Entrevue avec Kim Nguyen (Le Nez)

22 mars 2015

Après nous avoir habitué à la fiction souvent teintée d’éléments fantastiques, Kim Nguyen nous revient avec un documentaire sur l’odorat. Nous avons eu envie de le rencontrer pour qu’il nous en dise plus sur les origines de ce projet.

Jusqu'à maintenant, vous êtes uniquement connu pour vos fictions. Pourquoi avoir voulu passer au documentaire?
J’étais à l’extérieur du pays, avec des projets en développement, et on est arrivé avec un projet tout financé sur le sens de l’odorat et sur le goût. J’ai tout de suite cliqué sur le thème et j’ai dit oui sans trop y penser. C’était assez naïf comme approche car je me suis rendu compte que si je sautais dans l’aventure juste en montrant des bonnes expériences d’odorat ou de goût, je faisais un film mièvre. Cela a finalement été un gros défi à faire.

Vous avez plus abordé l’odorat, même si on voit le lien avec le goût dans votre film. C’est un sujet qui vous intéressait vraiment beaucoup, ou c’était une façon d’aller vers une autre forme de cinéma pour décompresser un peu après Rebelle?
J’ai bien aimé l’opportunité de voyager à travers le monde pour discuter d’un sujet qui est assez axé sur le plaisir. Quand j’ai parlé du projet, il y avait la notion de désir. Cela n’avait rien à voir avec un film contestataire par rapport à ce qu’on fait avec les produits chimiques de l’odorat. C’était vraiment une ode au plaisir de l’odorat, et à travers ça, la possibilité de rencontrer différentes cultures et d’explorer leur lien avec l’olfactif.

Pour vous qui êtes réalisateur, mais aussi scénariste de vos films, faire ces rencontres vous a permis de voir pas mal de milieux et de gens très différents. Est-ce que ça peut nourrir votre expérience de scénariste?
Notre métier est de plus en plus basé sur l’expérience. On ne peut pas raconter une histoire si on n’a pas une histoire de vie. Si on ne se projette pas dans le monde, c’est difficile de comprendre les émotions des personnages. C’est donc une expérience qui nourrit mon métier de scénariste. À l’inverse, je me suis aperçu que comme on n’avait pas de personnage mais un sens, il y avait un défi de tension dramatique, de construction de récit. Je pense que mon expérience précédente m’a aidé à organiser un propos narrativement intéressant (j’espère). Orchestrer ça a été un gros défi. C’est ainsi que le personnage ayant perdu son odorat est devenu le fil conducteur. Je crois beaucoup à la phrase d’Hitchcock: «Traitez vos scènes d’amour comme des scènes de meurtre, et traitez vos scènes de meurtre comme des scènes d’amour.» Dans ce documentaire, c’est drôle car ça s'appliquait entièrement. Il y avait une beauté dans les sens, mais il fallait garder la tension dramatique.(...)

À propos de la construction, je vois une rupture au milieu du film.
OK… d’accord… c’est intéressant!

Je trouve qu'on perd un peu ce fil vers la fin, qui devient une sorte de bouquet car vous abordez énormément de sujets. J’ai l’impression qu’il y a une difficulté à maintenir tous ces sujets ensemble. Je ne sais d'ailleurs pas si vous vous êtes interrogé sur le nombre de sujets durant la conception… Avec le matériel que vous avez, on peut presque faire six documentaires différents!
Oui, oui…

Avez-vous eu envie, à un certain moment, d’aller plus dans un sens ou dans un autre?
Je crois qu’on aurait pu dire beaucoup plus de choses sur le sens de l’odorat. Dans mon cas, je voulais plus faire comme un poème de kaléidoscope, où je choisis des choses, je présente une expérience humaine du sens de l’odorat. Et effectivement, il y a eu d’énormes défis pour tisser le sujet en soi. Le monteur de Werner Herzog, Joe Bini, nous a donné des conseils sur comment tisser les choses. (...) Ce n’est pas nécessairement un film narratif avec un début, un milieu et une fin. Il y a un personnage qui est porteur du flambeau, cette personne qui cherche à retrouver son odorat, mais à travers ça, c’est un portrait kaléidoscopique du sens de l’odorat.

Vous laissez une grande part aux entretiens. Habituellement, votre style est très affirmé. Vous êtes ici plus en retrait et laissez plus la place aux personnages qu’à votre univers visuel. Avez-vous envisagé à un certain moment d’aborder le documentaire d’une manière différente?
Comme dans The Imposter par exemple?

Par exemple...
Non, pas du tout. Je me suis vite rendu compte que je voulais faire des documentaires comme des essais libres, où je n’ai pas à structurer, à compartimenter. Ça, je le fais en fiction. C’est vrai que de plus en plus, les documentaires demandent à être préformatés. Ce n’est pas du tout la place que je veux prendre dans le documentaire. J’ai adoré The Imposter ou Searching for Sugar Man, mais mon approche est peut-être plus solitaire, elle consiste à aller chercher des choses et à les garder avec une certaine effervescence et une certaine partie brute. Je ne veux pas faire de découpages ou de story board. Ça, c’est la fiction qui me le donne. J’essaie d’explorer des façons de raconter qui sont différentes.

