Entrevue avec Cyril Dion (Demain)

22 mai 2016

Nous avons eu le plaisir de rencontrer le coréalisateur du film Demain (lire notre critique) lors de son passage à Montréal. Il a accepté de répondre à certaines de nos réserves à l'encontre de ce film qui se propose d’offrir sur un ton optimiste des solutions aux problèmes écologiques qui menacent notre planète. Après avoir attiré plus d’un million de spectateurs français et obtenu le César du meilleur documentaire, Demain sera distribué dans un grand nombre de salles à travers le Québec à partir du 27 mai 2016.

Demain est coréalisé par vous et Mélanie Laurent, que nous connaissons comme actrice et réalisatrice (notamment du très réussi Respire, ndlr). Nous vous connaissons peut-être un peu moins. Pouvez-vous présenter brièvement votre parcours?
J’étais acteur pendant quelques années. J’ai fait des études d’art dramatique, mais ensuite j’ai fait plusieurs choses dans ma vie. J’ai fait de la médecine naturelle, j’ai organisé des congrès israélo-palestiniens, j’ai organisé le premier et le deuxième Congrès Mondial des Imams et Rabbins pour la Paix à Bruxelles et à Séville. Ensuite, on m’a proposé de créer une ONG autour d’un écologiste français assez connu qui s’appelle Pierre Rabhi. Nous avons créé ce mouvement qui s’appelle Colibri fin 2006. Dans le cadre de ce mouvement, j’ai créé le magazine Kaizen et une collection de livres chez Actes Sud qui s’appelle Domaine du possible, dont je m’occupe toujours. J’ai également fait un film avec Coline Serreau (Solutions locales pour un désordre global, ndlr). J’écris également de la poésie. J’ai d'ailleurs publié un livre en 2014 chez Gallimard (Assis sur le fil, ndlr). J’écris aussi des essais. Nous venons de publier chez Actes Sud deux livres autour du film, un pour les enfants et un pour les adultes. Et je suis en train de finir un roman.

Et comment l’idée de Demain a-t-elle germé?
J’ai commencé à avoir cette idée début 2007, quand je démarrais Colibri. Je faisais plein de conférences, je rencontrais les gens, et je me suis aperçu qu’on passait beaucoup de temps à leur expliquer ce qui allait mal et à leur proposer d’arrêter plein de choses: arrêter de prendre la voiture, de prendre l’avion, de manger de la viande, de prendre des bains… mais on ne leur proposait pas grand-chose. En me mettant à leur place, je me suis dit que j’aimerais qu’on me dresse un portrait de ce que l’avenir pourrait être pour que ça me donne envie d’y aller. J’ai donc eu envie de proposer une vision positive de l’avenir. Cette idée a continué à trotter jusqu’à ce que je rencontre Coline Serreau. Je lui ai proposé de faire ce film en lui disant que plein de choses émergeaient dans le monde et que ça serait génial de les connecter. Au fur et à mesure du tournage, elle s’est recentrée sur l’agriculture. J’étais frustré car je voulais que le film que j'avais imaginé existe. J’ai commencé à l’écrire en décembre 2010, alors que j’étais encore chez Colibri. À l'été 2012, j’ai fait un burn-out. Alors que j’étais chez moi et plus en état de faire grand-chose, j’ai pris connaissance de l’étude dont on parle au début du film. Elle raconte qu’une partie de l’humanité pourrait disparaître si on ne fait rien dans les vingt ans qui viennent. C’est comme si mon propre effondrement rencontrait l’effondrement possible de la civilisation. Je me suis donc dit que je devais faire ce film, mais également faire ce qui compte le plus pour moi dans ma vie, c’est-à-dire avoir une activité artistique. Je me suis rendu compte à ce moment-là que ça avait été une vraie souffrance de faire une parenthèse sur ce type d’activité. J’ai alors démissionné de Colibri et du magazine et je me suis mis à 100% sur le film. J’avais rencontré Mélanie Laurent 6 ou 8 mois avant. Nous étions devenus assez amis. À l’automne 2012, elle m’a demandé de l’emmener voir des initiatives qui pourraient être des solutions. Je l’ai donc emmenée à la ferme de permaculture du Bec Hellouin, que l'on montre dans le film. Pendant le trajet, nous nous sommes aperçus que nous aimions beaucoup les mêmes films, les mêmes livres, la même musique… Je lui ai aussi parlé du projet, qu’elle a trouvé super. J’avais du mal à trouver des financements et à aboutir à quelque chose, et début 2013, je lui ai proposé de faire le film avec elle. Elle m’a alors dit que depuis que je lui en avais parlé, elle rêvait que je lui propose car elle avait envie de faire quelque chose par rapport à ces sujets.

