Cinémania 2014: Entrevue avec Samuel Theis et Angélique Litzenburger (Party Girl)

16 novembre 2014

Party Girl, film de clôture de cette 20ème édition de Cinemania, a fait parler de lui il y a quelques mois en remportant la prestigieuse Caméra d’or, récompensant le meilleur premier film de l’ensemble des sections cannoises. Nous avons eu le plaisir de rencontrer un des trois coréalisateurs (et acteur) et sa mère, qui n’est autre que l’héroïne plus vraie que nature du film. Cela nous a donné l’occasion de parler en détail de la genèse et de la mise en oeuvre d’un film très particulier.

Party Girl est un film très particulier à bien des égards. J’ai envie qu’on commence en parlant des origines du film. Comment l’idée a-t-elle germé?
ST: La genèse s’est fait en plusieurs étapes. En 2008, on a fait un court métrage, Forbach, qui était un court métrage de fin d’étude de la Fémis, dans lequel on avait déjà mis en scène Angélique (Litzenburger, ndlr). J’y jouais déjà également aux côtés de mon frère, et on questionnait déjà cette frontière entre le réel et la fiction. Je n’aime pas parler de documentaire car nous ne sommes pas dans une démarche documentaire. On lui tourne même le dos. On emprunte un peu à son esthétique, dans la façon de filmer, de travailler avec des acteurs non professionnels, mais nous sommes dans une démarche de fiction. Ce court métrage avait été sélectionné dans plusieurs festivals de courts métrages. Il avait gagné le grand prix national à Clermont-Ferrand. Angélique jouait un personnage secondaire, mais elle avait un hors champs très fort. Les gens parlaient beaucoup d’elle à la sortie de la projection. Et puis, il y a eu un événement marquant dans la vie d’Angélique: un mariage tardif qui posait beaucoup de questions. En y assistant, j’avais un sentiment confus. Je me disais qu’elle n’avait pas l’air amoureuse. En plus, tout faisait histoire dans cet événement: le fait de se marier aussi tard, le fait d’épouser un client de son cabaret, le fait de se retirer, qui sonnait comme une retraite pour elle. (...) C’était une situation qui cristallisait plein de choses et qui sonnait un peu comme le bilan d’une vie.

Quand avez-vous décidé de mettre en scène vos propres personnages? Car chaque personnage, c’est vous… enfin, je ne sais pas dans quelle mesure c’est vraiment vous d’ailleurs…
ST: C’est ça…. en fait, c’est eux et pas eux!

Mais en tout cas, vous jouez des personnages qui ont vos noms!
ST: Tout à fait!

Quand avez-vous décidé de faire ça plutôt que de vous en inspirer pour créer une “vraie fiction”?
ST: On pense que c’est une vraie fiction malgré tout. Dès le départ, le projet n’a jamais été d’écrire cette histoire et de la faire interpréter par des acteurs professionnels. C’était dans notre désir de filmer ces gens, et de les filmer en leur donnant la parole à eux. Ils fallait que ce soit eux qui représentent cette classe sociale, vraiment! Il ne fallait pas faire appel à des acteurs parisiens bobos qui se serait déguisés en ouvriers ou en mineurs…

Ça c’est le premier aspect, qui concerne les acteurs. Le deuxième concerne les personnages. Je me répète: ces personnages ont vos noms. Pourquoi ne pas avoir transposé cette histoire vers quelque chose d’ouvertement plus fictionnel?
ST: On avait le désir de filmer ces visages…

Oui, mais vous pouvez les filmer sans leur donner leurs noms réels, histoire de nous placer dans la fiction.
ST: Je comprends, ça place parfois le spectateur dans une situation d’inconfort.

Qui peut peut-être le détacher du réel sujet.
ST: Mais justement, nous trouvions intéressant d’être dans cette frontière, pour que le spectateur ne soit pas dans sa petite zone de confort, dans son siège, on train de regarder une histoire.(...) Le travail qu’on a fait, même à l’écriture, c’est de mélanger le réel et la fiction. C’est le travail qu’on fait depuis quelques années. On a commencé avec les courts métrage, et Party Girl est le prolongement de ce travail. L’idée est de voir à quels endroits, dans le réel, sont nichés des éléments romanesques. Comment on peut les mélanger avec des éléments de fiction pour raconter une histoire et tenir un propos qui soit universel. (...)

