Entrevue avec Julie Hivon (Qu’est-ce qu’on fait ici?)

21 septembre 2014

Nous avons eu le plaisir de nous entretenir avec Julie Hivon à quelques jours de la sortie de son dernier film (Qu’est-ce qu’on fait ici?, dans les salles du Québec le 26 septembre 2014)

Vous avez commencé en étudiant le cinéma, puis vous avez écrit des nouvelles et un roman qui a été assez remarqué à l’époque avant de revenir au cinéma avec des courts, puis les longs métrages. Avez-vous eu une hésitation entre les deux modes de création? Qu’est-ce qui a déterminé votre choix entre cinéma et littérature… que vous semblez avoir abandonné depuis?
En fait, j’ai beaucoup de mal à écrire de la littérature en ce moment. J’ai un roman qui est en chantier depuis des années, mais je n’ai plus la même disponibilité. Je me destinais vraiment au cinéma. J’ai étudié la scénarisation en cinéma, et j’ai toujours écrit de la littérature pour mon plaisir. (...) J’ai besoin d’écrire, et quand mon roman a été terminé, je me suis dis que j’allais l’envoyer. Sa publication a été un beau cadeau! J’aime la littérature car je trouve que c’est une écriture beaucoup plus libre que le cinéma. (...) Maintenant, ma vie est différente. J’écris beaucoup dans mon travail, donc j’ai moins envie de passer mes soirées à écrire de la littérature en plus… et j’ai aussi une famille! Mais je veux revenir à la littérature. Ça a toujours été mon exutoire. Adolescente déjà, j’écrivais toute sorte de trucs.

En plus, la littérature peut se faire sans trouver de financement, contrairement au cinéma... mais il y a cependant d’autres moyens de création qui permettent de s’exprimer. Je pense à la photographie par exemple… peut-être parce que l'héroïne de votre précédent film est photographe justement! Le fait d’avoir choisi la littérature traduit-il plus une volonté de créer des personnages que de faire des images?
Je pense oui. Je pars toujours des personnages. C’est ce qui m’intéresse. Les gens m’intéressent. J’aime l’être humain, ses contradictions. (...) Après, la mise en scène est une autre étape que je trouve fascinante. Mais je suis assez timide et l’écriture est quelque chose de solitaire, alors que pour photographier des gens, il faut aller vers eux. C’est pour cette raison que je n’ai jamais fait de documentaire. Je suis une personne timide, et ce n’est pas si facile pour moi d’aller vers un inconnu. Quand je fais un film c’est différent car il y a une structure autour de la fiction… et je ne suis quand même pas complètement fermée sur moi-même (rires). J’ai aussi besoin d’être avec des gens. Mais l’écriture me permet d’être dans ma tête, de m’inventer des histoires.

Vous parliez de mise en scène. Qu’est-ce qui vous attire le plus? La direction d’acteurs?
C’est sûr que j’aime beaucoup travailler avec les acteurs. C’est en continuité avec l’intérêt que j’ai pour les personnages. C’est ce qui m’intéresse. J’aime beaucoup aussi me laisser inspirer par les lieux. Je trouve que les lieux expriment quelque chose, ils sont un peu comme des personnages d’une certaine façon. (...)

Et qu’est-ce qui vous a donné envie de faire ce film en particulier? Vous parliez des lieux justement… l’envie de départ, c’est retourner dans votre région d’origine, c’est une histoire, une situation… ou des personnages?
C’est très personnel, mais j’ai perdu des amis lorsque j’étais jeune, dans des conditions tragiques, et j’ai toujours eu envie de faire quelque chose là-dessus car ça a transformé ma vie à l’époque, et ça a eu un impact sur les gens autour de moi. Mais après, c’est l’envie de ces personnages… et l’envie de ces paysages. J’avais envie de revisiter des lieux que j’avais aimés et que je trouvais cinématographiques.

