Entrevue avec Marion Vernoux (réalisatrice du film Les beaux jours)

21 octobre 2013

Nous avons eu le plaisir de nous entretenir avec Marion Vernoux à quelques jours de la sortie québécoise de son dernier film Les beaux jours (voir critique), mettant en vedette Fanny Ardant dans le rôle d’une récente et séduisante retraitée succombant au charme de son professeur d’informatique (Laurent Lafitte), de 25 ans son cadet. Cela nous a donné l’occasion de parler des personnes âgées au cinéma, des différentes étapes de la vie, du couple et des projets de Marion Vernoux, qui n’avait pas fait de film pour le cinéma depuis 10 ans!

Les beaux jours est votre premier film pour le cinéma depuis plus de dix ans, c’est à dire depuis À boire. J’hésite entre deux questions. Pourquoi être restée si longtemps sans faire de films, et pourquoi être revenue maintenant?
J’avais très envie d’y revenir!

À boire avait été un échec commercial assez important…
Voilà, vous avez la réponse! Et ensuite, je me suis consacrée à deux films pour Canal +, qui duraient deux fois deux heures. J’ai mis du temps à les écrire, et à l’issue de ça j’ai développé un projet qui ne s’est pas fait, mais qui va se faire. J’ai fait un détour par Les beaux jours pour me remettre en scène, et me revoilà!

J’ai envie de revenir à votre premier film, mais la question est liée aux Beaux jours. Lorsque j’ai vu Personne ne m’aime, je devais avoir vingt ans…
Je ne devais pas avoir beaucoup plus quand je l’ai fait…

Dans mon souvenir, c’était un film avec des vieux! (rires)
(rires) Oui, c’est vrai!

Mais en fait, les héroïnes n'avaient que 50 ans! (rire)
Exactement! Je me suis fait la même réflexion!

C’est très étonnant! C’est peut-être en partie parce qu’on était plus jeunes…
Je pense!

Mais en même temps, à l’époque, il y avait très peu de films avec des héros de plus de cinquante ans...
C’est vrai. C’était le regard d’une jeune femme sur la génération de ses parents. C’était ça l’écart d'âge. Mais personnellement, dans la vraie vie, je fonctionne très peu avec l'âge… ou j’ai toujours été plutôt en décalage! Je trouve mes enfants intéressants. Fanny (Ardant, ndlr) est probablement l’actrice avec qui j’ai travaillé avec qui j’ai le plus d’atomes crochus, alors qu’on n’est pas de la même génération. Mais après, il y a aussi un désir de travailler avec des actrices ou des acteurs qui m’ont inspirée parce que je les ai vus dans les films de mes aînés, et qu’ils appartiennent à l’histoire du cinéma. Ce n’est pas une façon de leur rendre hommage, mais c’est plutôt une envie de partager leur vie de cinéma.

Je continue sur ce sujet… Je vois une évolution dans la façon dont le cinéma regarde les personnes âgées. Il y a vingt ans, ils étaient souvent très caricaturaux et ne servaient que de faire valoir.
Absolument.

Et ils sont devenus des individus à part entière. On voit aussi cette évolution dans votre film. Au début, les personnages âgés sont sont traités comme des gamins, puis ils deviennent progressivement des adultes. Il s’agit du regard du personnage de Fanny Ardant qui évolue bien sûr… mais cela ne traduit-il pas aussi un peu l'évolution du regard du cinéma sur ces personnes?
J’ai surtout pensé au fait que les acteurs (Marie Rivière, Fanny Cottençon, Jean-François Stevenin) ont été emblématiques dans l’histoire du cinéma via certains metteurs en scènes (...) et je me suis dit qu’il jouaient certes des personnages, mais qu’il y avait un peu d’eux. Tout un coup, on les a foutus au rencart, mais ils sont insubmersibles, intègres. Ce n’est pas parce qu’ils ont tel ou tel âge qu’ils sont moins que ce qu’ils ont toujours été. On ne s’arrête pas un jour, comme ça (elle claque des doigts, ndlr), d’avoir de la fantaisie, de la séduction, d’être libre… Je pense même qu’on va vers plus de liberté en vieillissant. Mais c’est vrai qu’on est peut-être moins visible, moins entendu, moins leader d’opinion.

