Entrevue avec Éric Falardeau et Simon Laperrière (auteurs du livre Bleu Nuit)

4 janvier 2015

La nostalgie érotico-cinéphilique d’Éric Falardeau et Simon Laperrière les a conduit à diriger l’ouvrage collectif Bleu Nuit. Histoire d’une cinéphilie nocturne (éditions Somme Toute). C’est avec grand plaisir que nous les avons rencontrés pour une discussion conviviale autour de leur livre, mais aussi de Bleu Nuit et du cinéma érotique!

Les lecteurs de Cinéfilic connaissent déjà Éric Falardeau (lire notre entrevue réalisée à propos de Thanatomorphose), mais je vais tout de même vous demander de vous présenter tous les deux brièvement en nous parlant de votre activité actuelle liée au cinéma.
SL: Je suis programmateur pour le festival Fantasia depuis 2007. Je dirige la section Camera Lucida depuis 2012. J’ai également publié l’an dernier un petit essai intitulé Snuff Movies, Naissance d’une légende urbaine (Editions du Murmure, ndlr) que j’ai coécrit avec le professeur Antonio Dominguez Leiva de l’Uqam. Et je suis nouvellement candidat au doctorat à L’Université de Montréal en études cinématographiques.

Sur quel sujet?
SL: La surinterprétation. Le corpus va être les fan theories, ces théories un peu décalées qu’on peut retrouver sur internet, du genre Aladin se passerait dans le futur… mais aussi une quantité hallucinante sur True Detective!
EF: De mon côté, je suis cinéaste, réalisateur du long métrage Thanatomorphose… mais également conférencier et auteur.

Thanatomorphose d’un côté, que j’avais défini ici comme un film gore cérébral… De l’autre, la section Camera Lucida, plutôt orientée vers un cinéma d’auteur. Vous pensez donc visiblement que cinéma d’auteur et cinéma de genre ne sont pas du tout incompatibles?
SL: Je ne vois pas vraiment de différences. Le préjugé sur le cinéma de genre persiste, même s’il est devenu de plus en plus accepté. On peut penser à des auteurs établis comme Lars von Trier, qui vont se permettre de faire des films de genre avec autant de sérieux que s’il faisait un Dogville par exemple. Ce qui m’intéresse, c’est de voir comment les auteurs vont s’approprier les codes et vont leur apporter des visions nouvelles. Le cinéma de genre peut alors devenir absolument intéressant.
SL: Et il y a des thématiques qu’on ne peut pas aborder autrement qu’en utilisant certaines figures de style associées au genre. C’est d’ailleurs la même chose en littérature. Je pense que le débat n’a pas vraiment lieu d’être. (...)

Mais dans l’esprit des gens, quand on pense à la programmation de Bleu Nuit par exemple, on ne pense pas particulièrement à un cinéma d’auteur! Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous attaquer à ce sujet?
SL: Ce n’était pas tant les films que la cinéphilie qui s’est construite autour de Bleu Nuit. Notre intérêt premier était de revenir sur les rituels qui nous ont poussés à voir Bleu Nuit, c’est à dire ces gestes qui ont aujourd’hui disparu avec l’arrivée des nouvelles technologies, comme l’attente du rendez-vous du samedi soir, s’assurer que les parents étaient couchés, baisser le volume du téléviseur… C’était le point qui nous intéressait le plus, mais nous voulions aussi rassembler des témoignages sur l’impact qu’aurait eu Bleu Nuit sur la découverte de la sexualité pour toute une génération de Québécois, et par extension, la découverte du cinéma.

Il y a donc deux aspects importants: le cinéma et la sexualité. Qu’est-ce qui poussait les gens à regarder Bleu Nuit? La cinéphilie ou l’érotisme?
SL: C’est surtout les jeunes qui regardaient Bleu Nuit, plus que les adultes. La notion d’interdit était très importante. À ce moment-là, il n’y avait pas internet. Il n’y avait donc pas aussi facilement cet accès au matériel érotique ou pornographique (...). Il y avait une fierté typiquement adolescente ou enfantine de pouvoir témoigner de ça aux autres. Une certaine mythologie s’est construite autour de cette émission. Au Québec, c’est d’ailleurs entré dans le langage populaire. On peut dire «J’ai vécu une aventure comme dans Bleu Nuit!» Pour nous c’était donc surtout la notion d’interdit qui nous poussait à regarder Bleu Nuit!

