Entrevue avec Robert Morin (Un paradis pour tous)

27 mars 2016

Après son très bon Trois histoires d’Indiens, Robert Morin nous revient avec Un paradis pour tous, qui pose un regard potache sur le monde de la finance. N’ayant pas peur de provoquer, le film ne fera probablement pas l’unanimité! Nous avons bien évidemment eu envie de rencontrer son réalisateur, visiblement ravi comme un élève de polyvalente venant de faire un mauvais coup!

En août 2013, à l’occasion de la sortie de 4 soldats, vous m’aviez parlé d’un projet de mini-série web avec Stéphane Crête autour de l’évasion fiscale.
On y est!

Qu’est-ce qui fait que le projet de mini-série web est devenu un film?
Après avoir fait l’enquête sur l’évasion fiscale, je me suis aperçu que ces gens-là n’ont pas beaucoup d’imagination et qu’il y a trois ou quatre façons d’éviter de payer de l'impôt, ce qui n’est pas suffisant pour une mini-série. En plus, en le faisant, on a eu du plaisir à faire un film contre la rectitude politique en général. C’est d’ailleurs avant tout ce qu’on attaque dans notre film: l’idée que certaines choses sont vulgaires ou incorrectes, alors que d’autres, comme l’évitement fiscal, ne le sont pas! C’est une sorte de fable dans laquelle on montre tout ce qu’il y a de vulgaire, comme les stéréotypes, les blackfaces, les Chinois, les juifs pingres… On va dans le mauvais goût, avec la volonté d’essayer de montrer que le mauvais goût suprême c’est l’évitement fiscal, qui est légal. Nous en sommes donc arrivés à faire, comme des étudiants de polyvalente, les choses les plus stéréotypées et les plus laides pour montrer qu’au bout de la ligne, plus laid que tout ça, c’est l’évitement fiscal.

Est-ce que le fait d’aller dans la vulgarité… car nous sommes d’accord pour dire que c’est un film vulgaire? (rire)
Oui, oui, oui!!!

Cette vulgarité ne prend-elle pas le risque d’enlever justement un peu la force du propos concernant l’évasion fiscale? Au final, c’est une grosse blague potache qui tourne tout en ridicule, et par la même occasion qui prend le risque de traiter son sujet de manière caricaturale.
Non. Certaines personnes ont déjà fait ce travail d’attaquer l’évitement fiscale de manière très sérieuse, preuves à l’appui. Je pense à Alain Deneault notamment, qui a fait un livre extraordinaire sur le sujet. Le rôle de l’artiste, c’est d’épauler tous ces gens qui en parlent de manière très sérieuse et très pointu. Mon travail n’est pas de faire de la vulgarisation financière ou économique. Je suis un artiste! Ma fonction, c’est d’appuyer à ma façon (dans ce cas, par la bouffonnerie) tous discours qui se plaint de ces phénomènes. Dans l’histoire, les artistes n’ont jamais rien déclenché. Ils accompagnent. Si j’avais voulu faire quelque chose de pédagogique, les gens ne s’y seraient probablement pas intéressé. Le fait que ce soit de mauvais goût, que ça dérange, que ça agace… ça permet de donner un autre point de vue sur le même thème.

On en revient à l’idée de mini-série web. On a l’impression que vous voulez utiliser des armes d’une autre génération, avec le personnage principal qui a sa page Facebook, par exemple. On retrouve presque aussi un état d’esprit Spasm (festival de cinéma insolite et potache, ndlr) par moment. C’est aussi un moyen pour vous de toucher un public plus jeune d’une part, tout en donnant des claques à un autre public d’autre part?
Je ne le vois pas comme ça. Je me suis dit qu’on allait essayer tout ce qu’on peut. On s’est mis dans la peau d’étudiants de polyvalente et on a essayé de se faire plaisir avec les moyens qu’on avait. On a tiré sur plein de ficelles et de clichés structuraux et de personnages. C’est une somme de clichés amalgamés de façon dégueulasse… car c’est vraiment du très mauvais goût! C’est un film vulgaire à tous les points de vues. Même nos champs contre-champs sont plus ou moins biens faits, car le concept, c’est celui d’un one-man show, avec un film réalisé par un gars seul. On a donc joué sur ces codes. On a tiré notre élastique au maximum, autant pour notre plaisir que pour déranger. Mais certains vont juste trouver ça drôle.

