DVD: Le Nord au cœur (Parcours d'un géographe) *½

11 mars 2014

(réalisé par Serge Giguère; DVD disponible au Québec chez Rapide Blanc le 11 mars 2014)

Avec Louis-Édmond Hamelin comme sujet principal, le documentaire de Serge Giguère promettait beaucoup. Géographe, linguiste, économiste, Hamelin est sans contredit un intellectuel de haut niveau, alliant intelligence, humanité et rigueur. Celui à qui l’on doit notamment les termes de « nordicité » et d’«autochtonie » a l’étoffe des grands penseurs du XXe siècle, capable de repenser son territoire et sa langue pour les faire grandir. Malheureusement, Le Nord au cœur passe largement à côté de son magnifique objet.
Si les images du Nord québécois éblouissent, elles ne parviennent pas à maintenir la cohérence d’un scénario décousu, incapable de suivre un fil directeur qui nous aurait permis de vraiment apprécier l’importance du travail et de la pensée de Hamelin. Après une introduction prometteuse qui suit les pas de l’homme presque nonagénaire jusqu’à Mushuau-Nipi, dans le Nord du Québec, mettant en valeur son pas guilleret et son esprit vif, le film revient à des considérations plus banales pour s’intéresser à la carrière professorale de l’homme. De longs passages inutiles viennent ainsi s’enchevêtrer dans un portrait superficiel, incapable de saisir l’essentiel.
Il est ainsi paradoxal que le documentaire s’attache au concept de nordicité et d’autochtonie pour finalement se faire dire par le principal intéressé que son livre favori, le plus important de sa carrière, est celui qui porte sur les rangs (Le rang d'habitat: le réel et l'imaginaire. Montréal, HMH, Cahiers du Québec, 1993, 328 p). À l’image du film, cette affirmation témoigne de l’incapacité de Giguère à réellement définir son sujet.
On peut pardonner au scénariste, recherchiste, cameraman et réalisateur qu’est Serge Giguère d’avoir été étourdi par la richesse de son sujet; on lui en voudra d’avoir choisi de le vulgariser à outrance par le biais de scènes recrées (la prise de notes en pleine nuit), d’animations indigestes et de scénettes quotidiennes trop abondantes. Certes, il est admirable que Hamelin fracasse encore la glace devant chez-lui avec une hachette malgré son âge avancé mais cette activité pittoresque méritait-elle que l’on occulte ses 6 doctorats Honoris Causa, les quelques 14 médailles et honneurs qui lui ont été décernés, sa participation à plusieurs instances internationales et son impact immense sur la recherche au Québec et dans le monde entier? (en 1990, la Fédération canadienne des Sciences sociales considérait son livre Nordicité canadienne comme l’un des ouvrages les plus importants des 50 dernières années).
Cette superficialité est d’autant plus désolante que Hamelin est un intellectuel articulé, sympathique, empathique et un excellent communicateur. On devine, grâce à certaines scènes trop brèves, l’influence qu’il a pu avoir sur les géographes et linguistes qui lui ont succédé. Plutôt que de raconter pendant d’interminables minutes un coup pendable que lui ont joué des étudiants il y a plusieurs décennies, Giguère aurait pu laisser parler son sujet pour notre plus grand bonheur. On aurait peut-être appris pourquoi Mushuau-Nipi est un lieu mythique, pourquoi il était essentiel de nommer les réalités évoquées par Hamelin et en quoi ce nouveau vocabulaire a pu être utile à tous ceux et celles qui l’utilisent aujourd’hui.
Heureusement, les suppléments fournis dans le coffret DVD mettent un peu de baume sur les plaies. L’histoire de Jos. Chibougameau, le récit fondateur innu Tshakapesh et l’extrait de conférence sur la Nuna, par exemple, permettent (enfin) d’accéder à ce que Louis-Edmond Hamelin a construit : une conception décomplexée des grands récits autochtones, une vision des régions positive ainsi qu’une approche à la fois curieuse et respectueuse.
 

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