Entrevue avec Denis Côté (réalisateur de Bestiaire)

3 avril 2012

Nous avons eu le très grand plaisir de rencontrer Denis Côté à quelques jours de la sortie de Bestiaire (en salles le 6 avril), son dernier film (une fois de plus) inclassable. Nous espérons que cette discussion vous donnera envie de participer à l’expérience!


Comment vous est venue l’envie de réaliser Bestiaire?
Il y a déjà un côté très anecdotique. J’avais tourné pour Curling une scène avec un tigre, et au zoo, on m’avait dit « tu reviens quand tu veux ». Ça m’est resté en tête. J’alterne beaucoup entre les plus gros et les plus petits projets. Après Curling, j’avais le désir de me révolter contre une équipe technique de 25 personnes, un scénario très écrit, la pression d’un distributeur de performer… ma réaction a été de partir avec trois copains en forêt et d’improviser. Bestiaire venait de ça. Je me suis dit « J’ai une invitation au zoo, profitons-en ». Bon… je n’avais pas le désir de faire un documentaire traditionnel sur un zoo… je ne suis pas un amoureux des animaux… je me suis dit « comment on filme des animaux aujourd’hui, en 2012? » Peut-on encore filmer un animal de façon originale? Peut-on filmer un animal pour son potentiel esthétique, sans l’humaniser, sans sombrer dans l’anthropomorphisme à outrance. (…) Je me suis demandé si on pouvait aller au zoo sans penser à rien d’autre que filmer des animaux. Est-ce que ça ferait un film? Ça pourrait être projeté sur un écran ou ça irait dans une galerie d’art? (…) Quand on regarde les animaux, c’est soit sur Youtube pour rigoler, soit c’est National Géographic… Nous sommes donc partis sans scénario et nous sommes passés cage par cage, animal par animal, et on a fait des cadrages extrêmement rigoureux, sans rien intellectualiser, sur quatre saisons. Le film a été fait en huit jours répartis sur un an, et il fallait créer au montage une sorte de structure hypnotique qui pouvait fonctionner sur le public. Est-ce que ça devait durer quatre heures ou quinze minutes, je ne savais pas, mais il fallait créer une structure hypnotique. Avec le temps, j’ai découvert que le film m’a un peu piégé. On dirait que le film est militant, un peu sombre, qu’il veut dénoncer… mais on n’est pas certain. Le film s’est donc teinté par lui-même de quelques indices, mais je ne peux pas vous dire qu’au départ c’était mon intention. Je suis un peu piégé par ça, mais j’aimerais aujourd’hui que le film se tienne seulement par ses propositions esthétiques et son désir de fiction, car 75% de ce film est recréé au son. Il y a un hors champ qui est assez terrible, comme une menace qui plane et qui vient du grand désir de fiction qu’il y a autour du film. Ce n’est ni une fiction, ni un documentaire, ce n’est pas un docu-fiction. Qu’est-ce que c’est? Ça va au-delà des étiquettes, ça semble plaire à des gens sur grand écrans d’après la réception dans les festivals (Sundance, Berlin…). Ne pas savoir vraiment ce qu’est cet objet est assez excitant.

Il y a un côté art contemporain… J’ai beaucoup pensé au film de Douglas Gordon et Philippe Parreno, Zidane, un portrait du 21e siècle.
Oui, oui, oui…

Il y a bien sûr de grosses différences. Dans votre film, la spécificité graphique réside dans le choix du cadre, dans Zidane, c’était dans celui de la focale, avec de très gros plans! Mais dans les deux cas, on arrive à quelque chose de très abstrait…
Mais qui nous oblige à nous projeter dans l’objet.

