Entrevue avec Marc Bisaillon (Réalisateur de La vérité)

14 août 2011

Marc Bisaillon parle de
La vérité
En mars 2011 sortait dans les salles du Québec La vérité, deuxième long-métrage de Marc Bisaillon. Ce très beau film, à mes yeux l'un des meilleurs films québécois de l’année (voir notre mini-critique) sort le 16 août 2011 en DVD. Nous avons eu envie de rencontrer son réalisateur et de lui donner l’occasion de parler de ses deux premiers films (La lâcheté et La vérité), qui abordent tous les deux les mêmes thèmes (la conscience coupable et le silence).


Marc Bisaillon, vous avez fait du rock avant de faire du cinéma... votre amour du cinéma est venu sur le tard ?
J’ai commencé à être cinéphile vers 18 ans. J’ai étudié à l’Université de Montréal en cinéma, et au CEGEP Édouard Montpetit aussi, mais je voulais surtout faire de la musique. (…) J’ai toujours aimé le cinéma, mais je ne m’imaginais pas faire ça au départ. Je me voyais scénariste par exemple. J’avais envie d’écrire… j’ai tout le temps beaucoup écrit. J’ai écrit un premier long métrage pour quelqu’un d’autre et ça m’a donné envie de réaliser moi-même. J’ai alors fait deux courts métrages avant de faire La lâcheté, mon premier long métrage… et maintenant, La vérité !

Justement, La vérité sort le bientôt en DVD. De quoi parle le film?
C’est l’histoire de deux jeunes de Sainte-Hyacinthe. Je me suis inspiré d’une histoire vraie qu’on m’a contée il y a une quinzaine d’années : deux jeunes qui, un soir de fête, rentrent dans une maison, se font surprendre par le voisin… et je laisserai le public découvrir la suite. Le film met en vedette en autres Pierre-Luc Lafontaine, Émile Mailhiot et Geneviève Rioux.

Votre premier film faisait partie d’un cycle sur la conscience coupable, La vérité en est la deuxième partie. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce cycle? Quelle a été votre démarche?
Au départ, ce n’était pas une démarche. Je me suis rendu compte que je m’intéressais à des histoires vraies pour aller voir ce qu’il y avait derrière les entrefilets dans les journaux. Pour ce qui est de La lâcheté, j’ai découvert les confessions du fossoyeur Marcel Bernier et j’ai été happé par son histoire. J’ai trouvé que c’était intéressant de se questionner sur la lâcheté. Avec La vérité, un projet qui était dans mes cartons avant même de réaliser La lâcheté, je me suis aperçu que je m’intéressais encore à une histoire vraie et des gens coupables d’un crime. En y réfléchissant encore plus, j’ai constaté qu’au-delà de la conscience coupable, mes films traitaient beaucoup du silence. La lâcheté parle du silence d’un témoin d’un crime… ce qui est très choquant dans le fond. Le deuxième est sur le silence des coupables d’un crime. Et là, je travaille sur un film qui s’appelle L’amour et qui traitera des conséquences du silence des victimes d’un crime… encore des silences. (…) Il y aura un autre film après, un film policier. Ça sera sur le silence de la loi face à des trou-de-cul (rire).

Le thème du silence est visiblement toujours associé à des faits divers dans votre cinéma.
Je préfère dire des tragédies, par respect pour les gens qui les ont vécues.

Mais pourquoi cette envie de parler du silence ?
Je trouve que finalement, c’est une grande partie la raison de la criminalité : le silence. Il y a peu, on a retrouvé le cadavre de Jolène Riendeau... et il y a quelqu’un quelque part qui sait mais qui se tait. Comme dans mon film La lâcheté. Dans l’histoire de Cedrika Provencher, c’est la même chose. Il y a quelqu’un, quelque part, qui sait. Mais il se tait. Le silence permet des drames horribles. Dans le silence, il y a une absence de compassion, une absence de bravoure. C’est de la lâcheté, c’est du mensonge… Ce sont des thèmes que j’ai envie d’aborder car ce sont des choses qui me scandalisent. Comme le silence des compagnies sur les crosses qu’ils nous font. Le silence des gouvernements, leur absence d’imputabilité. (…) Je me bats contre le cynisme en parlant du silence de ces gens.

Vous associez le silence à des événements importants, tragiques. Le silence peut aussi être à l’origine d’un malaise sans qu’il y ait forcément de drame. Cet aspect plus intime du silence vous intéresse-t-il aussi ?
Ce sont des thèmes que j’ai vu assez souvent au cinéma. De plus, j’ai découvert que le silence me motivait, mais je n’ai pas de démarche intellectualisée. Je me rends compte que c’est ce qui me touche. Pourquoi ? Peut-être que c’est parce que je suis des années 60, et quand j’étais petit, on me disait toujours « Chut, on ne parle pas de cela ». Ça me traumatisait, ça me faisait chier, et aujourd’hui je dis toujours ce qui me passe par la tête. Ça fait parfois chier du monde, mais tant pis !

