Entrevue avec Brigitte Poupart (réalisatrice du film Over My Dead Body)

20 février 2012

Les Rendez-vous du cinéma québécois ont choisi comme film de clôture l’excellent Over My Dead Body (aux RVCQ le 25 février et dans les salles à partir du lendemain), qui suit le chorégraphe Dave St-Pierre dans l’attente d’une greffe de poumons. Même si vous n’aimez ni la danse, ni Dave St-Pierre, ni les documentaires, cela ne doit surtout pas vous empêcher d’aller à la découverte de cet excellent film. Pour vous en convaincre, nous vous proposons une entrevue avec sa réalisatrice Brigitte Poupart, que nous avons eu le grand plaisir de rencontrer.

Vous avez été formée au Conservatoire d’art dramatique de Montréal, et depuis, vous avez élargi votre domaine d’activité en faisant de la mise en scène ou des conceptions de spectacles… Avant le début du projet Over My Dead Body, aviez-vous déjà envisagé de faire des films en tant que réalisatrice?
En fait, j’ai toujours eu ce désir, mais je n’ai jamais eu le guts de le faire. Je l’ai plutôt fait de façon détournée. J’ai beaucoup utilisé la vidéo dans mes spectacles. J’ai fait beaucoup de spectacles multimédias avec ma compagnie, que j’ai créée en sortant du Conservatoire car j’avais besoin de cet équilibre. Dès le départ, je sentais que je ne pouvais pas être qu’une actrice. J’avais besoin d’un équilibre actrice / compagnie de création. Par la suite, la mise en scène s’est imposée, en 1996, et dès mes premières mises en scène, j’utilisais la vidéo. J’ai donc expérimenté le tournage, le montage, la façon de raconter une histoire par l’image. De fil en aiguille, je me disais « c’est vraiment un médium qui m’intéresse ». Mais je n’avais pas le guts d’écrire une histoire, d’écrire une fiction… et quand Dave m’a demandé « veux-tu me suivre », une amie m’a dit que c’était le moment parfait pour moi de faire mon premier film. Au départ, on ne savait pas ce qu’on allait faire de toutes ces images. Je lui ai dit que j’avais envie d’en faire un film, sans savoir exactement de quelle nature (film d’art, documentaire, fiction…). Mais j’avais envie de faire quelque chose avec ça, et il m’a dit « vas-y, il n’y a pas de problème ». Et c’est comme ça que s’est construit le projet…

À la base, c’est lui [Dave St-Pierre] qui vous a demandé de le suivre…
Oui!

Mais ça aurait pu être les derniers jours de sa vie…
Exactement!

On vient de voir que vous aviez une motivation artistique, mais cela a tout de même dû être difficile d’accepter ce genre de projet. Certains jours, vous pouviez vous dire : « aujourd’hui, je le filme peut-être pour la dernière fois »!
Exactement, je pensais toujours à ça!

Comment ça s’est passé… avant d’accepter le projet?
Quand il m’a demandé, j’ai pris une semaine pour y penser car je me disais « C’était peut-être effectivement les derniers moments de sa vie… et si c’est le cas, comment je vais faire quelque chose avec ça après. » Sur le moment, ça va car tu passes des moments avec ton ami, mais après, je me serais mal vu aller en montage et regarder ces images à nouveau, repasser du temps avec lui alors qu’il n’est plus là! J’y ai pensé… mais je me suis dit que c’était sa volonté! C’était une sorte de testament, une volonté de laisser une trace de lui, mais aussi une image. On peut voir qu’il ne se laisse jamais aller devant la caméra. Il voulait laisser une image de lui car dans sa tête, il ne passerait pas au travers. Il se disait : « Je veux que les gens se souviennent de moi de cette façon là! » De mon côté, j’ai essayé de le contrecarrer, et je pense qu’à la longue, j’ai réussi à avoir le naturel et à aller dans son intimité. Donc, je pensais tout le temps à la mort, mais heureusement, ce n’est pas arrivé… vers la fin, lorsque les greffes ne fonctionnaient pas, j’ai commencé à avoir un peu peur que la fin ne soit pas la même!