Voilà…
On se projette dans la tête de Zidane, on se projette dans tout ça, car le film nous laisse ce temps-là! Le film ne psychologise rien, il n’essaie pas d’établir une quelconque narration, mais il nous laisse le temps. Au montage, on essayait de mettre des mots sur ce qu’on faisait, et je suis sûr qu’ils ont eu les mêmes considérations. Avec mon monteur, on se demandait pourquoi ce plan-là va là, pourquoi celui-là va là, pourquoi celui-ci fait trois minutes et celui-là 15 secondes? Tu ne sais jamais car aucune des solutions n’est narrative ou psychologique. Tout est intuitif, tout est du domaine de l’hypnotique. Est-ce que ça fonctionne à la fin? On ne le sait pas. (…) J’ai l’impression que le public a besoin de se faire guider au cinéma. Si je filme mes animaux avec une caméra à l’épaule et que je m’approche du pelage, c’est comme si je guidais le public dans ce qu’il doit penser. En plans fixes comme ça, c’est terrible! Tu obliges le spectateur à pénétrer ce plan, et il ne sait pas comment! Et il n’aime pas être en dehors de sa zone de confort… et donc il surintellectualise tout et se demande comment entrer dans le plan, car il ne comprend pas les motivations du cinéaste. Ça, j’aime beaucoup… ça vient un peu de l’école autrichienne : Ulrich Seidl ou Nikolaus Geyrhalter. C’est très allemand aussi. Cette apparente froideur oblige le spectateur à se projeter dans le film. Certains ne veulent pas. Quand quelqu’un me dit « Je me suis ennuyé pendant Bestaire », ça m’intéresse de discuter avec, de savoir pourquoi. Est-ce que la forme l’a obligé à se tenir loin du film ? Est-ce qu’il n’a aucun rapport avec les animaux, et donc c’est un film qui ne lui parle pas du tout ? Ça m’intéresse ! Par contre, un spectateur qui me dit « Curling m’a ennuyé », et bien c’est raté… c’est sans appel… on ne peut pas discuter ! (…) Mais la probabilité d’ennuyer quelqu’un qui regarde Bestiaire m’intéresse ! Je ne devrais pas, mais ça m’intéresse ! Pour l’instant, il y a des gens choqués (car pour eux, les zoos, c’est horrible), d’autres sont éminemment tristes car ils ont projeté un côté très humanisé à ces animaux (« c’est triste, l’oiseau n’a qu’une aile »). Certains rigolent et d’autres s’ennuient ! Toutes ces émotions, ces façons de recevoir ce film, qui est très art contemporain, ça m’intéresse ! Une dame à Sundance m’a dit « votre film n’est pas sur les animaux, mais sur la place du spectateur au cinéma ». (…) Elle m’a dit, « on dirait que ça ne vous intéresse pas, les animaux ! ». Le film commence et les gens regardent un objet et essaient de se placer pour regarder un objet… c’est ça ! J’aurais pu filmer des gens dans un centre d’achats… la question animalière… désolé… mais ça me parait un peu accessoire ! (…)

Dans un documentaire, on oriente le regard… là, vous n’imposez rien, ce qui nous oblige à voir (comme pour Zidane d’ailleurs) quelque chose qu’on a l’habitude de voir, mais d’une manière inhabituelle et donc de redécouvrir le sujet !
C’est assez étrange, car au Cinéma du réel, à Paris, un mec vient me voir. Il avait l’air un peu primitif et me dit « Moi, ça fait quinze ans que je travaille avec les animaux … » Je l’écoutais à peine… et avant de s’en aller, il m’a mis la main sur l’épaule et m’a dit « C’est comme si après quinze ans à regarder les animaux, j’avais vraiment appris à les regarder aujourd’hui ! » Le mec venait de me dire un truc super génial ! Quelqu’un d’autre, à Prague, m’a dit « Merci de m’avoir redonné mes yeux »… Tu abordes ce film d’une façon assez naïve, primitive… et tu entends des beaux commentaires comme ça ! Cinématographiquement parlant, ces commentaires-là, c’est valable ! Est-ce que j’aurais filmé les animaux avec un regard nouveau ? Ça parait prétentieux de dire ça… mais si ça fonctionne sur certains spectateurs… Ça reste quand même juste une vache ou un lama !

Mais comme vous ne prenez pas le spectateur par la main, certains vont passer à côté…
Si on veut rester à l’extérieur de mes films, c’est simple. (…) J’ai été accusé d’être un cinéaste formaliste. Au début, ça me gênait. Je me disais « Est-ce que je ne suis que ça ? » Et à un moment donné, je me suis dit que c’est justement ce qui m’intéresse au cinéma. Questionner la forme ! Au Québec, il faut que les gens mettent leurs tripes sur la table, il faut raconter notre vie, il faut être autobiographique, sincère ! Je suis désolé, mais quand je fais Bestiaire, je suis sincère dans mon obsession pour la forme ! Non, ce n’est pas un film fait avec le cœur. Je ne l’ai pas fait en ressentant des émotions ! J’ai fait un film avec ma tête ! Et au Québec… ce n’est pas pour rien si mes films marchent mieux en festival. Je vais avoir des supers beaux textes en France sur mes films. Au Québec, on préfère les films faits avec nos tripes. Et Bestiaire n’est pas vraiment fait avec nos tripes.