(...)

Je vais arrêter avec les personnes âgées, car il ne faut pas qu’on pense que Les beaux jours est un film sur les petits vieux… (rire)
Ni petits, ni vieux… (rire)

Plus que sur le passage à la retraite, ou le début de l’inactivité, je vois surtout un film sur le refus de voir qui on est, et peut-être sur la vacuité de ce refus. Est-ce pour vous aussi le sujet central?
Il y a du refus, mais il n’y a pas du déni. Face à un monde qui n’est pas forcément attrayant, je me dis dans cette histoire qu’on peut emprunter un chemin de traverse qui n’est pas forcément lumineux et qui ne fait pas forcément rêver, mais qui a le mérite de ne pas être forcément celui que tout le monde emprunte. C’est le principe même de l’adultère, de la clandestinité, et effectivement, si c’est pour remplir un vide, pourquoi pas?

On a l’impression que ce chemin de traverse permet à Caroline (le personnage de Fanny Ardant, ndlr) de prendre conscience qu’elle vieillit…
Mais elle n’en a jamais douté.

Ça ne lui permet pas de l’accepter plus facilement?
Ce n’est pas tant la vieillesse qui la préoccupe… il faudrait trouver un autre mot.

On va plutôt dire l’inactivité…
Voilà, un sentiment de finitude… que l’on peut rencontrer plein de fois durant son existence. Je pense qu’avant de rentrer dans l’âge adulte, on a un peu cette même sensation d’être dans un état qui n’en finit pas de finir, et en même temps on ne sait pas sur quoi ça va déboucher. Il y a d’autres caps comme ça: quand les enfants sont grands et partent de la maison, quand on perd certains attraits de séduction… C’est là qu’il faut avoir un peu d’imagination et se laisser aller.

J’ai d’ailleurs pensé à l’adolescence en voyant le film. Il y a des similitudes car on y fait un peu de conneries, mais on en a besoin… et en même temps, ces conneries permettent de grandir. De même que cette expérience apporte quelque chose à Caroline.
Elle est tout de même moins aveuglée que lorsqu’on est adolescent, il y a une sagesse chez le personnage… mais il y a des similitudes en effet.

J’aime bien également le personnage de Julien (joué par Laurent Laffite, ndlr). Quand un film se termine, les personnages disparaissent… mais j’aime bien me dire qu’ils ne sont pas morts (rire).
Bah non, les pauvres…

J’ai envie de savoir ce que devient Julien. J’ai l’impression que cette histoire lui apporte aussi quelque chose et va lui permettre à lui aussi d’évoluer.
D'abord, ça lui apprend à relativement bien traiter cette femme, ce qui n’a pas l’air d’être dans ses habitudes, mais aussi de la rencontrer vraiment. Il y a une scène où ils se font des confidences, ils s’abandonnent. Je trouve leur rapport très égalitaire. Ils n’en sont pas au même point de leurs existences, mais ils en sont à un point où ils peuvent se raconter des trucs. Mais pour répondre à votre question, sans doute… mais après, je n’ai pas un regard moralisateur. S’il veut continuer à s’envoyer en l’air à droite à gauche, je ne suis pas là pour régler ça (...)

Et le personnage du mari, joué par Patrick Chesnais... on le voit très peu pendant les deux tiers du film, mais il joue un rôle important. C’est un très beau personnage je trouve. Pouvez-vous nous en dire deux mots?
Contrairement à d’autres films que j’ai pu faire, où les femmes étaient en conflit avec les hommes, et très remontées contre eux, Les beaux jours est un film de réconciliation. Le mari n’est pas l’ennemi. J’avais aussi envie de parler du couple, des moments où on n’est pas synchrones dans un couple, et dire qu’il faut passer ces moments pour se retrouver. Pas pour que la morale soit sauve, mais parce que c’est trop bête de se séparer juste parce qu’à un moment on n’est pas au même point.

