Entrevue avec Thierry Binisti (réalisateur du film Une bouteille dans la mer de Gaza)

21 mars 2012

Nous avons eu le plaisir de rencontrer le cinéaste français Thierry Binisti à quelques jours de la sortie québécoise de Une bouteille dans la mer de Gaza.
Ce film racontant l’histoire d’une amitié improbable entre une jeune Israélienne et un jeune Palestinien nous avait charmé à l’occasion des derniers Rendez-Vous du cinéma québécois.

Une bouteille dans la mer de Gaza est votre deuxième long métrage pour le cinéma…
Pour le cinéma, oui…

Vous avez cependant beaucoup plus d’expérience en tant que réalisateur qu’on pourrait l’imaginer. Pouvez-vous nous en parler un peu?
C’est vrai que j’ai fait beaucoup de films pour la télévision, et avant cela beaucoup de courts métrages pour le cinéma. Et là, c’est mon deuxième long métrage. Mais quand on est réalisateur, très franchement, que ce soit pour la télévision ou le cinéma, c’est un peu différent dans les thèmes abordés, mais on a une caméra, on a des comédiens… le principe reste de raconter une histoire dans laquelle on se projette, dans laquelle on raconte notre vision du monde, notre désir du monde aussi. C’est vrai que ce sont deux supports différents, mais j’ai fait beaucoup de films pour la télévision, j’en ai fait un peu moins pour le cinéma, mais ce sont des expériences extrêmement riches dans les deux cas.

Cela dit, on imagine qu’à la télévision, on a plutôt des commandes…
Ça dépend. Il y a un peu de tout à la télévision. Il y a des films que j’ai pu écrire, il y a des films dont j’ai suivi l’écriture car il y avait déjà un auteur, il y a des films qu’on m’a donné. Le dernier film que j’ai fait par exemple, on m’a appelé très tardivement sur le projet et on m’a proposé de le réaliser… je l’ai lu, ça m’a plu, j’ai dit oui! Mais à partir du moment où on choisit de faire un film, c’est qu’on a envie d’y mettre quelque chose. (…) Forcément, les films que je fais me ressemblent d’une façon ou d’une autre.

Et pour Une bouteille dans la mer de Gaza, le projet est parti de vous?
Oui. C’est vrai qu’en lisant le livre de Valérie Zenatti, j’ai tout de suite eu envie d’incarner les personnages, car je voyais dans cette histoire quelque chose d’extrêmement riche dans son fond, d’extrêmement intéressant dans sa forme parce que je savais que j’allais donner au spectateur une place rare qui est d’être des deux côtés en même temps… du côté israélien et du côté palestinien. Aujourd’hui, quand on est dans ce pays, soit on est à Gaza, soit on est en Israël… on ne peut pas passer d’un côté à l’autre comme ça, donc on ne peut pas avoir les deux points de vue. Et souvent, quand on raconte une histoire, elle est d’un côté ou de l’autre, mais jamais des deux. J’avais donc la possibilité grâce à un film de donner au spectateur une place unique que seul le cinéma pouvait lui offrir... avec des difficultés, car quand j’ai dit aux producteurs « j’aimerais faire un film de ce livre », ils étaient plutôt surpris car c’est un livre épistolaire, avec une succession d’emails… ils se sont dit « comment faire un film avec une correspondance, c’est difficile », mais j’avais vraiment le désir de montrer cette vie quotidienne incarnée par des personnages, pour offrir au spectateur non pas la vision médiatique qu’il a sur cette partie du monde, mais au contraire la vision humaine et intime.

Justement, à propos de la vision qu’on a de cette partie du monde… vous connaissiez le conflit comme tout le monde ou vous vous y intéressiez déjà particulièrement?
Je m’y intéressais particulièrement. Depuis tout petit, le mot guerre était pour moi associé à Israël… à l’Irlande aussi d’ailleurs… Je ne savais pas très bien ce que les choses voulaient dire, mais le mot était associé à ces deux parties du monde. (…) Ce sont des questions qui m’ont toujours habité, avec ce désir de voir les choses changer, évoluer. Je suis allé plusieurs fois en Israël avant, j’ai une partie de ma famille qui y habitait, et j’ai pu découvrir un monde qui se cherche depuis si longtemps, cette difficulté de mettre en présence ces deux populations et d’accepter que l’une et l’autre changent leur regard pour dépasser une série de certitudes à propos de l’autre. Je me sentais complètement concerné par cette histoire et avais envie que le cinéma nous donne à voir les choses différemment.