Dans le film, on vous entend dire que vous savez qu’il a besoin de vous, mais que vous n’allez pas vers lui car vous devez continuer à tourner. Je ne sais pas si c’est arrivé à plusieurs moments…
Oui!

Pendant ces moment là, vous ne vous disiez pas « est-ce que je vais vraiment aller jusqu’au bout »?
Je me le suis dit à ces moment là… comme quand il n’allait pas bien au deuxième téléphone… je me disais il faut que je tienne la caméra. Peut importe ce qui va arriver. Et si c’est ça la conclusion, la résolution du film… s’il crève devant mes yeux… et bien ça va être ça! C’était le parti pris, c’était le pacte que j’ai fait avec Dave. Quand il m’a dit « je veux que tu me filmes », j’ai en quelque sorte signé un contrat! Peu importe la fin, il faut que je le filme. Il m’avait dit « Je t’ai choisie toi car je sais que tu es capable de le faire, mais parce que je sais aussi que tu ne pleureras pas, parce que tu vas être là, parce que tu vas être forte puis parce que tu vas tenir la caméra! » C’était vraiment un pacte! Il y a eu plusieurs de ces moments pendant le tournage…

Sa volonté était de laisser une trace… mais en voyant le film, on se demande aussi s’il ne voulait pas continuer son projet artistique, pour continuer à se mettre en scène, à mettre en scène son corps d’une autre façon depuis qu’il avait arrêté de danser.
C’est une belle analyse, mais en fait, tout le côté onirique, plus mis en scène, ça vient de moi. Ça ne vient pas de lui. Il faut savoir que rendu à ce moment là, il était tellement affaibli par la maladie que tout était difficile. Je lui proposais de faire des trucs comme ça pour le garder éveillé créativement et intellectuellement, car il dépérissait beaucoup. Je lui ai donc proposé d’aller marcher dans la ville et de le filmer… et il s’est pris au jeu, et il a aimé ça… et effectivement, il a eu cette réflexion en voyant ce que ça pourrait donner! Il a accepté, et il a proposé des trucs.

Et quand il a fait son spectacle sur scène, c’était après que vous lui proposiez de se mettre en scène dans le film?
Oui. On a commencé à tourner en août, et son spectacle solo Over My Dead Body était en février…

Et toutes les scènes un peu oniriques ont été tournées avant la greffe? Vous n’avez plus rien tourné après la greffe avec lui?
Non.

J’ai eu l’impression en voyant le film que la greffe vous avait permis de vous libérer. Mon impression était qu’au début, il y avait un film sur Dave St-Pierre, et qu’après, c’est devenu un film de Brigitte Poupart!
Ah… c’est intéressant ça!

Mais en fait, c’est avant la greffe que vous commencez à vous réapproprier le film!
En fait, avant qu’on ait un premier donneur, ça a pris un an et demi! Durant cette période, j’ai tourné des images oniriques, les plus lyriques sur Dave, car je me disais « il faut que ce soit un film à l’image du chorégraphe et du créateur. » Mais je ne savais pas encore ce que j’allais faire avec ces images là. Mon instinct me disait « il faut que j’aie des images » car je ne savais pas s’il passerait à travers l’opération, mais je savais dès le départ que je ne voulais pas filmer après l’opération. Pour moi, le film s’arrêtait aux portes du bloc opératoire. Je commençais donc à construire le film dans ma tête, mais je ne pouvais pas imaginer que ça prendrait trois appels… et c’est surtout au montage que j’ai eu le goût de raconter une histoire, comme au théâtre. Et c’est vrai que je me suis approprié la matière… et ça me fait plaisir que vous le disiez d’ailleurs, car j’ai travaillé très fort à essayer de raconter une histoire! Et là, je me suis dit que ça me prenait un prologue, sur l’homme, l’homme qu’il est dans la vie, l’homme qu’il est sur scène, le créateur, l’homme et sa maladie, sa maladie et sa création… et ensuite la greffe. J’ai donc essayé de construire quelque chose car tout du long, j’avais en tête le spectateur. C’était comme quand je crée une pièce au théâtre. Il faut donner des clés de compréhension au spectateur, il faut qu’il y ait un ancrage émotif, il faut qu’il puisse s’attacher à Dave. Et pour ça, il faut qu’on le connaisse un minimum. C’est pour ça aussi que ça m’a pris presque deux ans pour faire le montage. Je me suis rendu compte que ça me prenait une entrevue avec le chirurgien, ça me prenait ci… je retournais donc en tournage et je construisais au fur et à mesure, en allant chercher les morceaux qui me manquaient. C’était important pour moi que monsieur et madame tout-le-monde puissent avoir accès à ce film, que ça ne reste pas quelque chose d’hermétique.

