Entrevue avec Michel Poulette (Maïna)

17 mars 2014

Avec Maïna, Michel Poulette nous propose une formule qui devrait plaire à un large public: superbes paysages, histoire d’amour, thème de l’ouverture à l’autre et adaptation d’un roman culte. En attendant de savoir si le film sera le premier succès québécois de l’année, nous avons eu envie de le rencontrer!

Maïna était à l’origine un livre à succès. Qu’est ce qui vous a plus au point de vous donner envie d’en faire un film?
Il y a avant tout trois éléments. J’aimais beaucoup les personnages et l’histoire mais également le thème de la peur de l’autre. De plus, il n’y avait jamais eu de film au Québec qui parlait à la fois des Premières nations et des Inuits... et ça se passait avant l’arrivée des Blancs. Tout cela mis ensemble représentait un potentiel très intéressant. Ce qui est étonnant également, c’est que ces deux groupes étaient ici avant nous… mais finalement, on ne connaît presque rien d’eux!

Le potentiel visuel devait être important également… l’histoire vous permet d’explorer deux types de paysages très intéressants…
Exactement. Je trouvais que tout ça était vraiment gagnant dès le départ. Je suis allé tourner à Mingan car j’avais vu les fameux monolithes. Je voulais voir si c’était aussi intéressant dans la vraie vie… et c’était beaucoup plus intéressant! Nous nous sommes arrangés avec Parc Canada et nous avons eu l’autorisation de tourner là-bas. Et nous avions aussi un bon directeur photo (Allen Smith, ndlr). Un bon réalisateur, c’est un gars qui doit être bien entouré. Sa job, c’est d’être en charge du storytelling. En soi, n’importe quelle idée est bonne. Il faut juste être sûr qu’on ne tourne pas une scène qui va être magnifique mais qu’on ne garde pas au montage car elle nous mène ailleurs!

Il y a donc plein d’élément très attirants pour un metteur en scène dans ce projet, mais y a-t-il eu des craintes par rapport à d’autres? Je pense déjà au fait d’adapter ce qui est presque un roman culte au Québec…
Le plus drôle, c’est que je ne le savais pas quand j’ai pris une option dessus!

Ça vous a peut-être permis de vous sentir plus libre pour l’adaptation?
Je me serais senti aussi libre… il n’y a pas de problème. Dominique (Demers, ndlr) y retrouve l’esprit de Maïna, et la majorité des personnages. C'est en parlant avec elle après que j’ai appris après qu’elle en avait vendu 48.000 exemplaires.

Au Québec, c’est énorme!
Quand on vend 5.000 livres, c’est un best-seller. Elle en a vendu 10 fois plus! On s’est donc dit que ça valait la peine de faire un peu de promotion!

Et parmi les éléments qui peuvent faire réfléchir avant de se lancer dans l’aventure, il y a aussi le budget, qui est important pour un film Québécois.
Tout est relatif. Agaguk a coûté 30 millions il y a 25 ans! On a fait Maïna pour 8,5. Si on avait été à Montréal, ça nous aurait coûté 5,5 millions. Le reste, c’est parce qu’on a tourné dans les vrais lieux et avec le vrai monde. Mais ça reste un bon budget en effet. Ce qui est important c’est de bien budgéter un film. La majorité des gens au Québec, lorsqu’ils lisent un scénario, ne se demandent pas vraiment combien cela va coûter. Ils se disent: «Ça, je vais le vendre pour 6 millions». Ils te laissent alors aller dans la scénarisation, tout le monde s’emballe, des décisions importantes sont prises… et au moment de tourner, ils disent «Oui, mais ça en coûterait 7». Mais pourquoi ne pas donner la bonne évaluation dès le début?

Vous parliez de filmer sur les lieux, avec des gens du coin… Les acteurs sont tous des autochtones. Je pense qu’il n’y a pas beaucoup d’acteurs professionnels…
Ils sont tous professionnels.