Et donc, vous avez adapté le roman de Valérie Zenatti avec elle…
Oui…

Qui elle, je crois, a une expérience encore plus importante…
Oui, elle a habité en Israël. (…) Elle a un passé très proche de celui de son personnage. J’ai fait l’adaptation avec elle car effectivement, elle me semblait être la bonne personne, connaissant extrêmement bien ce monde. On ne pouvait pas se lancer dans cette aventure sans en connaître toutes les nuances, car tout cela est très fragile, on ne peut pas dire n’importe quoi, et je me sentais complètement rassuré d’adapter ce livre avec l’auteure. Surtout, j’ai senti toute sa possibilité à aller plus loin avec les personnages, c'est-à-dire de continuer à explorer ce qu’ils sont, là où ils vont… son récit n’était pas figé. Le livre existait, mais je sentais qu’elle avait la capacité de continuer à enrichir ce récit pour le cinéma. Ça c’est très bien passé… et je ne le regrette pas du tout.

D’autant plus que le roman est un roman épistolaire… vous alliez donc vers quelque chose de très différent.
Oui, forcément… mais dramatiquement aussi, des choses ont été amenées dans l’écriture du scénario par rapport à l’écriture du roman. Par exemple, le personnage du Français n’existe pas dans le livre. Il est venu pour raconter l’histoire de notre point de vue et pour donner un terrain différent de rencontre… cela nous a permis de raconter une histoire de langage, de raconter comment deux personnages allaient pouvoir trouver un nouveau langage pour pouvoir se découvrir, se comprendre et se connaitre. Ce sont des choses qui ont trouvé une forme différente au cinéma que dans le livre.

Vous parlez du Français… c’est vrai que la France est très présente dans le film. Le personnage principal est une jeune Française qui vient immigrer en Israël, et qui communique en Français avec un Palestinien qui va apprendre le Français au centre culturel français de Gaza. Justement, le fait de mettre un pays étranger qui fait le lien entre les deux, ce n’est pas un peu un moyen d’insister sur le rôle qu’a à jouer la communauté internationale?
Je pense que oui. Je me réfère à un livre d’Amos Oz, qui s’appelle Aidez-nous à divorcer, où il parle véritablement de ce besoin. Lorsque deux personnes sont trop dans une tension, une troisième personne peut être celle qui ouvre le dialogue, qui apaise les choses, et qui dédramatise. Effectivement, je pense que ça peut être quelque chose de riche de s’appuyer sur un autre regard. Le regard américain, malheureusement, depuis des années et des années, n’y arrive pas. (…) Je ne suis pas contre l’idée, sans jamais toucher à la souveraineté des uns et des autres, d’être celui qui permet d’établir un nouveau langage entre les peuples. C’est vrai que Tal et Naïm sont porteurs de ça. Même si le film n’est pas une métaphore du conflit, ce sont deux individus qui trouvent cette solution.

À la base, le roman est plutôt un roman pour adolescents. Comment avez-vous abordé cet aspect-là en commençant à écrire?
Le film est pour tout public. Les adolescents s’y reconnaissent aussi, mais le film est pour tout public, et les spectateurs en général n’ont pas besoin d’avoir l’âge de leurs personnages. Le film est tout public, d’ailleurs comme le livre l’était! Il se trouve qu’il a été publié dans une édition plus tournée vers le jeune public… mais quand je l’ai lu, je me suis senti totalement lecteur, sans avoir l’impression de lire un livre pour ados. Ce qui se disait me touchait, m’interpelait. Le film plait beaucoup aux adolescents, mais les adultes qui le voient projettent aussi dans nos deux adolescents quelque chose de très fort. Alors après… pourquoi deux adolescents? Parce que c’était le bon âge pour raconter cette histoire…

Pour que tout soit possible…
Voilà, c’est le moment où on peut vraiment remettre en question le monde, on peut le refuser tel qu’il s’impose à nous, où on peut se révolter… c’est l’âge où tout est possible. Je pense que ce n’est pas un âge que j’ai abandonné, malgré tout ce que j’ai fait. J’ai construit une famille, j’ai fait plein de choses, mais je n’ai pas abandonné mes questions, mes refus… même dans mon mode de vie, ce que je n’aimais pas chez les adultes, je ne l’ai pas épousé… aussi bien dans ma vie matérielle que dans ma vie intellectuelle. Je suis fidèle à ce monde, et je le trouve fort, riche…