Le film dure 80 minutes, et j’ai été très impressionné car en 80 minutes, vous abordez pleins de sujets : l’homme, son rapport à la maladie, au corps, à l’art, à la création…
Le thème de la mort est très très présent.

Oui… la mort bien sûr… et il y a aussi un vrai travail audiovisuel…
Tout à fait!

À ce propos, les musiques de Misteur Valaire sont très bien utilisées… ce qui n’était pas évident!
Non… et c’était une commande très claire. Je voulais vraiment créer une tension. Et c’est vrai que tous ces thèmes, c’était aussi pour moi une façon d’aller au-delà de juste la petite histoire. Car à un moment donné, j’ai regardé les images et je me disais « mais on s’en fout de cette histoire! » Il fallait que ça soit plus large… qu’on se sente confronté comme spectateur à la mort et à la maladie. On a du mal avec la souffrance, on a du mal avec la mort… c’était important pour moi d’avoir des images crues d’un corps qui dépérit, de voir les côtes, de voir quelqu’un de chétif, qui a du mal a respirer. Pour moi, il fallait aller crument dans ses images-là, mais aussi développer un rythme, une tension, pour que le spectateur soit confronté à sa propre mort, à sa propre souffrance, à la peur de la maladie, à tous ces thèmes sous-jacents.

Et au-delà de tous ces thèmes que l’on a évoqués… ce qui m’a beaucoup touché, on en a un peu parlé, ce sont les entrevues avec le chirurgien…
Ah oui…

Parce que… les héros de notre temps, ce sont eux!
Absolument!

Au-delà de tous les thèmes, est-ce qu’il reste des thèmes que vous vouliez aborder, mais que vous avez laissés de côté au moment du montage?
C’est sûr qu’il faut faire des choix! J’aurais pu parler plus de la solitude, de l’amour qu’il a mis de côté, de la famille, de ce que veut dire accompagner quelqu’un. Car je l’accompagnais aussi… de plus en plus, sans savoir où je m’en allais, ce que ça allait me demander. Quand je me suis ramassée à l’hôpital, en convalescence, je l’ai aidé, je l’ai torché, je l’ai fait manger… c’est allé jusque-là dans l’intimité avec Dave… j’aurais pu aussi aborder ce thème, mais je ne l’ai pas fait, je n’ai pas voulu parler trop de moi. Je voulais m’effacer derrière le personnage de Dave, mais en donnant mon point de vue, car j’étais le seul lien avec le spectateur. On n’a pas tous la fibrose kystique… donc je voulais donner mon point de vue d’observatrice, mais sans me mettre en avant plan!

Mais en même temps, c’est un danger pour vous car vous prenez le rôle de voyeur en fait, à nos yeux…
Complètement!

Vous y avez pensé?
Oui… j’ai réfléchi longtemps pour savoir si je devais mettre ma voix sur le film… J’ai essayé toutes sortes de choses, et à un moment j’ai fait de la narration et je me suis dit que c’était évident! Mais je me suis souvent posé la question de savoir jusqu’où je devais m’insérer dans cette histoire. Et par rapport au chirurgien… c’est un cadeau extraordinaire… il m’avait dit « appelle-moi si tu veux », et une fois que tout a été terminé, je l’ai appelé. Il m’a reçue pour deux heures d’entrevue. À la fin de l’entrevue, il m’a dit « J’aimerais te proposer quelque chose. Veux-tu venir tourner une opération comme celle que Dave a reçue? » C’est comme ça que j’ai tourné l’opération. Ce n’est donc pas Dave qu’on voit sur la table d’opération au départ! C’était un cadeau inestimable. J’ai trouvé ces gens d’une générosité incroyable. Ce sont des demi-dieux ces hommes-là! Vivre sur appel constamment! Moi, j’ai vécu sur appel comme Dave pendant un an et demie, et j’ai trouvé ça insupportable. Ces gens-là vivent comme ça tous les jours… il y a toujours des gens sur la liste d’attente! Ce n’est jamais fini! Et ça, ça m’a beaucoup touchée… Ils passent huit à dix heures sur une opération! Je l’ai vu quand il est sorti de l’opération! Quand il est venu nous dire que tout allait bien, je l’ai à peine reconnu! Au départ, je croyais qu’il nous annonçait une mauvaise nouvelle car il avait les yeux rouges comme quelqu’un qui vient de pleurer… une fatigue comme j’ai jamais vu… et il a juste tiré une chaise, il s’est assis et nous a dit : « tout est beau… avez-vous des questions? » On a dit non… il a répondu, « parfait, je m’en vais me coucher! ». Ce sont des hommes… quand ils parlent… ils ont un charisme… c’est très impressionnant!