Angélique Litzenburger) Et vous, comment avez-vous abordé ça? Avez-vous accepté facilement? Est-ce que ça vous a posé un problème de vous jouer vous même?
AL: Justement. Je n’ai pas accepté tout de suite. J’ai réfléchi avant de dire oui. (...) Il est venu en me disant qu’il aimerait faire un beau portrait de moi. Mais quel portrait? Il m’a dit qu’il s’agissait d’un portrait de ma vie passé. Je ne voulais pas dévoiler ma vie comme ça! Je ne savais pas comment les gens allaient me regarder: une danseuse qui devient une entraineuse, qui a des enfants et qui va se marier avec un client… mais qu’est-ce que ça veut dire tout ça? Mais il m’a mis en confiance en me disant que j’allais jouer avec mes propres enfants. J’ai trouvé ça intéressant. Comme ils étaient d’accord, j’ai refléchi, et j’ai accepté.
ST: Je crois que dans la démarche, on n’a jamais cherché à avoir une recette original, ou à être dans la sensation, ou à nous démarquer particulièrement. Si on explore ces terrains-là, c’est parce qu’ils nous manquent dans le paysage cinématographique. C’est une classe sociale très peu représentée. Quand elle l’est, c’est par des acteurs qui “jouent à”, et nous avons donc des soucis de croyance. (...) On avait envie de poser un regard sur ces gens parce qu’on trouvait qu’il y avait une matière dans ces vies, dans ces visages et dans ces corps intéressante et artistique; on avait envie d’en faire des héros de cinéma. La démarche naît de ce désir qu’on a de raconter.

Angélique Litzenburger) En même temps, c’est une profession très particulière, qui est déjà dans le jeu et la séduction, puisque vous êtes là pour faire consommer des clients. Dans le film, au contraire, on vous demande d’être l’opposé de ça… c’est-à-dire d’être vous-même et de vous dévoiler. Cet aspect là n’est-il pas un peu intimidant ou inquiétant?
AL: Ce n’était pas facile, mais je me suis donnée comme j’étais. En réalité, dans les cabarets, il peut y avoir des clients un peu violents. Et je l’ai vécu comme je l’ai fait.
ST: Il parle par rapport à toi, à ta personnalité… et par rapport à ton métier. Est-ce que tu te caches quand tu es entraîneuse par exemple?
AL: Pas du tout. Pour quelle raison? J’aimais mon métier. J’aimais ce que je faisais, et je me donnais comme j’étais. Il n’y a rien à cacher.
ST: Vous avez raison, c’est un métier de séduction, ou de mise en scène de soi, d’une certaine façon. Mais en même temps, elle est dans cette contradiction qu’elle est complètement elle-même quand elle fait ça. Elle se donne sans filtre, sans tricherie. Si Angélique n’avait pas eu cette nature, nous n’aurions pas eu envie d’écrire cette histoire. C’est elle qui nous a complètement inspirés.

Vos enfants dans le film sont vos vrais enfants. Votre mari également?
AL: Non. Tout est vrai, mais pas lui. Michel (interprété par Joseph Bour), qui est dans le film, n’est pas mon mari.
ST: Il est même très loin de l’époux qu’elle a eu dans la vie… et qui ne nous intéressait pas beaucoup d’ailleurs. La situation était intéressante, mais il fallait qu’on ait envie de cette proposition de Michel pour Angélique. Il fallait qu’il nous donne envie d’y aller avec elle. On a cherché quelqu’un qui avait une générosité, une sorte de naïveté aussi, mais qui pouvait aussi s’imposer. Il avait tout ça… mais on l’a cherché longtemps! On a fait du casting sauvage, et parfois, les gens n’étaient pas intéressés! On pouvait se faire rabrouer violemment! On a écumé les clubs de pétanque, les fanfares, les maisons de retraite. C’était difficile. Ce qui est compliqué, c’est qu’Angélique est une actrice intuitive. Elle ne peut pas faire semblant! On a fait quelques essais avec plusieurs personnes, parfois même des acteurs, mais si ça ne fonctionnait pas avec elle, ça n’allait pas du tout! Mais Joseph nous a bluffé au casting. Au bout de deux minutes, on savait que c’était bon.

Vous parlez du casting… pour les membres de la famille, il n’y en a pas eu bien sûr! Cependant, je pense qu’ils ne sont pas tous aussi à l’aise devant la caméra. Est-ce qu’à un moment, vous avez douté de tout cela?
ST: On développe des réflexes au tournage, mais on le fait aussi avec des acteurs professionnels. Certains acteurs pros sont bons dans les premières prises et deviennent moins bons au fur et à mesure, alors que d’autres, au contraire, s’améliorent. Une fois qu’on a conscience de ça, on sait sur qui il faut braquer la caméra. On a eu ces mêmes soucis avec les autres acteurs non pros. Certains étaient très forts en impro, et d’autres avaient besoin qu’on leur souffle du texte, qu’on leur donne des appuis de jeu. Mais cette cuisine existe sur tous les tournages je pense. La différence avec des acteurs non pros, c’est que nous ne leur donnions pas de texte à apprendre, pas de marque. En arrivant sur le plateau, ils ne savaient jamais quelles scènes ils allaient jouer. On leur donnait les situations et les enjeux… des objectifs faciles à comprendre. On les faisait alors improviser et on les recadrait pendant l’improvisation. C’est une façon un peu chaotique de travailler car elle n’est pas rassurante. L’équipe technique est obligée de suivre ce qui se passe. Elle n’a ni repères ni répétitions puisque nous filmions les répétitions. Ça demande à tout le monde d’être dans une concentration assez aiguë. Pour les acteurs également. Mais c’était beau de les voir au fur et à mesure du tournage se familiariser avec ça, avec cette équipe qui tourne autour d’eux.