Il y a beaucoup de thèmes abordés dans le film, qui au passage est superbement écrit…
Merci.

Personnellement, je trouve en effet ce thème du couple, de la difficulté d’être un couple, mais aussi de la beauté d’être un couple particulièrement intéressant. Quel est le thème qui vous touche le plus?
C’est pour ça que le film se termine sur un plan où ils sont tous les deux et où ils se jettent à l’eau. C’est presque un fantasme de femme. Et je pense que le thème le plus important, c’est l’alliance. Pas l’anneau, mais la véritable alliance… le contrat qu’on peu passer avec quelqu’un, et comment à l’intérieur de ce contrat il peu y avoir des petits alinéas qu’on ne va pas respecter!

Et malgré tout, ils sont respectueux l’un de l’autre d'une certaine façon…
Ils sont respectueux, ils se font rire, et ils sont dans une forme de séduction. Ils n’ont pas abdiqué.

Avant de conclure, je voudrais parler un peu de mise en scène. J’aime beaucoup votre façon de filmer les corps, le désir, mais j’ai une question sur quelque chose de plus surprenant en fait. Dès les premières images, on a l’impression d’être dans un thriller…
Ah… oui…

Tout au long du film, on retrouve certains éléments de film de genre, avec les hangars, les rendez-vous sur les bancs publics. Est-ce que vous y avez pensé?
Oui...enfin non! Sur le début précisément, je voulais mettre une tension.

Pour ce qui est du générique, c’est clairement la cas.
J’avais très peu de temps pour installer le personnage et plutôt que de passer par le dialogue, je voulais la saisir et marteler que le temps est un peu son ennemi, du moins au début du film. Et ensuite… je ne vis pas à Dunkerque, et je ne passe pas ma vie sur des bancs et dans des hangars, donc…

Le lieu joue beaucoup, c’est vrai…
J’aimais bien le côté un peu hors saison. Ça n’aurait pas pu marcher dans l’agitation d’une métropole. Enfin, ça aurait peut-être pu marcher mais ce n’était pas mon idée. J’aime bien l’idée qu’elle soit un peu petite au milieu de choses très grandes. Mais c’est marrant ce que vous dites parce que je suis nourrie comme tout le monde de cinéma américain, et j’adore les films qui se passent à Los Angeles parce que les personnages passent devant des murs de brique, etc. Bon, c’est rare qu’ils soient à pied, mais ça donne une dimension un peu romanesque. (...) Pourtant, l’esprit du film est très français, l’écriture…

Le sujet…
Oui, le triangle amoureux, ils boivent du vin, ils fument des clopes…

Ici, au Québec, j’ai entendu “un film français, c’est un film avec des gens qui mangent et qui parlent”. (rire)
Mais c’est vrai… c’est une bonne définition… et qui fument au lit aussi! (rire) Mais dans sa facture visuelle, mes influences, sont assez anglo-saxones… ou du nord de l’Europe! Je ne fais pas un cinéma très latin.

Le temps nous presse… nous allons conclure sur votre projet, dont nous vous avez un peu parlé tout à l’heure. Il semble beaucoup vous tenir à cœur. C’est plus personnel que Les beaux jours?
Ça sera une histoire originale. Ça sera encore un triangle amoureux.

C’est un sujet que vous abordez souvent…
Oui, vues les infinies possibilités que ça offre. Ici, ça sera deux femmes et un homme. Ces deux femmes sont amoureuses du même homme, mais sont aussi amoureuses entre elles…

Parfait, on verra ça d’ici deux ans j’espère. On n’attendra pas plus longtemps cette fois?
Non, j’espère.

Entrevue réalisée à Montréal le 17 septembre 2013 par Jean-Marie Lanlo
 

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