Revenons à votre rapport avec vos films précédents justement! Je ne sais pas si c’est voulu, mais un de vos films s’appelle Truffes, celui-ci s’appelle Le nez. La truffe, je rappelle que c’est aussi le nez du chien! Vous y avez pensé?
(rire) Non, pas du tout!

Même si ce n’est pas le même sens… quoi qu’on retrouve les truffes (les champignons) dans les deux films!
(rire) Inévitablement, on finit par refaire le même film, ou écrire le même livre! J’ai essayé de trouver les matières les plus étranges en matière d’odorat. La truffe et l’ambre gris sont très intéressants.

On pourrait faire un film entier sur l’ambre gris.
C’est extraordinaire comme sujet. C’est la matière la plus étrange que j’ai rencontrée dans le monde! Pour revenir à la truffe, avec nos explorateurs felliniens, c’était dur de ne pas l’aborder quand on parle de l’odorat!

Et justement, comment avez-vous fait le choix des différents thèmes, personnages ou lieux… car comme je le disais, vous rencontrez plein de monde!
On aborde la part culinaire de l’odorat, mais on s’en est quand même éloigné parce qu’il y a eu beaucoup de films sur la cuisine et les grands chefs qui ont été faits. On s’est donc focalisé sur le lien entre le désir, le sens olfactif, la sexualité, la mémoire.

Vous aviez ces thèmes bien en vous avant de commencer le tournage?
Pendant notre recherches, je m’étais dit que je voulais voir le lien que l’homme et la femme ont avec l’odorat. On est arrivé à la conclusion que l’odorat a un impact très important sur le désir, la sexualité et la mémoire parce que l’odorat est en lien direct avec le centre de la mémoire et de l’émotion. Quand on sent une odeur, on a l’émotion avant d’avoir le souvenir qui explique l’émotion. C’est à ce point. Parfois, je prends les intervenants à leur propre jeu lorsqu’ils discutent de leurs patients, et je leur pose la question sur leurs histoires personnelles avec l’odorat. C’est peut-être là que je transgresse un peu la forme classique du documentaire.

Le rapport avec le souvenir est très intéressant. J’ai déjà croisé l’odeur d’une femme, boulevard Saint-Germain… Il y avait plein de monde… et pourtant j’ai été…
Bouleversé!

C’est ça. Et à ce moment, j’ai eu l’impression de sentir la présence d'un fantôme du passé! Pour cette raison, en regardant votre film, j’ai pensé à Rebelle! Ce rapport au souvenir nous emmène presque vers un univers fantastique… qu’on retrouve beaucoup dans vos films en fait! J’ai donc l’impression que ce film, pour cette raison, malgré ses différences, a un vrai lien avec votre cinéma de fiction.
Intéressant!

(...)

Vous n’aviez pas intellectualisé ce rapport?
Non, ça serait aux autres de me dire si c’est la cas. Rendu à ce point, je ne réfléchis plus aux liens avec les films précédents.

Et si on reste sur les liens avec la fiction, on a presque des bases de fiction lorsqu’on rencontre le commerçant en truffe. Il est armé… il pourrait presque nous emmener dans un polar.
On n’a fait aucune mise en scène.

C’est filmé sur une place, la nuit, avec uniquement l’éclairage urbain… une lumière un peu jaunâtre…
C’est étrange car je peux vous jurer qu’on n’a pas planifié ça. J’ai juste dit qu’on allait faire une grande fête bien arrosée avec nos chasseurs de truffes… et qu’on allait filmer et voir ce qui se passe. Ça a dépassé nos attentes.

En fait, ce personnage, vous n’aviez pas prévu de le rencontrer?
Exactement.

C’était le seul du film?
Effectivement. C’était la plus grande surprise du film. Par contre, Molly Birnbaum, qui a perdu le sens de l’odorat, ce n’était pas prévu qu’elle prenne autant de place. C’est au fil de la construction qu’on s’est rendu compte qu’elle pourrait être le fil conducteur du film. C’est ce que j’aime dans le documentaire. C’est une forme toujours en mouvance. On n’est pas obligé de toujours tout pré planifier comme en fiction. Je trouve ça très libérateur.

Le passage au documentaire est donc un peu un hasard. Mais cela vous a-t-il donné envie de continuer à en refaire de temps en temps, histoire de prendre un peu de recul par rapport à la fiction?
Tout à fait! Accepter la part d’imprévu… mais en restant loin des documentaires souvent excellent comme The Imposter, où tout est pré écrit et scénarisé. Je veux que la quête fasse partie prenante du processus de fabrication. Je ne veux pas qu’il y ait de forme arrêtée avant le tournage. Il faut aller à la pêche et moduler la forme à mesure qu’on évolue.

Ça se construit surtout au montage?
Absolument, il n’y a pas d’idée arrêtée à savoir ce que le produit final sera. Pour Le nez, on tournait, on allait en montage, on repartait tourner. C’est un luxe qu’on ne peut pas avoir en fiction car chaque jour de tournage coûte trop cher!

Entrevue réalisée par Jean-Marie Lanlo à Montréal le 6 février 2015
 

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