J’ai envie de revenir sur la notion de cinéphilie. En regardant la programmation de Bleu Nuit, du moins avant 1996, j’ai noté la présence de films comme Vertigo, Le journal de Lady M d’Alain Tanner, que j’aime beaucoup, Bonnie and Clyde, Rendez-vous de Téchiné, Blue Velvet de Lynch, Beau-père de Blier, Loulou de Pialat… Est-ce que vous pensez que Bleu Nuit a pu jouer un rôle un peu accidentel de découverte de la cinéphilie. Je vous donne mon exemple personnel: je suis un cinéphile accidentel, car j’ai vu par hasard Les ailes du désir de Wenders, et je suis devenu cinéphile. Je sais que cette expérience fortuite est arrivée à beaucoup de gens! Bleu Nuit a-t-il pu jouer ce rôle d’après vous?
EF: (...) Notre génération n’a pas découvert le cinéma en allant au cinéma, mais en regardant la télévision. Nous sommes tombés sur toutes sortes de films… Dans le cas de Bleu Nuit, on se souvient surtout de certaines scènes ou de certains rituels, comme le disait Simon. Je ne pense donc pas que Bleu Nuit a contribué à créer une cinéphilie de cinéma d’auteur. Mais l’intérêt était dans la façon d’aborder les films, de manière plus horizontale que verticale, c’est à dire de manière plus égale. On pigeait un peu partout, aussi bien dans le cinéma de genre que dans le cinéma d’auteur qu’on pouvait voir à Télé Québec le vendredi soir, tout simplement car nous étions prisonniers de la télévision, et il n’y avait pas grand chose à regarder! (...)
SL: Fondamentalement, il est difficile de répondre à cette question, car au moment de la première vague de Bleu Nuit, nous étions tous les deux trop jeunes. En 1986, j’avais deux ans! Je n’ai donc pas vu Beau-père à Bleu Nuit! Mais je pense que ça a pu jouer. J’ai moi-même vécu ce genre de situation! Lors de mon adolescence, j’ai vu dans le télé-horaire que le ciné-club de Radio-Canada diffusait un film italien qui s’appelait Les Damnés! À cause de son titre, et parce que j’étais un fan de Fulci et Bava, j’étais persuadé qu’il s’agissait d’un film d'horreur! Mon intérêt pour le cinéma d’horreur et d’épouvante italien des années 70 et 80 m’a amené à découvrir le film de Visconti!

Et il n’y a pas de témoignages de personnes qui ont connu les débuts de Bleu-Nuit dans votre livre?
EF: Les gens qui en parlent nous parlent surtout de ce qui se passait avant (le texte de Marco de Blois) ou de ce qui se passait ailleurs! Le milieu des années 80 n’a pas autant frappé les esprits que par la suite, où la programmation était plus orientée vers l’érotisme. (...)
SL: Il ne faut pas oublier qu’au départ, Bleu Nuit est un programme de fin de soirée généraliste. On s’en est aperçu en montant la liste de tous les films présentés à Bleu Nuit. Dans l’ensemble, ça ressemblait à ce qui été présenté sur d’autres chaînes à la même époque. Il y avait beaucoup de cinéma étranger à la télévision québécoise… y compris des films surprenants, comme Le jeu avec le feu de Robbe-Grillet, qui a été diffusé à TVA. J’imagine que pour les spectateurs, sauf quand Bleu Nuit diffusait le premier samedi de chaque mois un film érotique, la programmation n’a dans un premier temps pas eu une résonance particulière.
EF: De plus, la création de TQS ne s’est pas faite dans la joie, le bonheur et l'allégresse! Les gens ont donc été un peu longs à embarquer! Au départ, la chaîne avait une mauvaise réputation. (...)