Il y a un autre point commun entre vos deux premiers films : le questionnement moral sur les conséquences de ses actes. Pensez-vous que le cinéma a un rôle à jouer et qu’il peut inciter les gens à s’interroger sur eux-mêmes et sur leur rapport aux autres ?
J’espère ! Les films que j’adore sont des films qui m’ont questionné sur moi-même et qui m’habitent. Je pense à un film comme Mystic River… c’est un regard sur la société, sur la hiérarchie. En ce qui concerne La vérité, je voulais juste montrer un portrait de deux adolescents comme tous nos adolescents, qui sont aux prises avec quelque chose et qui ne font pas le bon choix au bon moment, et ils sont obligés de vivre avec ça. Ça me touchait, car il y a une réflexion sur le thème : « toute vérité est-elle bonne à dire ? ». C’est une vieille question, et je ne suis pas encore sûr que toute vérité soit bonne à dire. Ça dépend pour qui, ça dépend si on peut vivre avec ça. (…) Sur le coup, quand on m’a conté cette histoire, j’étais plus comme le personnage de Yves, je me suis dit « Mais voyons donc, il est bien épais d’avoir fait ça… il gâche la vie de tout le monde pour quoi ? Pour aller dire ça à un juge et à des policiers… Fuck off man ! » Mais après avoir travaillé sur le scénario, j’ai un peu plus compris. Ce n’est pas donné à tout le monde de vivre avec ça. Je ne sais pas si je vivrais avec un si grand remord sur la conscience. Je me questionne beaucoup. Comment les gens font pour vivre avec des affaires horribles sur la conscience ? Je peux revenir au cas de Cedrika Provencher, ou au cas de La lâcheté… des gens savaient des choses et se sont tus, ont menti. (…)

Revenons sur vos deux films, qui font partie d’une même série. Il y a tout de même de grosses différences. Vous ne porter pas de jugement sur vos personnages dans La vérité… mais vous en portez un peu plus dans La lâcheté
Le premier film, c’est comme un film noir. Ça ressemble à la femme fatale qui fait tomber le gars dans le crime. Je n’ai pas voulu reprendre les codes du film noir, car ça aurait trop dilué le propos… J’ai essayé dans La lâcheté de raconter l’histoire telle que le fossoyeur l’a contée. Des gens contestent cette version… un amour fou pour une femme qui le manipule complètement. C’est un homme qui n’a jamais rien connu d’autre que la chair froide dans son lit ! Sa façon de la tuer à la fin, c’est vraiment comme il l’a raconté. L’autopsie semble avoir révélé qu’elle a été transpercée… Pour mon premier film, j’étais peut-être plus fâché du silence des témoins d’un crime, et de l’indifférence. À l’époque où est sorti La lâcheté, une femme s’était fait battre devant vingt témoins au coin de la rue Sainte-Catherine, et personne n’a réagi. Les gens restent là et ils figent… c’est épouvantable ! Ça me scandalise. J’ai l’impression que je me mettrais à bûcher… pour l’avoir fait d’autres fois ! Mais ça pourrait peut-être m’arriver à moi aussi de figer… d’attendre que quelqu’un d’autre agisse ! Peut-être en effet, qu’il y avait un regard plus déterminé dans ce film !

Il y a une autre différence : au niveau du style. Il y a plus d’effets de mise en scène dans le premier film, ce qui donne moins d’importance aux personnages à mes yeux que dans La vérité. Est-ce que cela va dans le sens d’une évolution de votre façon de concevoir le cinéma ? D’aller vers plus de dépouillement, vers une mise en scène moins « visible », ou est-ce que c’était uniquement lié aux thèmes des films ?
Les deux ! En fait, pour La lâcheté, qui se passait dans les années 60, on a voulu utiliser un style très classique un peu inspiré de cette époque (…) alors que pour La vérité, je voulais quelque chose de plus proche d’un cinéma-vérité, mais sans que ça paraisse. La caméra est presque toujours à l’épaule, mais Matthieu Laverdière, qui fait les images, est tellement stable qu’on ne s’en rend pas toujours compte. Ce n’est pas quelque chose de fatigant, (…) il s’arrange pour être toujours le plus stable possible ! Et c’est sûr qu’on s’améliore un peu à chaque film, même si c’est aux trois ans ! Je cherchais quelque chose de plus viscéral, d’organique, qui collait vraiment avec l’esprit de la vérité. (…) Je ne voulais pas qu’on joue avec des trucs artificiels. (…) Mais pour revenir à La lâcheté… à ma décharge, je dois ajouter que comme c’était un film d’époque, c’était très dur les décors. Au Québec, on n’a pas conservé des affaires qui ressemblent aux années 50… si telle maison marche, celle à gauche et l’autre à droite ne marchent pas, j’étais donc cantonné dans des petites affaires, et avec un budget d’un million deux, on ne pouvait pas modifier les décors. Il fallait filmer comme c’était. La direction artistique a fait un super travail avec son petit budget.

Petit budget, petite équipe… on retrouve certains acteurs dans les deux films. Il y a une impression de groupe, loin du cinéma industriel. Si on vous proposait un gros budget, ça vous tenterait ou vous préférez rester dans les petits budgets, où vous être finalement plus libre… peut-être… pour certaines choses en tout cas ?
C’est une bonne question. La liberté, c’est vraiment quelque chose de très cher. Et c’est vrai que ma productrice Christine Falco endosse mes décisions et ma vision… et c’est très agréable ! Un film à gros budget… ça dépendrait d’abord du film, de l’histoire et de la liberté que j’aurais. Mais juste un contrat pour un contrat, je ne sais pas. D’un autre côté, il y a tellement de bons cinéastes au Québec, ça m’étonnerait beaucoup qu’on m’appelle pour ça ! J’ai intérêt de continuer à travailler à mes affaires dans mon coin si je veux continuer à faire du cinéma, soyons réalistes ! Si ça m’arrivait je serais flatté, mais si j’ai l’impression que j’ai zéro affinité, je serai malheureux tout au long du film. Je n’ai pas fait les 90.000 métiers les plus plates de la terre pour arriver à 43 ans à faire quelque chose que je déteste. Je ne suis pas un génie sorti de l’école à 20 ans avec plein de projets… j’ai vraiment grugé ma niche, et j’y suis bien, même si les murs ne sont pas en velours!
Entrevue réalisée par Jean-Marie Lanlo le 31 mai 2011 à Montréal
 

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