Vous aviez combien de caméra?
ST: Il n’y avait qu’une seule caméra.

Vous parliez de l’écriture et de l’improvisation. Comment ça s’est passé concrètement?
ST: On a écrit pendant trois ans. C’était long, parce qu’on faisait d’autres choses à côté. La phase d’écriture est importante, car comme on utilise des éléments biographiques, il faut les choisir. Il y a un tri à faire. Certaines choses sont intéressantes, d’autres peuvent les desservir. Certaines choses peuvent devenir vulgaires ou exhibitionnistes. Ou certaines, trop intimes, ne nous intéressent pas en matière de fiction. Il fallait savoir comment les regarder, comment les styliser, mais aussi se demander si on devait toujours être fidèles à la réalité. Par exemple, devait-on donner un métier à Mario ou devait-on dire qu’il n’en avait pas, comme c’était le cas dans la vie? Finalement on lui en a donné un, car s’était intéressant de raconter la région avec des petites choses. Au départ, on avait imaginé que Michel était un mineur à la retraite qui faisait partie d’une fanfare. Mais c’était contraignant car il fallait trouver quelqu’un qui savait jouer! Mais nous avons finalement trouvé un décors, ce stand de tir, dans lequel des mineurs à la retraite venaient tirer le dimanche. On s’est dit que s’était formidable visuellement, mais aussi pour ce que ça raconte. Comme Angélique avait sa bande de copines, qui est comme une autre famille, on trouvait intéressant que Michel ait sa bande de copains également. On a donc lâché la fanfare. On a tout le temps fait ces ajustements, y compris pendant le tournage, mais nous avions tout de même une trame qui était très construite, très précise. On avait un trajet pour notre personnage, mais aussi pour les autres. C’est ce qui en fait des personnages, des figures.

Angélique Litzenburger) Est-ce que vous avez eu votre mot à dire à un moment, ou est-ce qu’il vous a imposé sa vision de votre personnage?
AL: Je ne voulais pas faire certaines choses. Ils m’ont alors dit de jouer mon propre rôle et qu’il verraient bien ce que ça donnerait. Je préférais jouer mon propre rôle, mais cela ne les empêchait pas de me corriger. (...)
ST: C’est un exercice un peu périlleux car c’est sans filet.

C’est très évolutif en fonction de ce que vous donne l’acteur…
ST: Exactement, on s’ajuste constamment, et on n’est pas trop de trois pour cet exercice d'équilibriste. Il faut regarder ce qui se passe et trouver des solutions quand ça ne marche pas!

Justement, vous étiez trois, ce qui est rarissime. Je n’ai pas fait de recherches, mais je ne vois pas d’autres films réalisés par trois personnes, en dehors des films à sketches.
ST: Je crois que les frères Wachowski ont fait un film à trois.

Oui… Cloud Atlas, en effet (co-réalisé avec Tom Tykwer, ndlr)!
ST: Mais c’est une exception

Et en plus, ce sont deux frères, ce qui est assez particulier… enfin frère et sœur à ce moment-là. Mais c’est rarissime. Quand vous avez eu l’idée… je pense que le projet vient de vous à la base…
ST: Oui

Vous êtes-vous dit tout de suite que vous alliez le faire avec les deux autres (Marie Amachoukeli et Claire Burger, ndlr)?
ST: Oui, je leur ai proposé tout de suite. On avait fait un court métrage ensemble, et nous avions vu que c’était possible. D’ailleurs, il n’y a pas de hasard. Vous l’avez soulevé, ce sont souvent des frères ou des couples qui réalisent à plusieurs. Mais cela demande une vrai intimité, une vraie confiance, car c’est une épreuve longue. Dans ce cas: quatre ans. Pendant tout ce temps, il y a eu des choix à faire. C’est parfois difficile, nous nous sommes beaucoup engueulés! Ce n’était parfois pas simple, mais on savait que c’était possible. Nous avions le même désir artistique; on se retrouvait là-dessus. Donc, quand j’ai eu envie de raconter cette histoire de mariage après l’avoir vécue, je leur ai proposé et elles ont accepté. C’est ça qui réunit les gens: un même désir autour d’une histoire. On aurait pu ne pas se retrouver dans cette configuration, mais après, il faut garder la foi, car c’est aussi une histoire de foi, le cinéma!

