagréable, pas sympa, déstabilisant, brutal. Le son, c’est vrai, aide à ça. Il y a aussi beaucoup de caméras subjectives, il y a les scènes où ils sont enfermés dans le container avec cette musique et les stroboscopes. Il y a un rythme qui est celui imposé aux victimes à Guantánamo par exemple, qui sont de longs moments de rien avec de très court moments de violence gratuite et pure. Ça s’arrête ensuite sans que l’on sache pourquoi, et ça repart… Le film est pas mal construit comme ça. On voulait mettre le spectateur dans la peau d’une victime, et on voulait essayer de le torturer autant psychologiquement qu’avec le rythme et les stroboscopes. On voulait impliquer le spectateur autant intellectuellement qu’en terme de sensation. (...) Ce n’est pas un film forcément agréable à regarder, mais c’est bien de vivre une expérience quand on va au cinéma… peut-être pas tout le temps, mais de temps en temps! (...)

C’est d’ailleurs dommage que le spectateur accepte de moins en moins de se mettre en danger, notamment avec le cinéma de genre récent qui sauf exception devient de plus en plus un cinéma de divertissement pur.
Tout à fait. On peut autant s’amuser à avoir peur que réfléchir en regardant un film. Après, Haneke, avec Funny Games, il a poussé le truc super loin. C’est quasi insoutenable, même si tout se passe hors champ, comme le meurtre de l’enfant. Il pousse aussi très loin la réflexion en introduisant cette télécommande. C’est à la fois un post film de genre et une réflexion sur le genre, le tout très dépouillé. (...)

Et pour conclure, vous avez des projets?
Je suis sur un autre film pour le cinéma. Ça sera un thriller, une adaptation d’un roman noir français qui se passe sous la neige. L’histoire de deux frères et d’un enlèvement. On restera dans l’esprit du cinéma américain des années 70. (...) J’aime bien les polars super bruts, presque anti psychologiques, où la psychologie s’exprime par l’action. J’ai très envie de renouer avec ce cinéma très brut.

Le cinéma européen de l’époque pouvait l’être aussi. Je pense à certains polars italiens, très violents et très politiques aussi…
Oui, et en France, à la fin des années 70, début 80, avec un cinéma policier réaliste, dur, brut, pas psychologique. Je pense à un film que les gens redécouvrent depuis une dizaine d’année: La Traque. C’est un film qui se passe en forêt avec des chasseurs…

Avec la scène de l’étang à la fin?
Oui, c’est ça! C’est un film vraiment fantastique. Il y a donc eu un pan du cinéma, en France, en Italie, aux États-Unis, avec lequel on essaie de renouer. Car je pense qu’on est plusieurs en France à avoir cette envie. Tous ceux qui ont un peu sévi dans le genre vont passer dans le polar ou le thriller en ayant comme référence ce cinéma-là. (...) C’est peut-être un cinéma ouvert à un plus grand public grâce au policier ou au thriller.

C’est vrai que cinéma de genre pur, en France, a un peu de mal à décoller…
Pourtant beaucoup ont été produits ces dernières années, 25 en 6 ou 7 ans. On peut remercier Canal + pour ça. Mais personne n’a envie de continuer car on a des sorties catastrophiques en salle et du coup, on a assez peu d’argent, et plus personne ne veut faire des films fauchés qui sortent sur une ou deux copies et qui se retrouvent presque directement en vidéo. À la limite, on préférerait faire des films de genre tout de suite pour la télé, avec un budget adapté.

Entrevue réalisée à Paris par Jean-Marie Lanlo le 23 avril 2012
 

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