Je vais maintenant parler plus précisément du livre. Comment est venue l’envie de parler de ce sujet, et avec quelle approche avez-vous envisagé l’élaboration du livre?
SL: Pour nous, c'est intéressant de revenir sur la genèse du projet et de voir comment le livre a évolué. Au départ, il devait être beaucoup plus simple que sa forme finale. L’idée de départ est venue en discutant avec le journaliste français Gilles Esposito, qui écrit pour Mad Movies et qui a signé un essai dans le collectif. Nous parlions des différences entre la France et le Québec concernant la diffusion du cinéma érotique et pornographique. Alors que la France a vraiment une histoire fascinante dans le domaine, c’est beaucoup moins important au Québec. C’est en parlant de cela que nous sommes tombés sur le sujet de Bleu Nuit. La simple évocation du nom de la série a éveillé quelque chose en Éric et moi! Comme il n’y avait pas de livre sur le sujet, nous avons décidé d’en faire, car ce phénomène a eu un impact sur notre imaginaire collectif! Il y avait matière à faire un livre. L’angle qu’on voulait prendre au départ, c’était à la fois un angle cinéphilique et un angle historique, ce qu’on retrouve notamment avec notre texte d’introduction, Quand vient la nuit, qui a pour projet de synthétiser l’expérience collective qu’a été Bleu Nuit pour des milliers de spectateurs. Ensuite, on retrouve l’aspect historique, qui permet au lecteur d’en apprendre plus sur la conception de l’émission, qui s’inscrit dans l’histoire de TQS. Au départ, Éric et moi n’avions pas l’intention d’inclure des critiques de films. Nous pensions que les deux aspects évoqués étaient suffisants pour en faire un livre. C’est un des coéditeurs du livre qui nous a dit que le lecteur aurait peut-être envie d’en savoir plus sur ces films un peu excentriques présentés dans le cadre de Bleu Nuit. Nous avons donc décidé d’inclure des compte-rendus de longs métrages. Ensuite, nous avons ajouté des entrevues pour revenir au sources…
EF: Et en voyant les films, on a ouvert une boîte de Pandore. On s’est rendu compte qu’il y avait plein de sujets à aborder, mais pas uniquement par rapport à la société québécoise, mais par rapport au cinéma érotique. Ça a ouvert sur la deuxième section du livre, dans laquelle nous parlons d’interdits, de tabous, de certains réalisateurs ou certains thèmes, comme la musique. On en est donc arrivé à cette forme finale.
SL: L’ajout des fictions surprend certains lecteurs… mais Bleu Nuit a touché tellement d’enjeux humains que la forme classique de l'essai n’allait pas pouvoir rendre justice à certains d’entre eux. Le détour vers la fiction s’est un peu imposé à nous!

Il y a aussi un autre aspect dans le livre, ce sont les témoignages, qui touchent plus à la fibre nostalgique…
EF: On trouvait ça très important car l’idée de cinéphilie est indissociable de l’expérience personnelle, qui va rejoindre l'expérience des lecteurs. Nous voulions retrouver à travers la lecture cette communauté d’érotomanes du samedi soir qui regardaient des films en même temps, mais en étant séparés! C’était un façon de rejoindre le lecteur plus facilement!

Justement, j’ai une réserve à faire sur votre livre, qui concerne justement ce choix de partir un peu dans tous les sens… qui ressemble un peu à la programmation de Bleu Nuit quand même, comme quoi il y a une logique!
EF et SL: (rires) c’est vrai!

Je vais être obligé de développer un peu... Je suis arrivé au Québec en 2008, donc je n’ai pas connu Bleu Nuit! Cette nostalgie ne me touche donc pas, et je le regrette. En assumant plus la carte nostalgique, vous auriez pu réussir à entraîner le lecteur qui n’a pas connu cette expérience vers la compréhension de cette nostalgie. (à Éric) Dans un de vos textes, vous parlez de la petite Madeleine… et bien justement, l’écrivain peut emmener le lecteur vers sa nostalgie, ce que vous n’avez pas réussi à faire, peut-être car ce n’est pas assez développé! A contrario, l’autre aspect du livre, que je trouve plus réussi, c’est l’aspect historique, mais aussi la réflexion sur le genre. Un texte s’appelle Nos nuits détraqués. En grand fan de Jean Rollin, rien que le titre me plaît beaucoup. (à Simon) Vous avez aussi fait une entrevue avec Brigitte Lahaie. Je trouve tout cela intéressant: d’une manière assez simple, vous introduisez une réflexion sur le genre… et en fait indirectement, vous réussissez à générer une nostalgie qui est plus une nostalgie cinéphile. On voit très bien à travers tous ces textes que les films diffusés à Bleu Nuit (pour les meilleurs en tout cas) n’existent plus et ne peuvent plus exister! Il y a un texte de Samuel Archibald à la fin du livre qui est très intéressant à ce niveau là! Avez-vous des commentaires à faire sur cette longue remarque?
EF: Pour nous, c’était important de rester d’avantage accrochés à Bleu Nuit, car c’était le projet! Nous ne voulions pas entrer dans une analyse plus poussée du fait érotique. Nous voulions d’avantage proposer des pistes aux lecteurs et dresser un portrait de la situation. Vous avez raison… nous sommes peut-être trop restés accrochés à Bleu Nuit pour des lecteurs extérieurs.