Vous êtes très impliqué dans l’histoire. Avez-vous envisagé de laisser les deux autres faire le film sans le réaliser, ou est-ce que les autres étaient indispensables pour vous aider à prendre du recul?
ST: Je pense qu’elle m’ont aidé à prendre du recul, notamment au niveau de l’écriture. La question a plutôt été “est-ce que je vais jouer, est-ce que je garde mon personnage ou est-ce qu’on coupe ce quatrième enfant?”

Et vous remplacer par un autre acteur, c’était possible?
ST: Non, car ça ne faisait pas partie du projet, de la logique du projet. Mais on aurait pu l’enlever. (...) Cependant, on s’est dit que ce personnage qui habite Paris et qui est parti convoque des choses intéressantes. Ça nous a inspiré de jolies scènes, comme cette scène de confession dans la voiture. Donc, nous l’avons gardé.

Angélique Litzenburger) Et pour vous, être dirigé par votre fils, c’est rassurant? Vous auriez pu imaginer faire le film sans qu’il réalise?
AL: Non, j’avais besoin de mon fils car il me mettait en confiance. Il me donnait la force. Il m’a beaucoup aidée.

Et comment se répartit le partage des tâches entre les réalisateurs?
ST: On avait envie de se mettre sur un pied d’égalité. Nos formations sont différentes. Marie a étudié le scénario, Claire a étudié le montage, moi j’ai fait une école d’acteur avant de faire du scénario. Pour autant, nous ne nous sommes pas attribué des postes. On avait trois combos et dès l’écriture on a travaillé à six mains. (...) On parle souvent d’autorité dans un film d’auteur. L’auteur, c’est celui qui a autorité sur le projet. Mais c’est comme avec un enfant. Il peut avoir deux parents… il peut aussi en avoir trois. Les autorités ne sont pas forcément les mêmes, mais elles peuvent se compléter, aller dans le même sens. Elles peuvent aussi nourrir l’enfant et l’enrichir pour peu que tous servent l’enfant! Il y avait donc quelque chose de plus fort que trois ego: c’est le film!

Parfois, quand il y a des duos de réalisateurs, ils peuvent avoir deux approches différentes de certaines scènes. Vous est-il arrivé dans certains cas de tourner une même scène de manières différentes en vous disant “on verra celle qu’on garde au montage?”
ST: On était assez d’accord sur l’esthétique. On s’était beaucoup préparé en amont sur nos envies de cinéma. Mais effectivement, dans certaines séquences, plusieurs choix étaient possibles et nous n’étions pas forcément d’accord. Quand on avait le temps, on tournait les différentes options et on se laissait le choix au montage.

Mais après, on peut retrouver le même problème au montage…
ST: On le retrouve en effet. Mais à un moment donné, il faut trancher. Même au montage, on essayait les différentes possibilités, mais c’est le film qui choisissait. Quand tout à coup ça devenait évident, ça se voyait et ça nous mettait d’accord tout de suite.

Vous disiez être tous les trois derrière vos combos. Certains metteurs en scènes forment au contraire presque un couple de danse avec l’opérateur, en restant à ses côtés...
ST: Claire était un peu plus avec l’équipe de l’image, avec le chef op sur les cadres. On ne peut pas toujours répéter les mêmes informations trois fois à chaque guichet. On se concertait en conciliabule avant, mais après on répartissait un peu l’information. Claire s’occupait surtout de l’image; Marie et moi nous occupions surtout des acteurs, qui étaient assez nombreux. Après, on lançait tout ça, un peu comme des chefs d’orchestre à trois. On les laissait jouer, mais pendant qu’ils jouaient on leur donnait des directions, on recardait l’image parfois… et tout ça travaillait de concert, se cherchait et se précisait au fur et à mesure.

Angélique Litzenburger) Vous me disiez avoir un peu hésité avant d’accepter. Avec le recul, vous êtes contente d’avoir accepté?
ST: Tu le regrettes ou pas?
AL: Oh non, je ne regrette rien du tout, au contraire! (rires) (...)

 Angélique LitzenburgerÀ un moment donné, sur le tournage, vous avez eu des doutes?
AL: À un moment donné, je voulais tout lâcher. Mais ils ont réussi à m’amadouer! Je leur ai dit «cherchez-vous quelqu’un d’autre», mais ils ont dit non, que c’était mon rôle, que personne d’autre ne pouvait le jouer!
(...)

Entrevue réalisée par Jean-Marie Lanlo à Montréal le 13 Novembre 2014
 

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