Entrevue avec Simon Lavoie (La petite fille qui aimait trop les allumettes)

29 octobre 2017


Le livre de Gaétan Soucy était réputé inadaptable. Pourtant, dans la continuité de ses prises de risque en solo (le sublime et mésestimé Torrent) ou en duo (Laurentie, Ceux qui font les révolutions...), Simon Lavoie a décidé de l'adapter, confirmant ainsi qu'il fait partie de ces cinéastes qui osent, ce qui n'est bien évidemment pas pour nous déplaire. Nous avons eu envie de le rencontrer à quelques jours de la sortie de La petite fille qui aimait trop les allumettes pour parler de ce travail d'adaptation !

Je considère d'habitude que l’on n’a pas à parler d’un livre lorsqu’on discute du film qui l’adapte… mais ce cas est très particulier, notamment car le livre de Gaétan Soucy est réputé inadaptable. Ma première question est donc : Comment en vient-on à avoir envie d’adapter l'inadaptable? À moins que vous ne considériez qu’il est adaptable, puisque vous l’avez fait !

J’ai comme l’impression que comme cinéaste, on adapte toujours. On adapte ce que nous racontent nos amis, ou nos souvenirs de jeunesse. On transcrit dans le langage du cinéma une lecture, une anecdote, un fait divers. J’ai l’impression que l’adaptation est inhérente à la transposition dans le langage cinématographique. Il ne devrait pas y avoir de roman inadaptable. Ils peuvent se changer, jusqu’à être méconnaissables parfois, mais ils peuvent tous être transposés. Mais pour répondre à la question à propos précisément de ce roman, il faut revenir en arrière. J’ai lu le roman en 1998, j’avais 18, 19 ans à sa sortie. J’étais un peu un apprenti cinéaste très connecté sur ce que je ressentais, et ce récit m’avait semblé absolument adaptable car il comportait des éléments très cinématographiques. Les années ont passé, j’ai constaté qu’un producteur avait acquis les droits, et en 2013, lorsque Marcel (Giroux, ndlr) m’a contacté pour me dire que le film ne s’était toujours pas fait, et que d’autres scénaristes s’y étaient essayé, je me suis trouvé devant cette proposition. J’avais envie de travailler dessus car j’étais encore hanté par le souvenir de ce roman. Quinze ans après l’avoir lu, ce qui m’en restait, c’était justement la base de ce qui allait être mon travail d’adaptation. Tout le métalangage, les jeux de mots, la dialectique… tout ce qui était dans ce roman s’était évaporé dans mon esprit, et il me restait surtout un triangle poétique un peu incestueux avec ce père qui nie la féminité de sa fille, et la relation trouble entre les deux adolescents, mais également un quatrième personnage, avec cette créature dans le caveau. C’est vraiment ça qui m’était resté, et c'était pour moi éminemment cinématographique. Cependant, en me replongeant dans le roman, j’ai constaté qu’effectivement, ça ne pouvait pas se transposer tel quel. Je me suis demandé quoi faire de ces jeux langagiers. Le livre qu’on tient entre nos mains est en fait le grimoire rédigé par la jeune fille, dans le caveau, la nuit… ce qui est assez peu cinématographique. Je me suis demandé ce que j’allais faire de tous ces aspects-là, mais à la base, il m’était resté ces personnages et ce récit, qui étaient le germe de mon désir d’adapter ce projet. Par la suite, les aspects réputés inadaptables me sont venus de l’extérieur, du fait que c’est un roman culte. Il y a des thèses et des analyses poussées faites sur ce roman… cela veut dire qu’il y a des attentes. C’est plus cet aspect qui est inhibant.


C’est donc plus le poids…
Oui, les attentes de certains… Mais pour moi le livre était adaptable à condition d’en faire une relecture. Ce n’est pas adaptable tel quel…

Comme tous les livres, de toute façon…
Ils le sont plus ou moins…

Mais en fait, ce qui est intéressant, c’est que vous avez eu deux lectures du livre. De la première, vous était plus resté l’aspect narratif, et c’est à la deuxième lecture que vous avez plus perçu l’importance du langage comme représentatif de la personnalité de la jeune femme et de la manière dont elle a été éduquée. Or, c’est plus ce deuxième aspect qui rend le livre difficile à adapter.
C’est un défi. Il a évidemment fallu laisser de côté certains éléments. Il y a toujours la question du réalisme dans un film de prise de vue réelle. Dans le roman, il y a un décalage entre les niveaux de langue, qui sont intéressants en soi, mais qui peuvent plus difficilement se traduire dans un film… à moins d’avoir recours à des procédés comme la voix off, mais je m’y refusais.

