Entrevue avec Philippe Faucon (Fatima)

30 janvier 2016

Avec Fatima (dans nos salles le 5 février), Philippe Faucon continue à explorer la relation entre les Maghrébins et la France. Après son très intéressant (et malheureusement annonciateur d’événements tragiques) La désintégration, il joue à nouveau le rôle de l’observateur attentif et avisé de son époque.

Quand on regarde les films que vous avez fait, on constate qu’ils tournent presque tous autour d’un même thème, qui est la relation entre les Maghrébins et la France. Qu’est-ce qui fait que ce thème est récurent et si important pour vous?
C’est lié à mon histoire personnelle sans doute car je suis né au Maroc d’une mère née en Algérie dans un contexte qui était la guerre d’Algérie. J’ai senti les résonance de cette histoire par la suite, étant enfant et adolescent. Aujourd’hui je suis marié avec une femme née en France, dont les parents sont venus d’Algérie. J’ai avec elle ce sentiment d’être à la rencontre entre deux mondes. Je crois que c’est à partir de ce moment que mes films ont été traversés pas ces thématiques. Les personnages qu’on retrouve dans mes films depuis Samia, c’est à dire depuis le moment où j’ai commencé à écrire avec elle, ce sont les personnages qui sont dans notre environnement de vie… ce qui est aussi vrai pour les personnages de Fatima que de La désintegration, ainsi que des films précédents. Ce sont des personnages qui sont finalement autour de nous.

Vous voyez le cinéma comme une manière de jouer un rôle d’observateur sociétal?
Forcément. La cinéma, comme n’importe quelle autre production artistique, est porteur de quelque chose du monde, du milieu ou de la société qui le produit. (...) Les films qui m’ont toujours intéressé sont les films dans lesquels il y avait des expressions, des résonances des époques et des sociétés qui les ont produits. C’est une nécessité de la vie même. On est forcément marqué et donc porteur et transmetteur du monde, de l’époque et de la société dans laquelle on vit tous les jours.

Vous faites un cinéma qui parle de la société. Souvent, le cinéma sociétal ou social est militant…
Oui.

Vous, c’est l’inverse. Quel est votre rapport à ce statut d’observateur de la société?
Je pense qu’on peut parler avec le cinéma de l’époque et des problématiques dans lesquelles on vit à condition de faire exister des vrais personnages. C’est à la condition de réussir à faire exister des personnages faits des complexités humaines, de densité et de consistance qu’on va arriver à dire des choses. À mon avis, c’est en créant des personnages qui sont autre chose que des supports de discours que l’on arrive le mieux à dire des choses.

Votre thème est toujours le même, mais vos sujets sont très variés...
Une chose est fondamentale, c’est sortir du convenu, de ce qui est trop défini ou attendu. Ça veut dire sortir des choses repérées, des sentiers battus… et essayer d’aller vers quelque chose de plus incisif ou profond. Donc, ça implique d’avoir soi-même une capacité à remettre en cause son propre regard, ce qu’on a déjà fait… donc ne pas se répéter, faire la même chose, reproduire un discours installé, mais essayer de le dépasser à chaque fois.

Cela nous emmène vers Fatima. Comment en êtes-vous venu à traiter ce sujet?
Justement, nous étions dans la situation de quelqu’un qui est privée d’expression. C’est une femme muette dans sa vie sociale car elle ne maîtrise ni la langue ne les codes. Derrière une apparence de banalité, elle dissimule une capacité de regard sur la société dans laquelle elle vit et travaille. Elle a une capacité de réflexion et de regard sur le monde dans lequel elle vit. C’est ce qui m’a intéressé chez elle. Elle s’accroche à la seule chose qui lui reste et qui est très précieuse pour elle, c’est le journal qu’elle tient. Elle a un travail très aliénant, très peu considéré. Cela pourrait l'amener à entrer dans une vie qui se vide de sa substance mais au contraire, son journal entretient sa capacité à réfléchir.

Ce sont les mots qu’elle couche sur le papier qui compensent son absence de communication?
Exactement.

On voit bien que c’est cette absence de communication qui rend difficile, voir impossible, son intégration.
Oui, c’est le fait qu’elle est dans une vie qui est une vie de travail très pénible, très éclaté, avec des ménages qu’elle fait à trois endroits différents, avec des transports compliqués entre. Le soir, lorsqu’elle rentre, elle est vidée, exténuée, et n’est plus en état d’être assidue aux cours d’alphabétisation. Elle s’accroche donc à ce qui lui reste. Sa langue, son expression et sa capacité à écrire ce qu’elle pense.

