Entrevue avec Nicolas Boukhrief (Made in France)

9 avril 2016

Près de cinq mois après les tragiques attentats du 13 novembre 2015 qui ont traumatisé la France, nous avons eu le grand plaisir de rencontrer Nicolas Boukhrief, dont le film Made in France (dans nos salles le 15 avril) a pour sujet la mise en place d’une cellule jihadiste dans les environs de Paris. Cette rencontre fut bien sûr l’occasion de parler de cinéma… mais pas uniquement!

À quel moment et pour quelle raison avez-vous eu envie de vous attaquer à ce sujet?
En fait, j’y pense depuis très longtemps. Ça date de 20 ans, lorsqu’il y a eu l’affaire Khaled Kelkal, liée entre autres aux attentats de Saint-Michel en 1995 et au GIA (Groupe islamique armé, ndlr). Il y avait eu une traque dans toute la France, et on avait finalement finit par le voir presque en direct à la télévision se faire tuer par la police en criant «Allahu akbar». Je me suis demandé à qui était cet homme. Je voulais savoir quel était son parcours. Il était français, et je me suis demandé comment un Français pouvait se retrouver dans cette position. Cependant, je n’avais fait qu’un film à l'époque et je trouvais le sujet un peu sensible. Plusieurs années après, il y a eu l’affaire Mohammed Merah, qui a tué trois militaires et des enfants en bas âge. J’étais tellement horrifié par ce geste que je me suis dit que je devais vraiment m’emparer de ce sujet car je pensais que ça devenait urgent.

Vous avez une mère française et un père algérien je crois…
D’origine algérienne…

Votre prénom indique que vous n’avez pas été élevé dans la religion musulmane…
Non…

Le fait d’avoir une parenté nord-africaine, et peut-être ce que vous avez vécu dans votre enfance, vous-ont ils aidé à comprendre certaines choses...
Plutôt à réaliser l’urgence de la situation. Je suis un modèle d’intégration. Je ne parle pas arabe, je n’ai pas été élevé dans la culture du bled comme on dit en France. Par contre, j’ai quand même pu ressentir ce qu’était être métisse d’Afrique du Nord et élevé en France… et je ne parle que de métis, mais c’était sur la Côte d’Azur, qui n’est pas la terre la plus humaniste qui soit. C’est une bonne question, car j’ai peut-être un peu mieux ressenti pourquoi on pouvait décider d’être en rupture avec la société française. C’est un choix que je n’ai pas eu à faire mais il est vrai qu’il y a en France un racisme très prégnant, qui existait déjà dans les années 70, mais qui est allé en s’accélérant et qui fait que peut-être, certains, par amertume, se réfugient dans un communautarisme extrêmement agressif.

J’ai l’impression que certains problèmes liés à l'intégrisme ont alimenté le racisme. Il y a des problèmes de fondamentalisme religieux depuis les années 90 en France. En fermant un peu trop les yeux sur ces problèmes, peut-être par peur d’être taxés de racistes, nous avons peut-être…
Non, je pense que c’est un peu plus compliqué que cela. Les attentats en France à l’époque étaient liés au GIA. Hors, on sait aujourd’hui que le GIA était très probablement infiltré par des agents du gouvernement algérien qui avaient besoin que le gouvernement français s’engage à ses côtés en Algérie pour lutter contre le GIA, ce qu’il ne voulait pas faire. En fomentant très probablement des attentats sur le territoire français, ils obligeaient l’État français à se rallier à leur côté. C’est le gros flou autour du GIA, mais il y a de fortes chances que ce soit une manipulation des services secrets algériens. C’est assez compliqué en fait.