Pour vous, il fallait que ce soit un film de cinéma? En le voyant, on se dit que ça pourrait être une série de 5 épisodes, ce qui vous aurait permis de plus développer certains aspects, qui mériteraient à mes yeux d’être plus approfondis. Vous êtes-vous posé la question, et qu’est-ce qui a déterminé votre choix?
Nous ne nous sommes pas posé la question, mais on nous l'a souvent posée, surtout les producteurs et distributeurs qui nous ont encouragés à creuser cette piste. C’est d’ailleurs ce qu’on va faire maintenant! Nous allons faire 5 x 52 minutes pour la télé. Mais pour commencer je voulais absolument que ce soit un film car l’idée était de montrer que tous ces sujets sont interdépendants. Je voulais assembler les pièces du puzzle pour donner une vision de l’avenir, pour que ça fasse son effet en une fois et que ça nous permette de raconter une histoire. Nous tenions à ce que ce ne soit pas simplement un documentaire qui nous permette d’apprendre des choses, mais que ça participe aussi à construire un récit de l’avenir, ce qui ne pouvait fonctionner que d’une seule pièce. Ça nous a demandé d’aller plus ou moins profondément dans certains sujets, mais la priorité était de montrer l’interdépendance. Ensuite, il y a moyen d’approfondir avec le livre que nous avons fait. On y explique vraiment en long, en large et en travers les tenants et les aboutissants. Nous avons mis les références des études, l'intégralité des entretiens, etc. 

Les films réalisés par des militants manquent toujours à mes yeux un peu d’avis contradictoires. Lorsque vous défendez certaines idées, personne ne peut vous contrer. Avez-vous imaginé apporter cet élément, et est-ce que dans le livre ou la série, vous allez essayer de l’introduire? Et est-ce que vous comprenez un peu mon point de vue, voire ma frustration?
Je comprends très bien, mais dans le film, nous n’avons jamais pensé mettre des points de vue contradictoires, car ces points de vue contradictoires, vous les entendez à longueur de journée dans les médias et à la télévision. Les gens à qui on a donné la parole n’ont jamais eu le crachoir.

Mais ces avis pourraient aussi peut-être donner plus de poids à certaines de vos propositions…
Très honnêtement, le fait que l’agriculture ne pourrait soi-disant pas produire assez pour nourrir l’humanité, on l’a entendu 50.000 fois. Je pense qu’en voyant le film, on a cette assertion dans la tête. Par exemple, Olivier de Schutter ou Bec Hellouin apportent des éléments de réponse à ce qu’on a l’habitude d’entendre. Le fait qu’on ne peut pas se passer des énergies fossiles, on l’a entendu mille fois… alors pourquoi le réentendre dans le film? Ce n’était pas notre objectif. Notre but était de raconter une histoire et de proposer un autre imaginaire, et pas de faire un débat contradictoire. On voulait juste dire: voilà à quoi pourrait ressembler la société. Si au contraire on est dans le «oui, ça pourrait marcher, mais peut-être que...», ça ne donne aucune énergie.

Je vais encore vous titiller un peu…
Je vous en prie!

Mais les exemples que vous venez de donner, l’énergie et l’agriculture, me semblent très convaincants… Je pense que c’est difficile de ne pas être d’accord avec vous. Par contre, vos propositions en matière d’éducation et de démocratie commencent à impliquer un changement de société, ce qui n’est pas forcément le cas pour l’agriculture ou l’énergie. Vous montrez donc bien qu’on peut changer les choses assez facilement avec ces deux thèmes, sans faire peur aux gens. Alors que les thèmes suivants peuvent un peu inquiéter car ils impliquent un réel changement.
Là où le film est sorti, ça n’a pas été le cas. Les gens semblent dire exactement le contraire. Ils disent que ça ouvre des perspectives, que ça donne envie de faire plein de choses, que ça leur donne de l’espoir… je ne pense pas qu’on soit très effrayants!

C’est vrai que le film n'est pas effrayant. C’est d’ailleurs une de ses forces. Il n’y a pas non plus de diabolisation envers ceux qui pensent différemment, comme on le retrouve trop souvent dans ce genre de films. Mais vous proposez des changements fondamentaux de société que nous ne sommes peut-être pas prêts à accepter.
Quand on propose un point de vue sur le monde, on ne le propose pas pour que ça plaise aux gens. On le propose pour dire quelque chose.