Vous parlez uniquement de Fatima, qui est le titre du film, mais il y a quand même…
Ses deux filles…

Oui. Elles sont à mes yeux presque aussi importantes.
Oui…

Pourquoi avoir pris comme titre Fatima?
Il y a un moment où je me suis dit que j’aurais pu appeler le film Fatima et ses filles, mais j’ai eu peur que le titre fasse un peu roman à l’eau de rose. Mais c’est évident que les filles sont deux personnages aussi importants que la mère parce qu’en réalité, c’est l’histoire de trois femmes qui vivent chacune dans des univers linguistiques différents et qui sont séparées par des codes et des repères qui ne sont plus les mêmes, mais qui essaient malgré ça de rétablir quelque chose entre elles, avec soit du conflit soit une tentative de retrouver une communication. Ces trois femmes parlent de situations qu’elles ne peuvent pas lâcher. (...) C’est ce qui me touche et qui rejoint à la fois mon histoire personnelle, celle de mes parents, mais aussi celle des parents de Yasmina avec qui je suis marié.

Chaque personnage a un rapport différent au langage, mais aussi à la possibilité d’intégration. Est-ce que pour vous la maîtrise du langage et de la connaissance peut compenser un différence de race ou de religion pour rendre l'intégration plus facile?
Je ne comprends pas bien…

L’intégration n’est pas qu’un problème personnel. C’est aussi lié aux autres et à leur regard!
Oui, bien sûr. Ce sont des personnages qui sont souvent confrontés à un regard qui les enferme, qui les réduit. Pour elles en effet, il est important de réagir à ce regard qui les assigne à une place. (...)

Il y a pas mal d’espoir dans ce film, qui est tout de même un peu nuancé par le troisième personnage. De la mère à la fille aînée, il y a un pas de fait vers l’éducation et l’intégration. Par contre, le personnage plus jeune représente une difficulté. Il y a notamment un refus du système éducatif. Est-ce que cela traduit une évolution de la société, qui ne va pas forcément dans le bon sens? On retrouve cette idée dans Bande de filles de Céline Sciamma. On a l’impression que les jeunes femmes sont en train de perdre ce qui leur permettait de s’intégrer.
Il y a largement ce risque à partir du moment où on entre dans la vie avec aussi peu de moyens de trouver sa place et d’avoir accès à des repères. Il n’y a plus de transmission de la part des parents, puisqu’elle est empêchée par la langue qui n’est plus la même. Il y a forcément ce risque. Tout le monde ne réussit pas forcément à avoir l’effort de volonté qui est celui de la fille aînée de Fatima. La personnage le plus jeune est en effet dans une violence très forte et désordonnée, qui est celle d’une jeune fille de 15 ans qui exprime sa révolte de façon très désordonnée, en premier lieu vers sa mère. Mais c’est la révolte de quelqu’un de très jeune qui a le sentiment que sa mère est niée, mise à l'écart. Fatima le comprend à la fin du film quand elle dit «je n’ai rien vu parce que j’étais dans le travail, mais là où il y a un parent blessé, il y a un enfant en colère.»

Je vais terminer avec l’après-Fatima… Vous allez continuer à explorer ce thème?
Je ne sais pas. Peut-être que je vais avoir besoin d’en sortir. Peut-être que je vais y être ramené par les événements de la vie et l’évolution des choses autour de moi. Ce qui est sûr, c’est que je ne veux pas me répéter.

Vous êtes un observateur. Vous attendez donc…
Il y a parfois quelque chose qui déclenche une envie ou un besoin d’aller au fond d’un sujet. Ça peut être quelque chose qui remonte du passé, mais ça peut être un événement de l’époque, comme c’est arrivé avec La désintégration

Qui était malheureusement annonciateur de quelque chose de dramatique (le film, sorti en France en 2012, suivait le parcours d’une cellule de djihadistes en France, ndlr).
Même si au moment où on l’a entrepris, ce n’était pas si évident pour tout le monde. Mais avec le recul je m'aperçois que quand nous l’avons entrepris, nous sentions dans l’air quelque chose de l’ordre de ce que le film évoque!
Entrevue réalisée par Jean-Marie Lanlo à Montréal le 2 novembre 2015
 

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