Ça, c’est l’aspect large…
Et d’un point de vue plus concret, le racisme en France est monté bien avant le fondamentalisme, puisque le problème du Front National existe depuis le milieu des années 80. Or, à cette époque, il n’y avait pas encore de problèmes religieux. Le crédo du Front National sur l’immigration et les étrangers qui viennent manger le pain des Français a commencé à se développer avec la crise des années 80, très favorisé par François Mitterrand, qui, en introduisant le scrutin proportionnel, a permis au FN d’avoir des espaces d’expression dans les médias légaux. Or, tout le monde sait qu’en trouvant des espaces d’expression, ils ont trouvé des oreilles pour les écouter. J’ai envie de dire que c’est le serpent qui se mord la queue. Le rêve de Daech, c’est Marine Le Pen au pouvoir. Ce que vise Daech, c’est la fracture culturelle, tout comme en Israël où les fondamentalistes des deux côtés se nourrissent l’un l’autre. Je ne pense pas que ce soit le fondamentalisme en France qui a fait se développer le Front National. Je pense que le Front national a commencé à se développer et que le fondamentalisme a enchaîné. Maintenant, je pense profondément que l’un nourrit l’autre. À chaque fois qu’une bombe explose, ça alimente énormément le fond de commerce de Marine Le Pen, c’est évident. Et chaque fois que la parole du Front National a un écho dans la société française et fait qu’elle se durcit et développe son racisme, cela va créer des amertumes qui vont faire le bonheur des imams intégristes. Si on prend comme exemple le principe de la déchéance de nationalité, c’est une aberration qu’un président de gauche ait voulu faire passer ça. On parle de déchoir de leur nationalité des binationaux qui brûlent leurs passeports et qui se font exploser au milieu de la foule. Premièrement, qu’est-ce qu’ils en ont à foutre? Mais deuxièmement, pour des imams intégristes, pouvoir dire à des binationaux «tu vois que tu n’es pas complètement français puisqu’ils peuvent t’enlever ton passeport», c’est du pain béni! Chaque fois que l’un part dans un sens pour distinguer différentes catégories de Français, il fait avancer l’autre… Et là, du coup, on est mal!

Ce que vous dites me fait revenir sur la légitimité, car de par vos parents, vous êtes porteur d’un certain équilibre. Est-ce que, lorsque vous faites un film comme celui-là, ça peut vous permettre d’être à la fois plus écouté et respecté de la part des jeunes des banlieues…
Je ne crois pas… Mais ça me permet d’être inattaquable. Si j’étais juif et si je faisais le même film, on me dirait que je fais un film sioniste. Si j’étais Français de souche, pour reprendre cette expression horrible que disent les gens du Front National, on trouverait des gens pour dire que je fais un film d’extrême droite. Maintenant, à côté de ça, ceux qui ont déjà basculé vont dire que les attentats de Charlie sont un coup du Mossad. La grosse paranoïa ambiante fait que certains sont sur le point de basculer et j’espère que mon film peut les aider à créer une dialectique et à réfléchir. Par contre, ceux qui ont envie de me faire des procès trouveront toujours des arguments, en disant que je suis un vendu par exemple… Mais de mon côté, je me suis senti légitimé. Pour faire un film pareil, il faut ne pas douter. De moi à moi, je savais que je ne pouvais pas faire un film raciste, car il aurait été contre moi-même, ni un film islamophobe car c’était la religion de mon père avec qui je m’entendais très bien. Je n’ai aucune raison d’insulter sa religion. C’est donc suffisant pour m’empêcher de douter.

Et la légitimité la plus forte quand on traite un tel sujet, c’est probablement la documentation…
Exactement.

Par contre, on commence à aborder quelque chose de difficile, car ce n’est pas comme faire un film sur des gens qui travaillent à la Poste! Comment pouvez-vous vous documenter vraiment sur un tel sujet?
C’est assez curieux car c’est probablement plus facile que de faire un film sur des gens qui travaillent à la Poste. Par exemple, j’ai fait un film sur la maladie d'Alzheimer il y a quelques années (Cortex, ndlr)… mais si vous n’allez pas vivre pendant trois mois dans un hôpital qui traite des gens atteints de cette maladie, vous ne pouvez pas ressentir la chose. Et si vous faites un film sur la poste, vous avez intérêt à vous lever tôt tous les jours et à être postier. Bizarrement, alors que je ne travaille jamais par internet car c’est trop facile et dangereux parce que l’information n’est pas filtrée, j’ai commencé à travailler sur ce projet par internet. C’est en effet le terrain de jeu favori de tous les gens qui s’expriment à ce sujet. Vous avez des pages et des pages de forums de jeunes qui se radicalisent . Ils ne vont pas forcément devenir jihadistes, mais ils se radicalisent. Vous pouvez voir des heures d’imams intégristes qui prêchent. Il y a aussi des pages pour vous parler des camps d'entraînement au Pakistan. Internet est le terrain de jeu du jihadisme. J’ai donc commencé dans cet univers très glauque et très morbide car il y a une masse de documentation gigantesque. Ensuite, je me suis rapproché des services de police qui travaillent sur le sujet en France et qui m’ont renseigné sur l’aspect technique des choses. Ensuite, comme je viens de province et d’un milieu qui n’est pas celui de la grande bourgeoisie, je connais des gens qui sont restés là-bas et qui ont des petits frères qui se radicalisent. Cela ne veut pas dire qu’ils deviennent jihadistes, mais qu’ils se réfugient dans cette radicalisation. Discuter avec ces personnes m’a permis de mieux comprendre la fragilité qui peut conduire à ce genre de choses.