Je voudrais revenir à vous. On parlait tout à l’heure de voyeurisme… En tant que comédienne, vous vous êtes mis à nu sur scène, au propre et au figuré. Vous avez aussi fait de la mise en scène… vous aviez donc plus de hauteur. Et là, vous aviez un rôle très différent. Cette expérience vous a-t-elle apporté quelque chose artistiquement?
(…) Je pense que c’est propre à un acteur de s’adapter à toutes sortes de situations. Je pense que j’ai amené cet atout à la mise en scène. Comme metteur en scène, je dois avoir cette même disponibilité d’adaptation pour aller chercher le meilleur des acteurs qui sont devant moi. Et j’ai un peu fait ça avec la caméra. Je devais l’apprivoiser à travers le film, et je me suis adaptée à cette situation en me disant « il faut que tu fasses ça! » Comme un acteur. Mon personnage, c’était ça… j’avais un rôle de voyeur. Ce n’est pas un trait de personnalité, c’était juste un personnage que j’avais à jouer à ce moment là de ma vie!

Donc, votre expérience de comédienne vous a aidée à accepter la proposition de Dave St-Pierre?
Énormément!

Vous disiez tout à l’heure qu’il vous manquait un petit déclic pour vous mettre à la réalisation! Maintenant, vous allez vous y mettre? Peut-être dans la fiction, l’expérimental?
J’aimerais continuer à explorer ce médium car je suis tombée en amour avec. Les cinéastes sont chanceux… Au théâtre, c’est plus limitatif. Notre cadre est fixe. À l’intérieur, on essaie de placer des mouvements. C’est pour ça qu’on met des vidéos parfois, pour briser le quatrième mur et investir un peu plus l’espace. Mais avec le cinéma, on peut raconter des choses de plein de façons, bouger le cadre, bouger la couleur, bouger le textures… c’est très riche, et ça a vraiment déclenché quelque chose en moi de très fort au niveau de la création.

Il n’y a rien d’écrit pour l’instant?
Non… mais j’ai beaucoup d’idées!

Et pour finir, une petite question plus personnelle… pour moi! C’est Wim Wenders qui m’a fait aimer le cinéma… et en voyant le dossier de presse, avant la projection, j’ai forcément pensé à lui! Le sujet du film, sur le papier, c’est à la fois Nick’s movie (son film sur les derniers jours de Nicholas Ray) et Pina bien sûr… Je ne sais pas si nous avons les mêmes références… vous avez pensé à Wenders?
Ah oui… J’ai beaucoup pensé à lui car il y a beaucoup d’onirisme dans son cinéma, et c’est ce que je voulais apporter avec Dave. Je voulais qu’on décolle un peu du réalisme car les prises à l’hôpital sont réalistes. C’est du cinéma direct. Il n’y avait pas tant de choses à faire au niveau de la forme! C’était très important pour moi d’installer une forme plus lyrique, plus onirique, et c’est vrai que c’est tellement inspirant! Ça me branche complètement… Wim Wenders, Peter Greenaway… tous ces traitements, qui sont théâtraux en fait. Je dois l’admettre en effet, ce sont des références très très fortes!
Entrevue réalisée par Jean-Marie Lanlo à Montréal le 20 février 2012
 

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