Festival Regard 2016: Rencontre avec David Uloth

21 mars 2016

Le vingtième anniversaire du festival Regard nous a donné envie de nous intéresser un peu plus au court-métrage. Nous y avons rencontré trois cinéastes, à qui nous avons demandé de répondre aux quatre mêmes questions ouvertes. Le premier à prendre la parole est David Uloth. Son film La Voce nous a impressionné pour ses qualité d’écriture, de mise en scène et de montage, tous parfaitement au service du film. Celui-ci est d'ailleurs le grand gagnant du festival puisqu'il y a remporté plusieurs prix (Grand prix national et Prix du Public), ainsi qu’une mention remise par le jury AQCC, auquel l’auteur de ses lignes avait le plaisir de participer (en compagnie de Claire Valade de la revue Séquences et du critique indien Premendra Mazumder).

Votre parcours.
Je suis un enfant de La guerre des étoiles. Je viens de cette génération. C’est le deuxième film que j’ai vu en salles quand j’avais six ans. Le premier, c’était Blanche Neige. Les deux ont été importants mais à l’adolescence, je me suis dirigé vers la science car j’aimais ça. J’ai fait un bac en biologie en pensant que c’était mon chemin, mais deux choses m’ont fait me questionner: la mort de ma mère lorsqu'elle avait 52 et moi 21 ans, mais aussi un ami qui étudiait avec moi. Il adorait les dinosaures et maintenant, c’est un des meilleurs paléontologue au Canada. Quand j’ai vu sa passion, j’ai compris que je n’avais pas le même niveau de passion pour la biologie. Comme ma mère est morte à ce moment-là, je me suis dit: «s’il ne me reste que vingt ans à vivre, qu’est-ce que je veux faire avec ma vie?» J'ai alors décidé de faire quelque chose qui me rende heureux. Quand j’ai fini mon bac en science, je suis donc entré en école de cinéma, j’ai eu un bac en production et j’ai commencé à faire des courts-métrages payés de ma poche. Au Québec, on a des systèmes de financement… mais si on n’est pas bons avec les dépôts, il est très difficile d’être financé. J’ai dû attendre au moins cinq ans et une vingtaine de refus avant d’avoir un film financé par l’État. J’ai donc fait plusieurs courts-métrages par mes propres moyens, et ils ont voyagé dans le monde et gagné des prix. Finalement, ma réputation à l’étranger était  devenue assez forte pour convaincre les institutions de me faire confiance, même si mes dépôts n’étaient pas à la hauteur. Mon premier film financé par l’état, La Lilli à Gilles, a gagné des prix, a été projeté dans une cinquantaine de festivals et m'a permis d'entrer dans le domaine professionnel. En même temps, pour payer ma dette d’étudiant, j’ai commencé à travailler comme technicien sur les grues des grands plateaux américains qui passaient à Montréal de 1998 à 2006. J’étais un des seuls opérateurs de grue à Montréal. J’ai gagné beaucoup d’argent et d’expérience sur les gros plateaux. J’ai vu comment un plateau peut marcher avec efficacité. Il y a une armée de gens, avec chacun une tâche à effectuer… et ça roulait. Je voyais la différence entre les tournages québécois et les tournages américain. Maintenant, même avec une petite équipe, j’essaie de retrouver cette efficacité et de m'entourer de gens vraiment bons dans leurs domaines. Sur La Voce par exemple, qui a coûté assez cher, qui a été fait avec une grande équipe et des scènes techniquement ou émotionnellement difficiles à tourner, j’ai amené tout ce que j’ai appris sur les tournages américains, mais aussi sur mes courts-métrages antérieurs.

Le regard que vous portez sur le court-métrage (passage obligé, zone d’expérimentation, moyen de se faire connaître, moyen d’expression à part entière?).
C’est un peu tout ça. J’en ai fait 13. Chaque film peut apporter quelque chose de différent à une carrière. Le premier court-métrage que j’ai payé de ma poche, c’était pour que les gens me remarquent. C’était un court métrage pastiche de deux minutes inspiré par The Shining. Le film est devenu populaire et m’a permis de me faire connaître dans le circuit des courts-métrages. Ceux que j’ai faits avant, mes films étudiants, m’ont plus permis d’explorer mon style et mon identité de cinéaste. Après, j’ai essayé d’en faire un autre plus personnel, qui s’appelait The Pick-up, qui a été présenté à Berlin. Ce film a gagné pas mal de prix, ce qui m’a donné la reconnaissance, mais mon but était surtout de trouver ma voie en comprenant ce que je pouvais faire sur un plan narratif. Souvent, on ne peut pas juger nos films. On essaie de les faire, avec nos idées, mais les gens peuvent les juger autrement. J’ai fait un court-métrage comique que je trouvais génial. Ça s’appelait Reign of Terror, inspiré par Doctor Strangelove. Le public a mal interprété le film. Je critiquais Al Qaida, mais certains ont cru que je critiquais une religion. Je n’avais pas le pouvoir de dire qu’ils avaient manqué la cible… Mais peut-être que moi aussi j’ai manqué ma cible!