Pensez-vous que la représentation que vous faites de ces personnes et de ces parcours correspond à une réalité… même si bien évidemment, lorsqu’on fait une fiction, on prend certaines libertés avec la réalité!
Parfois la fiction permet de faire une synthèse qui n’a rien à voir avec le documentaire mais qui est une synthèse émotionnelle d’une réalité. Je n’ai pas prétention à dire que c’est la réalité, sinon, j’aurais fait un documentaire. Par contre, dans la vision du ressenti que j’ai de ces jeunes gens, il y a déjà une forme d’information. Au-delà de ça, ce qui était assez terrible avec cette histoire, c’est que j’ai écrit ce scénario il y a trois ou quatre ans, et plus le temps passait, plus je retrouvais dans les journaux des choses que nous avions mises dans le film. Par exemple, je me suis dit au moment de l’écriture que si je voulais créer une cellule jihadiste, je ne le ferais pas dans une cité pour ne pas qu’il y ait trop de témoins. On découvre que systématiquement, leurs planques sont des petits appartements ou des petits pavillons. Je vais donner un autre exemple. J’ai mis dans le film un personnage qui fume un joint en cachette. Un policier à qui j’ai montré le scénario m’a dit que ce n’était pas possible car les radicaux ne fument pas de joint. J’ai quand même laissé le détail en me disant qu’ils avaient 20 ans et qu’ils n’allaient pas arrêter de fumer du jour au lendemain en se radicalisant. Or, nous venons de découvrir que dans le sang d’un des gars qui s’est fait exploser à Paris en novembre, il y avait une forte dose de cannabis. La réalité a rejoint la fiction et l’a confortée. Depuis, il y a de plus en plus d’informations sur ces personnes, mais rien n’est en porte à faux. Par exemple, le twist de fin à propos du personnage principal confirme ce que l’on sait maintenant sur l’autoradicalisation et les gens qui n’ont pas besoin d’aller là-bas pour se radicaliser. Finalement, en me demandant comment je me comporterais en toute logique si j’étais jihadiste, j’ai retrouvé ce qu’on retrouve dans la vie car il n’y a pas mille façons d’imaginer les choses.

Vous l’avez donc écrit il y a trois ou quatre ans. Nous venons au Québec de découvrir un autre film qui aborde le même sujet (La désintégration) mais qui date de quelques années. Ce sont deux films très différents. Le votre est beaucoup plus orienté vers le cinéma de genre.
Pour une raison très simple. Ce qui me préoccupait, c’était avant tout d’offrir un point de réflexion à ceux dont je parle. Je ne me voyais pas faire un film d’auteur, ce qui peut d'ailleurs donner des films magnifiques! Pour ce thème-là, je ne voulais pas faire un film destiné aux gens qui vivent dans le Quartier Latin… j’aurais prêché un convaincu. Pour toucher ceux qui peuvent être poreux au discours intégriste, je devais faire un film qu’ils consomment. Les gamins des cités, pour ne parler que d’eux, ne lisent pas le Nouvel Obs, se foutent des sociologues, ne regardent pas des débats à minuit avec des gens qui disent des choses passionnantes. Ils sont déjà passés ailleurs. C’est d’autant plus vrai que La Désintégration avait déjà été fait. Je ne l’ai d'ailleurs pas vu à l’époque. J’ai préféré le voir après avoir fait mon film. Je voyais bien dans les échos que j’en avais qu’il s'agissait du pur cinéma d’auteur et qu’il n’était donc pas susceptible d'intéresser le gamin de banlieue fumeur de joint, branché sur les films américains et les jeux vidéo, et qui commence à basculer. Je trouvais que mon film devait passer par le thriller.

Nous sommes donc d’accord pour dire qu’il y a une approche de cinéma «commercial»…
Complètement…

Même si ça n’a aucun sens de dire «commercial».
En effet… en France, si vous faites du polar, on prétend que vous faite du cinéma dit commercial… Mais en réalité, le cinéma français d’auteur est très commercial. Vous trouver d’ailleurs plus facilement l’argent quand vous faites un film d’auteur pur et dur que quand vous faites un film comme Made in France.

Disons plutôt un film susceptible d’attirer un public relativement large…
Même pas. Les événement ont mis une espèce de loupe sur ce film, mais un film sur un sujet aussi âpre, traité de manière aussi sociétale, sans stars… ça ne me semble pas très commercial. Je savais en écrivant le sujet que je n’aurais ni l’argent du privé car il ne correspond pas au type de polar financé par ce biais, ni l’argent de l’État car par principe, le cinéma de genre est un peu méprisé. C’est un peu ce qui s’est passé. Une chaîne privée nous a donné de l’argent, mais c’est tout! Le reste, c’était une contribution de l’équipe, mais je le savais à l’avance!