Dans votre roman, on retrouve aussi la mort d’un proche, un groupe de jeunes adultes, etc. Est-ce que faire des films ou écrire, c’est un moyen de régler des comptes avec cet épisode qui vous a marquée? On retrouve des similitudes entre le roman et ce film. Les comptes ne sont peut-être pas réglés… Envisagez-vous d’allez vers une autre direction prochainement? Vous parlez souvent des jeunes adultes dans vos films.
Pour ce film, c’était inconscient. C’est en le faisant que j’ai réalisé à quel point je rendais hommage à mes amis disparus, mais aussi aux amis qui ont compté pour moi. Je n’avais pas réalisé à quel point c’était ça avant de le faire. Et pour les jeunes dans la vingtaine, je pense que c’est parce que c’est un âge très révélateur. C’est l’âge où on décide quel va être notre personnage, qui on va être comme adulte. C’est un âge où on se pose des questions: Qu’est-ce que je vais faire de ma vie, pourquoi je suis ici, qu’est-ce que je veux faire ici? C’est un tourbillon et au niveau dramatique, c’est très intéressant à explorer. Dans le cas de Crème glacée, ou de mon roman, j’ai écrit ça quand j’étais dans la vingtaine. Après, il y a eu Tromper le silence, qui mettait en scène une femme de mon âge…

Et un jeune homme!
En effet, qui avait effectivement des choses à régler. J’ai revu Crème glacée cet été, et j’ai réalisé à quel point il y a une communauté entre ce film et celui que je m'apprête à sortir. Je ne l’ai pas fait consciemment… mais on écrit à partir de ce qu’on est, et certaines choses qui nous ont construits et que l’on retrouve, pour moi, dans cette nécessité d’aller vers l’autre. (...)

En parlant de la jeunesse, vous disiez que les jeunes adultes se posent plein de questions. Le titre du film en est une! Le choix du titre est-il important pour vous? Et est-il venu tout de suite? Avez-vous songé à d’autres titres?
C’est venu assez naturellement… mais le titre original était plus long. Ça s’appelait justement “Qu’est-ce qu’on fait ici et autres questions de première importance”. J’ai raccourci car on m’a dit que ça faisait long (rire)

Par contre, il y a quatre personnages centraux…
Ce qui est beaucoup.

Et ce qui n’est pas forcément facile à gérer. Vous êtes partie sur cette idée dès le départ? Avez-vous eu envie, à un certain moment, de plus insister sur tel ou tel?
À une époque, il y en avait plus, mais j’ai épuré pour en avoir quatre. Plus, je commençais à trouver ça dur à gérer. (...) Pour moi, c’était vraiment l’histoire d’un groupe d’amis.

Le fait d’avoir beaucoup de personnages vous permet-il de mettre un peu de vous dans chacun d’eux… sans trop vous livrer en fait?
Il y a un peu de moi dans chacun, mais c’est mêlé avec toutes sortes d’inspirations. C’est un peu comme un rêve dans lequel on rêve à une personne qui est en fait plusieurs personnes à la fois! À travers les personnages, on exprime des choses qu’on ose pas exprimer… C’est ça le plaisir!

En regardant votre film, on n'a pas l’impression d’avoir un regard adulte extérieur sur cette jeunesse en train de se former. On a plutôt l’impression d’être dedans. C’était une volonté de départ ou ces personnages vous ont happée progressivement?
Je ne voulais pas être la femme qui regarde et qui juge. À travers ces personnages, je revisite ma jeunesse… j’ai donc essayé de le faire de l’intérieur. Je ne voulais pas porter de jugement. (...)

J’aime beaucoup le personnage interprété par Joëlle Paré-Beaulieu. C’est un personnage très difficile… ça n’a pas dû être facile de trouver l’actrice idéale. Elle ne doit pas être trop jolie, tout en étant très séduisante. Elle ne doit pas être trop caricaturale quand elle décide de se lâcher un peu. Je trouve son interprétation excellente… et je pense qu’une actrice moins bonne aurait pu plomber le personnage et entraîner le film vers la catastrophe. Vous l’avez trouvée facilement?
Elle a été très difficile à trouver. J’avais une directrice de casting qui a fait un travail extraordinaire, et j’ai rencontré plein d’actrices très bonnes, mais je cherchais un physique particulier… ce que vous avez dit, en fait, et ce n’était pas facile à trouver. Je voulais une fille un peu forte, mais pas trop… et sur photos, ce n’est pas toujours facile de juger. Je suis alors allée sur le site de la ligue nationale d’improvisation, où il y a de très bons acteurs, mais qui n’ont pas toujours le physique de jeunes premiers. Et j’ai vu Joëlle. Je l’ai fait venir une première fois, puis je l’ai fait revenir avec Maxime [Dumontier, ndlr], et j’ai été complètement séduite. Mais je suis très contente que vous me parliez d’elle car pour moi, ça a été une révélation!
Entrevue réalisée par Jean-Marie Lanlo à Montréal le 16 septembre 2014
 

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