(...)

SL: On a fait savoir à tous les auteurs qu’ils n’étaient pas obligés d’aborder Bleu Nuit dans leurs textes. On ne voulait pas que tous tous les textes commencent par «Ah, Bleu Nuit, quelle expérience» ou «Ce film montré à Bleu Nuit...» Ça a permis à certains auteurs de sortir du champ Bleu Nuit sans pour autant trop s’en éloigner. Par contre, les auteurs français comme Stéphane du Mesnildot, Gilles Esposito ou Christophe Bier, probablement parce qu’ils ont vu des séries similaires en France, ont saisi ce qu’était Bleu Nuit. Je sais que lorsque Stéphane de Mesnildot a lu le livre, il a perçu cette nostalgie, probablement en la comparant à sa propre expérience, même si l’expérience québécoise n’a pas été vraiment la même que la française. Mais c’est intéressant que vous abordiez ce point de vue, car c’est la base du projet. Le projet est né de la différence entre la France et le Québec. Mais c’est toujours difficile de partager une nostalgie avec quelqu’un qui ne l’a pas vécue… d’autant plus que nous nous sommes interdit de la romancer, de la rendre encore plus attrayante qu’elle ne l’a été. Nous avons un peu gardé la dimension pathétique derrière Bleu Nuit alors qu’on aurait pu aller plus vers une sorte d’éloge, qui aurait été peut-être exagéré.
EF: Mais cela dit, une des choses qui était importante également était de ne pas regarder ces films ou cette expérience de haut. Nous voulions plus parler de notre amour pour ce cinéma que du fait qu’il ne s’agissait pas toujours de très grands films. Pour nous, ces films sont très importants et nous ont permis de construire une façon de faire du cinéma. Quand on est plus jeune, on voit certaines choses qui nous marquent à jamais et qui nous transforment, alors que si nous les avions vues adultes, elles ne nous auraient pas touché du tout.
SL: Je me demande parfois comment un jeune lecteur de 17 ou 18 ans réagirait au livre en général, et plus précisément aux témoignages qui touchent aux technologies de l’époque. Je pense particulièrement au texte de Simon Lacroix et de Marie-Laure Tittley, dans lesquels il est question de l’emploi des vidéo cassettes pour enregistrer des films. Ce concept est maintenant complètement désuet. On tombe parfois sur des adolescents qui ne savent même pas ce que c’est. Il faut leur rappeler. Ces gens vont-ils se reconnaître? Je suis porté à croire que oui mais il y aura tout de même un décalage.
EF: Il y a un décalage technologique qui est sûr, mais je ne suis pas trop d’accord avec cette idée selon laquelle ça sera difficile. L’expérience est la même même si les outils sont différents. Dans 20 ans, ce sont eux qui parleront de la découverte d’une sexualité à partir d’internet.

En même temps, l’expérience n’est pas la même car avec internet il s’agit d’une autre forme de pornographie! De même que pour moi, qui suis plus vieux que vous, la découverte du sexe s’est faite avec les films X de Canal +, ce qui explique peut-être que je suis un fan du cinéma porno français des années 70… il y a de très bons films de cette période!
EF et SL: oui, absolument!