Par contre, je pense que votre film, par son statut de film d’infiltration et de film de braquage d'une certaine manière...
Tout à fait...

Vous permettait d'attirer un certain public...
De plus, ça permet au film de mieux se vendre à l’étranger car ce sont des codes internationaux. Le film d’auteur français, soit il cartonne à l’étranger, soit il est franco-français. Donc, ce genre permet de mieux voyager. À côté de ça, pour être franc, le public que je voulais viser est un public qui télécharge en masse et qui ne va en salle que pour voir The Avengers. Ils sont adeptes du téléchargement pirate… et je ne devrais pas le dire, mais ça ne me dérange pas. Traité sous cet angle-là, ils vont regarder le film, alors qu’ils ne regarderaient pas le même sujet traité de manière plus auteurisante ou donneuse de leçon… et je précise que je ne parle pas là du film de Philippe Faucon (La désintégration, ndlr). Ils vont en regarder 10 minutes et vont dire «rien à foutre». Plus qu'un film commercial, ça serait plutôt un film populaire. Aujourd’hui le problème, c’est que le cinéma populaire est piraté. Il n’y a pas de loi contre ça, et je pense que nous sommes un des pays au monde où il y a le plus de piratage.

Pour revenir à ce que vous disiez tout à l'heure, vous n’êtes pas le seul cinéaste à dire «je ne devrais pas le dire, mais ce qui compte, c’est que le film soit vu»… Et c’est peut-être d’autant plus vrai pour ce film en particulier d’ailleurs…
Exactement!

Nous en venons à ce qui s’est passé en France le vendredi 13 novembre 2015. Votre film devait sortir le mercredi suivant. Du coup, la sortie a été annulée!
C’est un choix très conscient. Nous avons été atterrés et choqués par ce qui s’était passé. J’ai très vite parlé avec le producteur et le distributeur en disant que je n’assumais pas d’être là le mercredi suivant en espérant que mon film fasse un carton. Quand on sort un film, le mercredi soir, on boit tous ensemble un coup en appelant les salles pour savoir si le film a bien marché. Ça devenait horrible comme situation. On ne pouvais pas se réjouir que le film soit vu en masse grâce à ce genre de pub inespérée. Il fallait aussi retirer les affiches du métro. Ça devenait lugubre de voir cette affiche un peu choc, avec cette Kalachnikov en forme de tour Eiffel. On a donc prévu de le sortir plus tard… mais j’ai finalement décidé de le mettre directement sur le net. En salle, les grands circuits commençaient à avoir peur de le sortir et le film se serait retrouvé dans le circuit Art et Essai… Mais je ne voulais pas un film pour un ghetto intellectuel. Je voulais justement l’inverse! Donc, nous avons opté pour la VOD, et le film a a fait un carton en VOD, et un carton encore plus énorme en piratage!


En plus, le public aurait peut-être eu une certaine crainte à aller le voir en salles. En VOD, ils peuvent le voir de manière plus apaisée.
Absolument. En plus, la VOD est moins cher… Il peuvent le voir à quatre, six, huit ou douze pour le même prix! Comme le film n’avait pas de gros enjeux financiers puisqu’il a été financé intégralement par une chaîne payante qui avait acheté les droits, la sortie VOD était tout à fait possible. Du coup, je suis très ému d’être ici car c’est le premier pays où il sort en salle. Or, un film reste fait pour la salle… ne serait-ce que pour le son ou pour l’image!

Il va y avoir d’autres pays?
Israël, ce qui est fascinant. Le film se vend bien à l’étranger, mais après on ne sait jamais vraiment comment ça se passe... il peut sortir en salle, en VOD, en chaîne payante, en DVD… Tout le Moyen Orient l’achète! Le film est donc un vrai succès, mais c’est très bizarre car c’est un succès dont je ne peux pas me réjouir! C’est bien car ça prouve qu’on avait raison de le faire, mais on ne peut pas être content de cartonner car ça serait déplacé!

En même temps, moralement, c’est peut-être moins difficile pour vous de voir que c’est un succès un VOD et non en salle.
Oui, car nous avons échappé à la logique marchande des chiffres du mercredi à 14 heures. Nous n’avons pas fait de fête par exemple. La question est plutôt de savoir si le distributeur, qui avait mis beaucoup d’affiches sur Paris, va retrouver ses billes. Ça lui a coûté beaucoup d’argent…

Et vous pensez que le film a eu un impact auprès des gens à qui vous vouliez vous adresser?
Je n’en sais rien. Mais si ça peut faire réfléchir un seul gamin, c’est déjà énorme!

Entrevue réalisée par Jean-Marie Lanlo à Montréal le 7 avril 2016
 

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