En effet, je confirme que le film peut plaire aux adultes… mais l’aspect sentimental peut particulièrement plaire aux adolescents. Et en arrière plan, on a la réalité du conflit, la violence et la peur omniprésentes… croyez-vous que ce film peut être un moyen d’amener les adolescents vers la conscience que le monde est plus complexe qu’il n’y parait, et qu’il ne se résume pas qu’à sa petite bulle?
Oui, c’est vrai que le public adolescent qui voit le film se le prend en plein visage en se disant que son monde est assez préservé par rapport à un monde où règne la peur, où l’avenir n’est jamais sûr… et pas pour des questions de chômage, mais pour des questions vitales. Et cette autre réalité, qu’ils découvrent véritablement, de manière humaine (c’est pour ça que je ne voulais pas me limiter aux représentations médiatiques de événements), ils y sont particulièrement sensibles. Et ça leur donne un regard différent sur eux-mêmes, sur leur vie… et ça ouvre cette fenêtre sur le monde, car on n’est pas si concernés que ça par ce qui se passe ailleurs. Mais c’est normal, ce n’est pas une critique que je fais… on habite là, avec nos problèmes à nous, aujourd’hui! Mais le fait de rencontrer d’autres jeunesses, d’autres questions, d’autres modes de vie… cela nous enrichit, nous aide à passer des caps importantes dans notre propre vie et nous interroge sur nos propres désirs, sur là où on a envie d’aller, sur les choses essentielles et importantes. (…) Le film tourne vraiment autour du désir de connaitre l’autre et de ne pas rester dans une image figée.

Ça me donne envie de vous poser une question sur le tournage. Il y avait une équipe mixte… israélo-palestinienne. L’ambiance devait être très différente de vos tournages en France?
Oui, oui… bien sûr. Mais il y avait déjà le talent des uns et des autres, qui était nécessaire au film. J’avais besoin que le film soit construit avec cette double inspiration. Après, effectivement, il y a eu le désir de faire ce film, chez les uns et chez les autres, qui était évident. Mais ça a discuté très fort dans l’équipe quand il y a eu le problème de la flottille… le film se retrouvait face à la réalité de cette opposition, de cette prise de position, et en même temps, le fait de faire ce film avait une capacité à rassembler les gens, tout comme le fait de voir le film maintenant à une capacité à rassembler les gens plus que de les diviser. C’est vraiment çe que j’ai constaté au fur et à mesure du tournage, et maintenant au fur et à mesure des projections du film.

Et est-ce que vous croyez qu’une amitié peut exister entre un Israélien arabe et un juif Israélien?
Oui, vraiment. Le film n’est vraiment pas une fiction pour ça…

Par contre, dans votre film, le regard des autres sur cette amitié est très dur. C’est une amitié très dure à porter…
Oui, c’est dur, mais c’est complètement possible. À quel moment on passera des individus au collectif, c’est une autre question. Mais d’un point de vue individuel, ce n’est pas absurde du tout de le mettre en scène et de le montrer.

Pour conclure, quittons un peu le film. On l’a dit, c’est votre deuxième film de cinéma. Vous allez continuer à faire autant de films pour la télé…
(rire)

Celui là, vous n’auriez pas pu le faire pour la télé…
Non, je ne pense pas non plus. Mais j’ai un défaut : j’adore tourner. C’est là où je m’éclate le plus… quand je tourne! J’aime bien la postproduction aussi, mais le moment du plateau c’est celui où les choses se fabriquent, se créent, s’inventent, et j’adore ça. Donc, j’aimerais bien tout de suite enchainer avec un autre film de cinéma… ce que j’ai peut-être une chance de faire, car j’ai déjà écrit mon prochain long-métrage, qui va se passer entre l’Algérie et la France. Mais je suis obligé de dire que j’adore tourner… et ce n’est pas simple de résister, s’il y a de belles propositions. J’ai tendance à prendre les choses comme elles sont, ici et maintenant!
Entrevue réalisée par Jean-Marie Lanlo le 20 mars 2012 à Montréal
 

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