Et d’autres vont le trouver xénophobe, sexiste…
Surtout avec la rectitude politique, qui est à mon sens une nouvelle forme de censure. On retourne en arrière en ce moment. La censure est en train de revenir de façon sournoise. Au bout de la ligne, cette censure est toujours un peu religieuse. Notre rectitude politique est issue des religions catholiques, protestantes… La censure a toujours une origine religieuse, et elle revient en force. Je pense que l’idée de mon film, c’est de monter qu’il ne devrait pas y avoir de compromis face à la liberté d’expression. Il faut dire ce que l’on veut, même la pire des conneries… et les gens qui sont touchés réagiront. Empêcher quelqu’un de le dire, c’est dramatique.

J’ai presque l’impression que le sujet du film, justement, c’est presque plus ça que l’évasion fiscale.
C’est un peu ce qu’on a découvert en cours de route. Il y a des gens qui parlent de l’évasion fiscale beaucoup mieux que nous. Nous avons donc eu envie de jumeler ce concept d’évasion fiscale à la vraie laideur politique. Des gens vont s’élever contre les blackfaces, mais pas contre Paul Desmarais, ou n’importe quelle personne qui fait de l’évitement fiscal. Cette rectitude politique est en train de nous miner. On l’a vu avec le film de Dominic Gagnon, Of the North. Le film a été censuré parce qu’il ne faut pas parler des Indiens de cette manière. Mais quand va-t-on en parler? Il vaut mieux ne pas en parler pour ne pas dire des choses qui dérangent? Au contraire, on a vraiment besoin d’en parler car c’est une catastrophe ce que ces gens sont en train de vivre. La censure se retourne contre un artiste qui a fait une oeuvre admirable à mes yeux. C’est son opinion… et si on n’est pas d’accord, on peut faire un film qui présente une autre facette de ce monde. Mais le censurer est dramatique.

L’empêcher de sortir son film, c’est empêcher qu’il y ait un vrai débat.
Absolument. Quand on fait le coup d’état en Égypte contre les frères musulmans, on a créé 200 000 nouveaux frères musulmans, plutôt que de les laisser exercer un pouvoir obtenu démocratiquement et se planter comme n’importe qui, et qu’il y ait ensuite d’autres élections. La même chose a été faire en Algérie il y a 25 ans, et ça a créé un bain de sang! Cette idée qu’on ne peut pas parler de certaines choses est en train de miner notre société. On ne peut pas faire un blackface pour rire… ou une joke sexiste! Mais il faut les faire, et ça sera aux féministes de répondre! Je pense que quand on a empêché Dieudonné de faire ses spectacles en France, on a créé des adeptes de Marine Le Pen. Plutôt que de le laisser aller dans sa folie et sa stupidité et de l’attaquer sur son contenu, on l’a empêché de s'exprimer… c’est maladif.

Votre film peut-il participer à quelque chose qui suscite un débat?
J’espère que des gens vous nous attaquer, mais pas en interdisant notre film. Qu’ils attaquent notre attitude, mais qu’ils regardent notre film comme il faut et qu’ils voient que les gens qu’on devrait attaquer sont plus nos politiciens et nos patrons que des cinéastes qui font des blackfaces ou des blagues de juifs avares…

Il n’y a que de la caricature dans votre film…
Ce n’est que ça! C’est du Elvis Gratton remodelé.

Avant de conclure, je voudrais un peu parler de Stéphane Crête. Il est au centre du film… puisqu’il a trente rôles environ! Quand est-il arrivé dans projet?
J’ai vu un spectacle de lui, qui s’appelait Estaban, dans lequel il se changeait constamment. Suite à ça, on s’est vus dans le cadre du festival Combat contre la langue de bois. On nous donnait la parole pendant quinze minutes et nous disions ce que nous avions à dire. Je me suis dit que j’aimerais bien travailler avec lui dans un film où il ferait plusieurs personnages. Il était intéressé, et quatre ou cinq jours après, j’avais écrit une première version du scénario.

Donc le point de départ…
C’est le plaisir de travailler avec lui, de se déguiser, de jouer…

Et le sujet…
Le sujet s’est greffé après, en fonction de l’actualité. En le faisant, on s’est aperçu qu’on était dans du vaudeville et que c’était intéressant de pousser fort le sujet de la rectitude politique. C’est donc un work in progress qui a abouti là!

Et après, pour la définition des différents personnages?
J’écrivais en disant qu’il fallait un banquier suisse, un autre français… Et après je me suis dit qu’il fallait des femmes, alors on a mis une fille à Vancouver.

La représentation des femmes est horrible dans votre film (rire général).
De fil en aiguille, on a placé des personnages. Je les ai écrits et il les a habillés avec la maquilleuse et l’habilleuse.

Vous ne l’avez pas censuré? (rire)
Non! Personne ne s’est censuré. On a vraiment joué comme les enfants d’une polyvalente!

Entrevue réalisée par Jean-Marie Lanlo à Montréal le 22 mars 2016
 

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