Et pour convaincre aussi…
Mais je n’ai pas l’impression que ça ne marche pas. Le film est sorti dans de nombreux pays et la réaction des gens est enthousiaste. Je pense que beaucoup de gens sont convaincus qu’il faut changer le système et qu’on ne peut pas se contenter d’aménagements à la marge.

Ce que vous proposez en matière d’agriculture et d’énergie est déjà assez important. Pour vous, ce n’est pas suffisant?
Non. Quand on commence à avoir ces conversations avec les responsables politiques ou les entreprises, on voit que c’est le facteur économique qui est limitant tout le temps. Aujourd’hui, c’est l’obligation à être dans une course à la croissance effrénée qui fait qu’on détruit les ressources naturelles à une vitesse tellement importante qu’elles ne peuvent pas se régénérer. C’était important de comprendre pourquoi nous sommes dans cette croissance effrénée. Nous nous rendons compte que le fait que l’on soit tout le temps obligé de refaire des emprunts pour avoir suffisamment de masse monétaire en circulation nous pousse à la croissance, et donc dans ce cycle de production de consommation effrénée. Ensuite, le fait que dans l’industrie, nous n’ayons pas repensé le cycle de production / distribution / consommation pour qu’il soit circulaire et qu’on soit perpétuellement dans la réutilisation de matières premières plutôt que d’en détruire des nouvelles, ça aussi, c’est quelque chose qu’il faut radicalement changer. Le fait que quelques grandes entreprises prennent tellement de pouvoir qu’elles aspirent les richesses sur les territoires où elles sont implantées, qu’elles aient tellement de surface financière qu’elles sont capables d’influencer les législations de façon démesurée, qu’elles bénéficient d’avantages comme ne pas payer d'impôts alors que des PME vont en payer… tout ça, on voit bien que ce n’est pas soutenable. Ça crée des disparités, mais également des problèmes démocratiques qu’on a vraiment besoin de changer. On a été jusque-là, pour creuser ces problèmes et proposer des alternatives.

J’ai envie de revenir à l’agriculture, qui est le point de départ du film. En guise de mise en bouche pour les futurs spectateurs, vous pourriez développer une proposition concrète que vous faites dans Demain?
Le parti pris du film est de dire qu’aujourd’hui, on cherche à avoir des structures les plus grosses possible, les plus industrialisées possibles, pour maximiser les profits en diminuant le nombre de personnes qui travaillent ou le nombre d’intervenants dans la chaîne. C’est ce qui se passe dans l’agriculture. Il y a des exploitations de plus en plus grandes, avec de moins en moins de paysans dedans. On a remplacé les gens par des machines et par des produits. Or, ça pose des problèmes considérables car tout raser sur des surfaces énormes fait disparaître beaucoup d'espèces. De plus, il n’y a pas de monoculture dans la nature. Ça a donc tendance à appauvrir les sols, à faire baisser la diversité et donc à rendre les sols de moins en moins fertiles. Pour compenser ça, il faut utiliser des produits comme des engrais de synthèse. Mais comme le sol est relativement malade, les plantes sont susceptibles de se faire attaquer par des parasites, des champignons ou des insectes. Nous sommes donc obligés d’utiliser des produits. Or, les pesticides, comme on le sait, ont tendance à tuer les insectes ou à polluer les nappes phréatiques. Ils sont impliqués dans la santé des humains. Il faut trouver une autre méthode. On explore donc une méthode agricole comme la permaculture, qui est absolument le contraire puisqu'elle cherche à avoir un maximum de diversité. En fait, on cherche à comprendre comment les écosystèmes fonctionnent naturellement et à reproduire ce fonctionnement dans nos pratiques agricoles. En faisant ça, nous avons des fermes extrêmement belles qui participent à régénérer les écosystèmes et à redéployer la biodiversité, qui n'ont pas besoin de pétrole ou de mécanisation, mais qui sont extrêmement rentables. Une étude faite en France avec l’Institut national de la recherche agronomique montre que sur 1000 m², la ferme du Bec Hellouin a fait 54.000 euros de chiffre d’affaires en troisième année, ce qui est considérable. Ça veut dire qu’on peut créer des emplois très qualifiés (car ils demandent une connaissance de la nature et de la biologie) et rémunérateurs. Évidemment, c’est une agriculture extrêmement productive. La même étude montre que sur cette parcelle, en faisant tout à la main, en utilisant des techniques comme la densification des cultures, la culture sur butte ou l’introduction des arbres, on peut arriver à une production 10 fois supérieure à ce qu’on fait aujourd’hui avec une agriculture mécanisée. C’est extraordinaire, et ça ouvre des perspectives en aménagement du territoire. Au lieu d’avoir des énormes exploitations partout, on peut en avoir encore quelques grosses pour des usages industriels ou pour quelques céréales, mais on peut imaginer avoir un territoire maillé de centaines de milliers de petites exploitations en périphérie des villes, dans les campagnes, mais aussi de l’agriculture urbaine… qui est un autre aspect qu’on montre aussi beaucoup dans le film.

