Saint Laurent ****

22 mai 2015

Film vu dans le cadre du festival cinemania 2014

Le film retrace une décennie (entre 1967-1976) dans la vie et le travail du créateur de mode français Yves Saint Laurent.

Réalisateur : Bertrand Bonello | Dans les salles du Québec le 22 Mai (Métropole)

À première vue, le sixième long-métrage de Bertrand Bonello peut paraître décevant, insatisfaisant, à quiconque cherchant dans son récit les grands moments fondateurs de l’histoire du célèbre couturier français Yves Saint Laurent. Disons-le clairement ; que ceux-là se tournent plutôt vers l’autre biopic qui lui avait été consacré par Jalil Laspert, sorti l’an dernier. Le Saint Laurent version Bonello, c’est autre chose. C’est tout d’abord une juxtaposition particulièrement élégante des obsessions et des références (Coppola, De Palma, Visconti…) chères à Bonello avec des éléments de l’histoire de YSL, mi-officielle, mi-fantasmée. D’un tableau le représentant, contemplé par lui et son amant dans le film, Saint Laurent dira qu’il s’agit de « moi par Andy Warhol ». Cette manière d’identifier une œuvre d’art comme le résultat d’un regard −donc d’une esthétique− d’un artiste sur son sujet est tout à fait transposable ici, tant Saint Laurent entre en complète résonance avec l’univers cinématographique de Bonello: la question de la création, le sentiment de la solitude de l’artiste vis-à-vis du monde présents dans De la guerre… la démarche esthétique de L’Apollonide, souvenirs de la maison close.
Dans une démarche plus proche de celle d’un Pialat (Van Gogh) ou d’un Todd Haynes (I’m Not There), Bonello ne s’embarrasse pas de cette matière biographique figée dans le factuel ou l’explicatif à tout prix, comme le font si douteusement ces réalisateurs censés nous raconter l’histoire et le destin d’un artiste en moins de deux heures. Faisant fi de certains codes propre au genre (l’enfance, les rencontres décisives, le succès…), Bonello se concentre sur une période bien déterminée de la vie de son personnage à partir de laquelle il peut prendre de grandes libertés artistiques (faire interpréter son personnage principal par deux acteurs, basculer la temporalité quand bon lui semble..), et se mettre au plus près de cet homme si visionnaire, si solitaire, engagé dans une quête de la beauté, de l’élégance et de la modernité féminines.. «Combat» qui l’aura vu passer par «des angoisses, des enfers» permanents, et dont le cinéma profondément baudelairien de Bonello traque les montées euphorisantes (les séquences de boîtes de nuit, superbes), les descentes vertigineuses, jusqu’à l’extrême fragilité de la fin.
Ce désir du réalisateur français de montrer ce qu’il en coûtait à Saint Laurent d’être ce qu’il était (la maladie, les drogues, les dépressions) est rapidement dépassé par un autre: celui de représenter le travail du couturier à travers le filtre de son propre regard de cinéaste et de grand styliste du cinéma français contemporain et d’en reconnaître les similitudes (le croquis/ le scénario, les modèles/le casting, le découpage du tissu/le montage, le défilé/la diffusion)… En entretien, Bonello raconte que Saint Laurent, c’est lui. On n’a aucune peine à le croire (le couturier n’est pas sans rappeler d’ailleurs le cinéaste en crise dans De la guerre...). Saint Laurent a beau avoir été une commande, à l’arrivée il n’est rien de moins que le geste le plus majestueux et personnel signé par son auteur.
 

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