Je vais rester sur l’aspect graphique… Le travail sur la forme, un peu abstrait, avec les cadres très précis, on le retrouve lorsque vous filmez les animaux ou les visiteurs. Mais quand vous filmez le taxidermiste ou les soigneurs, j’ai l’impression qu’on est plus proche du documentaire.
Oui.

Pourquoi ce choix?
Quand on fait un film comme ça, on est habité de craintes assez terribles. Est-ce que je vais ennuyer les gens? Est-ce que ce film est valable? Est-ce qu’il n’est pas qu’un pur exercice… donc, ça se passe dans la création du son. Si on commence à s’ennuyer, le son nous réveille. Ça, c’était conscient! Même chose quand j’installe la partie avec les taxidermistes. (…) J’avais besoin d’intégrer des éléments plus informatifs. Je baisse peut-être la garde de la forme, mais j’en avais besoin. Il y a une scène que j’adore, qui semble faire la synthèse de tout le film, c’est la scène avec la hyène. Quand les trois filles viennent s’occuper de la hyène dans un système de contention. Je trouve que c’est aussi brutal qu’amoureux! Tout est dans cette scène, mais elle est plutôt informative, c’est vrai! (…) Quand je fais un tel film, mes désirs de fiction et d’observation se rencontrent, se bousculent, pour arriver à la fin à un refus de l’étiquette. C’est un film d’essai, mais il y a une crainte d’avoir un film pas assez dynamique. (…) À un moment donné, tu donnes des bonbons aux spectateurs. L’autruche, c’est un bonbon; les lamas dans la neige, c’est un bonbon; les taxidermistes, c’est un bonbon! J’ai l’impression qu’il faut être dur, gentil, dur, gentil avec le public. Mais il n’y a pas de vérité, pas de solution… il y a juste des essais et des erreurs. (…) Ça me garde en vie. (…) Essais, erreurs, ne pas perdre la main, provoquer un peu par-ci, toucher un peu par-là…

Justement, par rapport à votre rapport aux spectateurs. Vous avez une volonté de déstabiliser le spectateur (ce qui est presque éducatif, surtout quand on voit les films qui marchent) ou est-ce que vous pensez surtout à votre désir de faire du cinéma?
Ce qui m’a le plus choqué, c’est quand on a écrit que je ne faisais des films que sur moi-même et que je ne considérais pas assez le spectateur. Ça m’a hanté! C’est arrivé à son apogée au moment d’Elle veut le chaos, qui est le film que j’aime le moins… j’ai une vraie relation amour / haine avec ce film! C’est vrai qu’avec ce film, je n’étais pas en paix avec le spectateur. J’avais un désir de provocation qui n’était pas sain. Je le sais seulement aujourd’hui! Depuis, avec Carcasses, Curling et Bestiaire, j’ai l’impression que je redonne au spectateur la place que je devrais lui donner quand il regarde mes films. C'est-à-dire une place d’interaction complète avec le film. Je ne lui donne rien tout cru dans le bec, je lui demande de travailler, mais ce n’est pas méchant, et je ne le piège pas à un moment donné comme je le faisais dans Elle veut le chaos. J’ai envie de dire que Bestiaire est le film absolu pour le public! À la limite, je me tais, je le donne au public… et si vous voulez venir me dire que c’est un film qui vous a choqué, je vous dis merci. Si c’est un film qui vous a ennuyé, je vous dis merci. Si c’est un film qui vous a fait rire, je vous dis merci! Le film servait à ça… il est pour le public, et l’idée du public au cinéma m’intéresse énormément. Beaucoup plus que tout ce qui a été écrit sur moi. Et ça, je tiens à le dire! (…) Je trouve insultant d’assoir un public dans une salle et de lui donner toutes les réponses à la fin! C’est la méthode hollywoodienne depuis toujours, mais je ne veux pas participer à ça! (…) Un film ne trouve pas le public… il trouve son public… je pense!

(…)

Tout à l’heure nous parlions de documentaires. Je voudrais y revenir un peu! Les états nordiques, c’est de la fiction qui est filmée comme un documentaire; Carcasses, c’est un documentaire qui se transforme en fiction; Bestiaire a un point de départ documentaire mais est en fait de l’art contemporain…
Tout cela est bien dit…