C’est vrai que dans le livre, l’écriture nous fait bien comprendre que la fille a grandi et évolué en dehors du monde, et que sa perception du monde est totalement tronquée. Est-ce que l’usage du noir et blanc, ainsi qu’une approche graphique assez sensorielle, était un moyen pour se rapprocher de cette spécificité?
Le livre qu’on tient entre les mains est la perception de la réalité par une jeune fille. C’est à travers son filtre qu’on donne à lire ce récit. Ce qui m’intéressait n’était pas ce qu’elle perçoit de la réalité, mais les éléments qu’elle vit. On s’est dit qu’on allait être proche d’elle, pour ressentir les choses comme elle, plus que d’avoir droit à son analyse après coup. C’est vraiment l'énoncé qui nous a permis d’articuler tous nos postulats de mise en scène. Le noir et blanc est venu peu à peu dans le processus car il y a des éléments presque fantastiques, oniriques, avec une imagerie presque liée à l’horreur. On a une approche naturaliste, mais qui décolle de la réalité pour aller vers un univers particulier. Le noir et blanc nous a aidé à créer cet univers, surtout avec nos moyens limités.

Être proche d’elle pour observer l’action alors que dans le roman, elle l'intériorise et la décrit. Donc, vous revenez un peu à votre première lecture, qui est plus basée sur des faits que sur une interprétation de la réalité.
Exactement. Le roman est si baroque et complexe qu’il faut le décrypter. Pour moi, l’univers qu’il décrit est plus intéressant que l’aspect langagier qui me parlait moins. C’est ce qui se cachait derrière cette logorrhée qui m’intéressait: cet univers troublant, et qui en même temps est beau car la cruauté côtoie la beauté à tout moment. La relation avec la créature dans le caveau m’a habitée pendant 15 ans. Elle est hideuse au dernier degré, et la jeune fille la prend dans ses bras car elle n’est pas conditionnée par ce construit social de ce qui est beau. Je trouvais émouvant d’imaginer que la jeune fille avait comme confidente cette mystérieuse personne. Ce sont ces choses qui donnaient de la matière pour faire un film, même s’il a fallu en couper!

Quand on adapte, on est bien sûr obligé de faire des choix. On a déjà parlé de l’un d’eux. Mais il y a un autre aspect du roman qui est l'ambiguïté sur le genre du personnage principale. Dans le roman on comprend très tardivement qu’il s’agit d’une fille. On peut le dire car dans le film, on le sait dès la première scène. Il s’agit d’un choix d’autant plus fort que l’actrice permettait cette ambiguïté. Pouvez-vous m’expliquer de choix ?
C’est un défi qui me causait des maux de tête, car le lecteur lit ce qu’il lui est donné à lire, et on peut lui cacher ce qu’une caméra verrait tout de suite. C’était difficile de jongler avec cet aspect du genre du personnage principal. Je me suis demandé comment y parvenir. Dans la première version du montage, le film jouait encore là-dessus, mais il a été restructuré par la suite. Au fur et à mesure du tournage, mais également en postproduction, je me suis aperçu que c’était plus intéressant que le personnage se sente garçon plutôt que de faire semblant… en plus, le coup de théâtre aurait été difficile à ménager, ne serait-ce qu’en raison de la présence de l’actrice pour la promotion du film. C’était presque impossible à faire! C’était plus intéressant que le spectateur en sache plus que le personnage principal et qu’il constate la mécanique qui va faire en sorte qu’elle se croit garçon et se mette à douter progressivement.

À ce sujet, je crois que vous avez travaillé avec Gaétan Soucy quelque temps avant sa mort.
Il est mort en juillet 2013, et j’ai embarqué sur le projet en janvier. Je l’ai donc côtoyé six mois.

Avez-vous parlé de ces choix avec lui, ou est-ce venu plus tard?
En partie. J’ai décidé d’embarquer, mais Gaétan devait approuver car il avait contractuellement un droit de regard sur la personne qui allait adapter son livre. Une rencontre a donc été organisée… et nous nous sommes revus à quelques reprises. Il avait vu mes films, on a parlé d’autres films, des enjeux liés à l’adaptation. C’était un homme très intelligent, cinéphile, et qui comprenait les exigences de l’adaptation littéraire. Il ne fait pas partie des auteurs outrés qu’on change une virgule. J’ai eu le temps d’écrire une première version de scénario, dans lequel il y avait déjà les principaux postulats, comme le refus de la voix off, une approche plus directe, une esthétique plus crue, un récit purgé de cet humour parfois cabotin. C’était précieux de pouvoir échanger avec lui. Il était question au départ qu’il collabore aux dialogues. J’ai su que de son vivant, il avait validé ma démarche. C’est sûr que j’aimerais bien savoir ce qu’il aurait pensé du film. Son décès a été un choc. Je l’avais connu brièvement, mais j’ai été profondément endeuillé par sa mort. Quatre ans après, je m'aperçois que son départ m’a permis de m’approprier un peu plus l’œuvre et d’avoir les coudées franches. C’est troublant, mais il y a ceux qui restent… et la vie continue, c’est comme inexorable. Les années s’écoulent, et on s'aperçoit que ça fait déjà quatre ans que Gaétan n’est plus là!

Entrevue réalisée par Jean-Marie Lanlo à Montréal le 24 octobre 2017
 

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