Dans le film, en effet… mais je voulais dire en général. Il doit y en avoir assez peu, non?
Et bien non! On a vite vu avec Murielle Laferrière que c’est même un peu l’inverse. Pour les Innus, on a vite su que Maïna ne serait pas une francophone. Personne de son âge n'avait assez d’expérience. Mais du côté anglophone on en a trouvé 4 ou 5, dont Roseanne Supernault. (...) Je voulais que tous les rôles innus soient joués par des gens de descendance de Premières nations. C’était d'ailleurs pareil pour les Inuits mais pour eux, c’était plus facile. Beaucoup d’acteurs inuits venaient du Nunavut car beaucoup ont une expertise en tournage. (...) Pour les trouver, j’ai eu recours à mon ami John Huston, qui est un réalisateur des Maritimes, dont le père a aidé à mettre sur pied la première coopérative d’art inuit. Il est donc devenu mon consultant et a pu me proposer des démos.

Pour moi d’ailleurs, une des plus grande force du film, ce sont les acteurs et la direction d’acteurs. Je trouve qu’ils sont d’une belle justesse. Mais vous ne parlez pas leur langue…
Mais eux parlent la mienne!

J’ai l’impression qu’on perçoit la justesse à l’écran… mais peut-être plus difficilement pendant le tournage si on ne parle pas la langue.
Pas tant que ça car les dialogues étaient très courts. De plus, on a travaillé en préparation avec eux, en présence constante des consultants. (...) Il fallait juste que je me concentre comme il faut, et que je fasse confiance aux gens qui étaient là.

Par contre, une chose me dérange un peu. J’avais d’ailleurs fait la même remarque à Kim Nguyen à propos de Rebelle! La voix off est celle du personnage principal… mais est en français. Pourquoi elle ne raconte pas son histoire dans sa langue?
C’est bien simple! Si je n’avais pas fait ça, la grande majorité du public serait allée voir la version doublée. Or, comme les personnages ne parlent pas beaucoup, les sous-titres sont réduits au minimum. On ajoute ensuite la voix off qui est justifiée par l’importance de la tradition orale. Cela fait donc beaucoup moins de sous-titres à lire. C’est beaucoup plus immersif. À Shangai, par exemple, où nous étions en compétition officielle, tout était forcément sous-titré… mais il y en avait partout! Pendant ce temps les gens ne regardent pas le film mais les sous-titres. Ce qui est intéressant c’est que pour 6.000$, on peut se faire une version en allemand, en espagnol, en chinois… et on peut sortir le film partout. Et partout, cela deviendra une expérience immersive.

Et pour le DVD… pour ceux qui aiment bien les sous-titres… vous n’avez pas imaginé faire une version en innu?
Ça ne me dérangerait pas.

Parce que très sincèrement, j’aurais envie de voir le film avec la narration en innu.
On pourrait très bien imaginer ça en effet!

Et quelle a été la réception du film par les autochtones?
Le bonheur.

La logique du film veut ça, mais comme une Innu découvre un monde inconnu, les Inuits sont un peu des sauvages à ses yeux. Cela n’a pas dérangé les Inuits?
Non, car les Inuits avaient la même perception des Innus. Tout le monde voyait l’autre comme un barbare! Mais les réactions ont été très bonnes. Par exemple, le chef Pietacho de Ekuanitshit était heureux que le peuple Innu puisse enfin se voir à l’écran. Il s’agit d’un peuple pacifique… on n’en entend donc presque jamais parler, contrairement aux Iroquois! Mais ils ne revenaient pas de ma volonté de faire le film en conservant leurs langues. Et au final, ils sont très content du résultat. Je pense particulièrement à la joke de la lune… À ce moment là, dans la salle, ils ont adoré… et un spectateur s’est retourné et m’a dit «Toi Poulette, tu as compris notre culture! Nous autres, on aime rire!»

Entrevue réalisée à Montréal par Jean-Marie Lanlo le 17 mars 2014
 

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