Quel a été votre rapport au documentaire dans votre passé de cinéphile?
Quand on est critique de cinéma, on doit décider des grandes dates de la cinématographie québécoise et mondiale. J’ai été très marqué par le cinéma direct québécois. Mais plus que ça encore, je trouve qu’un cinéaste a été très important. Celui qui a malmené le réel d’une façon fascinante, c’est Robert Morin. Je le trouve parfois sous-estimé, parfois sur-estimé, mais sa façon de réapproprier le réel par la fiction m’a fasciné. De plus, par les petits budgets que j’ai eus, je suis obligé de négocier avec le réel… mais le documentaire d’observation pur et dur ne m’intéresse pas. Je ne suis pas assez chaleureux pour aller si facilement vers les autres. Je ne suis pas quelqu’un qui va vivre neufs mois avec mon sujet pour apprendre à mieux le connaitre. Il faut que je m’approprie le réel, que je le malmène. Il faut que je mente par rapport au réel. Quand j’apprends aux gens que 70% du son de Bestiaire a été manipulé, certaines personnes disent qu’on ne peut pas, que ça ne se fait pas. Oui, on peut! À chaque film, je cherche comment manipuler le réel en donnant l’impression de le filmer. J’adore ça. Il y a un côté menteur que j’adore au cinéma. Un côté de manipulation du réel que j’adore. À l’opposé, je déteste la science-fiction, les films fantaisistes, Tim Burton, les univers fabriqués à la Terry Gilliam, toutes ces choses-là, je ne connecte pas du tout. L’animation, je n’en regarde pas. J’ai une obsession pour le réel qui me garde vraiment en vie, qui est très importante dans mon travail. Ou sinon, j’aime le cinéma d’horreur. Mais même dans le cinéma d’horreur, ce qui m’intéresse, ce sont les films de zombie ou de cannibales… donc le décor reste toujours très réel. J’ai toujours des débats avec les gens qui me parlent d’éthique dans le documentaire! Il y a eu beaucoup de débats sur Carcasses. Les gens posent la question de l’exploitation… jusqu’à quel point on peut exploiter le réel ou les gens dans le réel? C’est une question qui m’intéresse beaucoup. Mais après avoir passé un beau contrat humain avec nos sujets, on peut délirer avec le réel. Dans Les états nordiques, il y a des trucs trashs. Carcasse, c’est mon film préféré car il n’y a rien de plus menteur par rapport au réel. Bestaire… on vient d’en parler! Et Curling aussi. Il nous donne l’impression d’un Québec très très réel. Ce monsieur existe. Cette petite fille existe. Mais si on regarde bien, ils n’existent pas. Il n’y a pas de porte d’entrée réaliste dans Curling, mais en apparence, tout est réaliste : la neige, le parler, les vêtements, ce monsieur-là avec sa moustache. Tout est réel. Mais sur papier, il y a une petite fille qui rencontre huit cadavres et qui… non… les choses s’annulent. J’aime beaucoup ça! Mais on perd son public quand on joue trop avec ces choses. C’est trop du jeu, et ce n’est pas assez ancré dans un réel que les gens aiment. On est très humanistes au Québec. Il faut jouer dans les tripes, il faut être humain, il faut pleurer… et moi, je déjoue ça un petit peu!

Une dernière question pour finir… pas très originale!
Le prochain film?

Oui… on en a déjà entendu parler… mais où en êtes-vous?
On est dans l’attente. L’attente un peu pénible. On a eu un oui du Québec. On attend celui du Canada. Il y a eu un non de la France, et on réessaie à nouveau. J’ai Valérie Donzelli, Pierrette Robitaille et Marc-André Grondin. Pour l’instant, le casting tient toujours. C’est comme Curling. C’est une aventure de fiction tout ce qu’il y a de plus fictionnel. Après Bestiaire, j’ai besoin de diriger des comédiens, d’écrire un vrai scénario… Ça s’appelle Vic et Flo ont vu un ours. Si tout va bien, on tourne en août/septembre. Si tout va mal, il faut sauter une année. Ça se peut que la France dise non et que ça reste un film très canadien… c’est ce qui est arrivé avec Curling. Ça aurait dû être une coproduction, mais ça n’a pas fonctionné en France. Parce qu’en France, je ne suis pas très connu. Curling est sorti, mais ça n’a fait que 8000 entrées. Les critiques étaient magnifiques, mais c’est long! Au Québec, je suis un peu plus protégé. Donc, les doigts croisés pour ça… et après, je vais refaire un Bestiaire. C’est sûr que j’alterne… Je ne comprends pas les cinéastes qui font un film à un million, le prochain doit être deux et le prochain doit être quatre et le prochain doit être aux États-Unis! J’ai ben du mal à me projeter dans ce côté carriériste là!
Entrevue réalisée par Jean-Marie Lanlo à Montréal le 2 avril 2012
 

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