Il y avait du vrai cinéma dans ces films à l’époque.
EF: Même encore aujourd’hui, il y a des belles choses qui se font surtout dans le domaine indépendant et dans le cinéma queer, lesbien…

J’ignorais… Et du coup, les expériences vont être un peu différentes! Je pense que les différences de générations vont être importantes dans la possibilité de se reconnaître dans votre livre…. plus que le lieu d’origine, car comme vous le disiez, à la même époque que Bleu Nuit, il y avait en France le film érotique de dimanche soir sur M6, dont la programmation était assez proche!
SL: Un cinéphilie est toujours générationnelle car elle dépend de la diffusion du cinéma de l’époque. Quand on lit le fameux livre d’Antoine de Baecque sur la cinéphilie, c’est très différent de ce que l’on vit aujourd’hui…

Vous me donner l’occasion de rester sur ma même critique (relative) à l’égard de votre livre. Justement, De Baecque, dans son excellent livre (La cinéphilie : invention d'un regard, histoire d'une culture, 1944-1968, ndlr), nous fait vivre ce qu’était la cinéphilie dans les années 50. Il nous fait vivre cette nostalgie! Et j’ai l’impression que si vous aviez fait deux livres…
EF: (rires)

Un livre plus orienté vers la nostalgie de Bleu Nuit et un autre plus orienté sur une réflexion sur le genre, vous auriez peut-être pu aller plus loin vers ce travail de partage d’une nostalgie.
EF: Je pense que ça rejoint nos réponses et la discussion que nous sommes en train d’avoir en ce moment. Avec Simon, nous pouvons avoir des points de vue différent et des personnalités différentes, ce qui ce traduit dans la façon d’avoir abordé plusieurs thèmes. Nous ne voulions pas glorifier une époque en jouant sur la nostalgie, mais nous voulions surtout témoigner de quelque chose. Je le vois plus comme ça, car j’ai beaucoup de difficultés avec les questions générationnelles d’un bon type de cinéma versus un mauvais type de cinéma.
SL: Mais quand je dis que l’expérience est différente, je n’essaie pas de dire que celle que décrit De Baecque est supérieure à celle de Bleu Nuit. Ça n’est pas la même chose, même si ça se rejoint car on parle de cinéma et de passion pour le cinéma, mais il y a des différences fondamentales dont il faut tenir compte.

(...)

Et pour faire une sorte de synthèse à propos du livre… il y a un public cible pour ce livre?
SL et EF: Assurément!
SL: Ceux qui ont vécu Bleu Nuit, ceux qui sont nostalgiques…

Donc le livre n’est pas pour moi en fait!
EF: (rire)

C’est dommage, car j’ai fait une petite critique tout à l’heure, mais même pour quelqu’un qui n’a pas connu Bleu Nuit, il y a des aspects très intéressants… même s’il est vrai que cette personne pourrait avoir envie de survoler certains textes…
EF et SL: Oui, tout à fait.

Justement, le livre a-t-il été pensé dans cet esprit? On a l’impression que chacun peut piger ce qui l’intéresse. Je pense que sans en apprécier la totalité, on peut prendre plaisir à lire le livre en partie!
EF: On a fait le livre en mettant de l’avant le multiplicité des auteurs, des sujets, des points de vue pour que tout le monde puisse trouver son compte, que ce soit un portrait d’un cinéaste comme Gregory Dark, une critique d’un film qu’on a aimé, un texte un peu plus philosophique, ou plus historique… En démultipliant les types de textes ou de points de vue, c’était une façon de toucher le plus de gens possibles pour que chacun y trouve son compte.
SL: Pour apprécier le texte de Christophe Bier sur la comédie désolante française, qui comporte une liste vertigineuse de films que personne n’a vus, il n’est pas obligatoire d’être familier avec Bleu Nuit (et il y a d’autres textes de la sorte). Mais j’ai aussi l’impression qu’en lisant d’un bout à l’autre, nous sommes dans une sorte d'odyssée à travers le paysage Bleu Nuit, ce qui peut être assez stimulant pour le lecteur.

D’ailleurs, outre l’aspect historique introductif, le livre va un peu de l’anecdote vers une réflexion sur l’évolution d’un genre.
EF: On trouvait important que le lecteur puisse dépasser la simple anecdote. Un livre entier de témoignages aurait été un peu redondant. (...)
SL: Mais on a tout de même cru que c’était important d’inclure ces anecdotes car elles font partie d’une cinéphilie. Nous parlions de Jean Rollin tout à l’heure. Je l’ai rencontré grâce à Fantasia. Un jour, il m’a raconté son expérience de la Cinémathèque française. Il ne m’a raconté que des anecdotes… mais ce sont elles qui m’ont permis de saisir l’importance que son expérience avait eu pour lui! Dans le texte de Simon Lacroix, sa façon de parler de sa cassette d’extraits nous permet de saisir le tabou que représentait Bleu Nuit. Certains vont s’identifier à ça… même des personnes plus jeunes, pour qui l’historique des sites consultés sur l'ordinateur aura remplacé la cassette décrite par Simon!