Vous montrez également qu’en matière d’énergie, comme pour l'agriculture, un comportement responsable n'entraîne pas forcément un coût élevé…
Au contraire. Ça peut même rapporter de l’argent. Ça peut en rapporter au citoyen. Au Danemark ou en Allemagne, l’éolien citoyen s’est énormément développé. Les gens n’avaient pas envie d’avoir des éoliennes au fond de leurs jardins. Ils ont donc créé des systèmes dans lesquels ils investissent leur épargne en achetant des éoliennes en partenariat avec la ville ou les entreprises, et ça leur rapporte jusqu’à 7% par an d’intérêts, soit plus que ce qu’ils auraient eu en mettant leur argent à la banque.

Pour conclure…
Mais je vais peut-être dire quelques mots sur des aspects qui vous paraissent moins convaincants! Je ne peux pas vous laisser comme ça (rires).

Le temps presse, mais la partie sur la démocratie, avec notamment l’éloge de la démocratie participative, ne me convainc pas vraiment… Je crois en la démocratie représentative, et je pense que le citoyen peut avoir un poids pour changer les choses en poussant les élus à aller dans la bonne direction.
Ça ne marche pas…

Ça ne va peut-être pas assez vite!
(rire) Ça ne marche pas du tout. Je connais très bien Nicolas Hulot. Il a lancé le pacte écologique qui a abouti au Grenelle de l’environnement (rencontres politiques organisées en France fin 2007 à l’initiative du président de la République nouvellement élu Nicolas Sarkozy, à la suite des engagements pris lors de la campagne électorale, ndlr), mais si on regarde rétrospectivement ce que ça a donné, c’est nul.

La situation de la France en matière d’écologie est loin d’être la pire…
Si on la compare à la Grèce ou à l’Espagne…

Même au Canada.
Ah bon?

Oui… regardez l’Alberta.
L’Alberta c’est terrible!

L’enfouissement des déchets est un problème considérable. Au contraire, à Paris, un quart des appartements est chauffé grâce à l’incinération des ordures ménagères depuis plusieurs décennies!
En France, on ne recycle que 25% des déchets. Nous sommes vraiment nuls si on compare avec ce qu’on a filmé à San Francisco, mais également en Suisse, en Allemagne, au Danemark ou en Suède. Mais pour revenir à la démocratie, nous ne proposons pas d’arrêter complètement la démocratie représentative. Il faut à mon avis coupler des mécanismes de démocratie représentative avec des mécanismes de démocratie directe. C’est ce que font par exemple les Suisses. Nous allons y aller pour la série car nous n’avons pas eu le temps d’y aller pour le film. En Suisse, ils ont des référendums d’initiative populaire, qui permettent aux citoyens de faire des propositions de loi ou de s’opposer à des propositions de loi quand ça ne va pas dans l’intérêt général. En France, les mandats ne sont pas impératifs, ce qui veut dire que quand un député décide de ne rien faire de ce qu’il avait promis à ses électeurs, ça ne pose aucun problème. Il peut subir la pression de tous les lobbies!

Malheureusement le temps presse! Mais pour revenir brièvement aux référendums d’initiative populaire, s’ils avaient existé en France en 1981, la peine de mort n’aurait jamais été abolie! C’est le risque de ce type de démocratie.
C’est le jeu! Si on dit que la démocratie, c’est le peuple qui décide, alors il faut le faire. Mais surtout, c’est pour ça que tout est lié, et c’est pour ça que nous voulions faire un film. Après la démocratie, nous avons parlé de l’éducation. Pour que la démocratie fonctionne bien, ça demande une certaine éducation. Les gens doivent être éclairés et connaître un certain nombre de sujets pour qu’ils ne restent pas devant TF1 ou devant Fox News avant d’aller voter n’importe comment. Je suis bien d’accord avec vous! C’est pour ça que le film est construit en cinq parties, comme une sorte d’écosystème, pour montrer que tout cela est interdépendant et pour montrer que si notre système éducatif ne prépare pas les gens à devenir des citoyens éclairés responsables, qui s’informent et qui prennent la responsabilité des décisions politiques, ça ne marche pas!

Entrevue réalisée par Jean-Marie Lanlo à Montréal le 20 mai 2016
 

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