Votre film présenté à Regard (La Voce)
La Voce a été écrit par ma femme Chloé Cinq-Mars, qui est scénariste. Nous avons travaillé ensemble sur au moins cinq films. Parfois elle est scénariste, parfois productrice associée ou directrice de casting. Cette fois, elle a écrit un projet de film fantaisiste d’opéra, avec des émotions démesurées. C’est un film sur l’identité, sur les rêves. Elle a gagné un prix de scénarisation, mais les jurés, qui étaient des cinéastes d’expérience, ont aimé le projet en disant qu’il serait impossible à réaliser car trop cher. On a cherché un coproducteur et on a mis trois ans pour trouver l’argent, avec une quinzaine de dépôts un peu partout au Canada et au Québec. C’est le film le plus ambitieux que j’ai fait, à la fois techniquement et stylistiquement. J’ai déjà fait des films comiques pas nécessairement réalistes, j’ai aussi fait des films réalistes avec des émotions en essayant d'y mettre mon style… mais La Voce, c’est un peu un mélange des deux. C’est un grand film avec une grosse équipe et un gros budget, mais avec aussi des moments très personnels. Il y avait également des scènes très difficiles à tourner techniquement, avec des animaux, des effets de lentilles, des effets visuels, des fonds verts… C’était comme un long-métrage réduit à un court-métrage de vingt minutes. Les coproducteurs qui ont fait des longs ont approché le tournage comme s’il s’agissait d’un long. Techniquement, c’était un grand défi. Je voulais faire aussi quelque chose de différent de ce qu’on a l’habitude de voir dans le milieu du court-métrage au Québec, qui est plus réaliste. Mon film est au contraire très stylisé, avec un montage très important. Plus je vois comment le cinéma évolue au Québec, plus j’ai l’impression que les cinéastes ne veulent jouer que quelques notes de l’instrument qu’est le cinéma. Ils veulent jouer avec un orchestre de chambre, mais pas un grand orchestre. Ils cherchent les plans séquences avec la caméra à l’épaule mais ne veulent pas de plans de grue, ne veulent pas utiliser le montage ou la musique dans le film, sauf si ça joue en vrai! Tout doit être en vrai. Ce sont comme des moines d’un faux réalisme… qui n’est donc même pas réaliste. Avec La Voce, je voulais montrer au monde ce qu’on peut faire avec le cinéma avec un C majuscule. La Voce, c’est du cinéma avec un C majuscule! Je ne voulais pas du cinéma réaliste quotidien, mais un film qui soit comme un film de Jean-Pierre Jeunet, de Terry Gilliam ou même de David Lynch… c’est-à-dire un film dans lequel on essaie de sortir du monde normal pour aller dans un autre monde, celui du rêve, qui reste très humain car tout le monde rêve. Je ne comprends pas pourquoi les cinéastes réalistes oublient les rêves.

Vos projets ou désirs d’avenir?
Nous avons reçu un financement pour un long il y a six mois mais nous n’avons pas encore commencé car nous étions occupés avec La Voce. Il est écrit par Chloé et produit par mon coproducteur de La Voce, Galilé Marion-Gauvin. Ça sera un drame familiale très différent de La Voce. C’est un film plus réaliste sur une enfant qui essaie de passer une épreuve très difficile, qui est la mort du père. Il y aura des moment fantaisistes, qui me plaisent beaucoup car je ne veux pas faire seulement un film sur le quotidien. Ça sera donc un film plus réaliste avec des moments fantaisistes stylisés. Je n’ai pas fait de films émotionnels depuis longtemps. Ça sera un défi, mais ça sera intéressant de chercher les vrais moments authentiques. De plus, c’est toujours le fun de travailler avec des jeunes… mais c’est aussi effrayant car les enfants ne jouent pas: ils sont le personnage. Le casting est donc très important. J’ai déjà tourné trois films avec des enfants et même si j'ai de l’expérience, c’est toujours comme marcher sur la corde raide. On ne sait pas vraiment si on va tomber ou pas. Il y a une part de talent et une part de chance… on verra donc ce qui se passe!
Mais j’ai aussi d’autres films que j’ai écrits. Je commence à chercher des sous pour un film qui se passera au moment du référendum sur la souveraineté de 1980, vu par une famille anglophone. C’est l’histoire d’un jeune garçon dans une famille anglophone chrétienne qui pense que Dieu veut tuer sa mère. Sa mère est malade du cancer, et le garçon pense que l’ange de la mort est envoyé par Dieu pour tuer sa mère et il essaie de la protéger. Ça devient de plus en plus un cauchemar dans sa tête… Mais avant ce projet, on va faire Dérive, écrit par Chloé Cinq-Mars.

Entrevue réalisée par Jean-Marie Lanlo le 19 mars 2016 à Chicoutimi
 

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