Au-delà de l’évolution technologique, il y a aussi une évolution du cinéma. On ne parle plus trop de cinéma coquin… mais comment voyez-vous l’évolution de ce cinéma? Quel rapport vous avez avec ce cinéma qui n'existe plus?
EF: Pour nous, il existe encore, mais il s’est déplacé et se retrouve principalement à la télévision. Je pense à la majorité des grandes séries actuelles qui utilisent beaucoup la sexualité, comme Games of Thrones. Le genre de cinéma que l’on voyait à Bleu Nuit est donc maintenant passé dans des productions plus grand public. La grande différence avec l’érotisme mainstream actuel, c’est qu’on a perdu une certaine naïveté ou légèreté, pour des raisons culturelles ou médicales… je pense bien évidemment au SIDA. Même si on compare à des comédies américaines pour ado, comme American Pie, il y a toujours une implication morale. On ne s’amuse pas avec la sexualité, il y a toujours un second discours derrière! Je pense que c’est la grosse différence! Dans Games of Thrones, la sexualité est utilisée pour des jeux de pouvoir, dans True Detective, c’est pour asservir un position d’autorité… ou pour passer son mal de vivre. C’est toujours lourd de conséquences et d’implications. La grosse différence est vraiment là!
SL: On s’est rendu compte de ça lors de notre entrevue avec Claude Fournier à propos de Deux femmes en or. On se posait la question par rapport au cinéma québécois, avec le cas de Laurentie. On se demandait si les Québécois aiment encore le sexe, car symboliquement, ce n’est plus du tout la même chose! C’est devenu lourd de sens. Alors que si on se tourne vers des films comme Si ma gueule vous plaît, ou On se calme et on boit frais à Saint-Tropez, il y a une vraie liberté autour du sexe, qui s’est perdue. On ne fait plus l’amour innocemment!

(...)

SL: Cependant, la dimension existentialiste autour du sexe est quand même déjà présente dans Emmanuelle à travers le personnage de Mario. Nous n’allons pas accorder trop d’intentions à Just Jaeckin, mais il a anticipé certaines représentations.
EF: On peut penser à la trilogie complète. Dans le premier, ce questionnement est posé assez grossièrement. Dans le deuxième, Emmanuelle et son mari profitent de tout, font des trips à trois et s’amusent, et dans le troisième, Emmanuelle tombe en amour avec un de ses amant, s’en va, et c’est la fin de ses aventures dans la trilogie originale. Progressivement, le sexe va au-delà du simple plaisir. Il y a des complications et des répercussions sur les gens autour.

(...)

SL: La télévision a évolué et a permis au softcore d’exister différemment en s’institutionnalisant. Dans le livre, on appelle ça la victoire du softcore. Non seulement, il n’est plus honteux mais est devenu quelque chose d’audacieux… et existe d’ailleurs aussi au cinéma. Le meilleur exemple est La vie d’Adèle, qui est d’ailleurs plus hardcore que ce qu’on voyait à l’époque à Bleu Nuit. Personne n’a remis en cause sa programmation à Cannes en disant que le film était indigne du festival! Les prédécesseur de Kechiche, ce sont D’Amato, Rollin et tous ces gens qui ont permis à l’œil d'apprivoiser le cinéma érotique. C’est devenu quelque chose qui n’est plus honteux!

Cependant, il y a eu aussi une période au début des années 70 où on pouvait retrouver une représentation de la sexualité dans un cinéma plus ou moins généraliste… Je pense au Dernier Tango à Paris, qui date de 1972.
SL: Les mœurs changent mais l’histoire se répète! C’est ce qui est fascinant! La télévision va-t-elle s’assagir? Ça ne serait pas si étonnant que ça. On commence à le voir avec des commentaires de spectateurs de certaines séries télé qui pensent qu’elles vont trop loin pour de la télévision. La télévision de dans 10 ans se rapprochera-t-elle de ce qu’on voyait à l’époque de Bleu Nuit? Sait-on jamais?

Entrevue réalisée par jean-Marie Lanlo à Montréal le 30 décembre 2014
 

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