Entrevue avec Pascale Ferland (Ressac)

14 décembre 2013

Nous avons eu le plaisir de rencontrer Pascale Ferland à quelques jours de la sortie de Ressac, premier long métrage de fiction de cette réalisatrice jusqu’ici connue pour son oeuvre documentaire (L’immortalité en fin de compte avait notamment été finaliste pour le Jutra du meilleur documentaire).

Vous avez étudié les arts visuels, puis pratiqué la sculpture avant de venir au cinéma par le biais du documentaire… et maintenant la fiction. Y a-t-il un lien entre ces différentes étapes?
Je suis arrivé dans le documentaire avec un contrat que j’ai eu. Je devais faire le tour du Québec pour documenter des artistes d’art populaire. De là est né mon premier documentaire. Tout est donc un peu lié, mais c’est aussi accidentel car je n’avais rien prévu, même pas la fiction en fait. Je suis venue à la fiction car un centre d’artiste du Bas du fleuve, le Paraloeil, m’avait invitée à faire un documentaire sur le territoire de l’est du Québec. J’ai reçu cette invitation un an après l’échec de la relance de l’usine Gaspésia, qui est une des premières usines de pâte à papier à avoir fermé au Québec. Cette usine avait fermé en 99, il y a eu un projet de relance qui a avorté en 2007, et pendant tout ce temps, les gens ont espéré retrouver leur travail. C’est particulier car Chandler est très isolé. C’est à 1000 km de Montréal. À partir du moment où l’usine n’existe plus, il y a un exode massif des hommes vers la ville la plus proche, Québec (qui est à plus de 700 km, ndlr). Il n’y a pas d’espoir autour et tout cela disloque les familles. Je pense que quand on fait du documentaire, on porte son regard sur autrui et quand on fait de la fiction, on parle de soi-même. Lorsque j’ai rencontré la travailleuse sociale qui avait rencontré les travailleurs de l’usine, elle me parlait d’une atmosphère de choc post-traumatique d’après-guerre. Les hommes partent et il ne reste que les femmes pour tenir le tissu social. Or, je n’ai été élevée que par des femmes. Je me suis mise à avoir envie de parler de l’impact de cette tragédie sur les femmes qui restent. Tout est parti de là. Mais le lieu n’est jamais nommé dans le film, on ne parle pas de la Gaspésia… je n’ai pas voulu faire un film de réalisme social à la Ken Loach, même si j’adore Ken Loach. Je voulais explorer l’onirisme, le ressenti, la psychologie des personnages, et vraiment explorer la fiction.

Et maintenant que vous avez goûté à la fiction, vous avez envie d’y retourner ou ça dépendra des sujets. Seriez-vous capable d’aborder un sujet qui vous touche peut-être un peu moins personnellement?
Oui, absolument. Il fallait que je passe par là.

Il fallait le déclic personnel, un peu intime?
Complètement. D’autant plus que je l’ai scénarisé et produit également. Ça a été une sorte d’apprentissage. Mais il y a un plaisir dans le fait de contrôler tous les détails, toutes les étapes, et d’explorer des personnages… mais aussi de créer de la poésie. C’est très permissif la fiction… c’est extraordinaire!

Mais justement… c’est aussi un danger. Vous avez plus de contrôle que dans le documentaire…
Et on peut le perdre… Complètement!

Quels ont donc été pour vous les dangers que vous avez le plus ressentis, ce qui vous a le plus fait peur?
C’était immense! Ce n’est pas pour rien que je produis ce film moi même. Chandler, pour moi, n’était pas un décor de cinéma. Ces gens ont eu de tels chocs immenses que je ne voulais pas les vampiriser. C’était important de faire ce projet en collaboration avec eux. L’idée principale était d’amener du travail à des gens sur place. Nous avons fait une sorte de casting sauvage sur place, nous avons engagé du monde aussi. (...) Et quand est venu le temps de tourner, j’ai reçu un appel de la ville de Chandler me demandant de tourner rapidement car une clause avait été passée avec l’entrepreneur chargé du démantèlement pour qu’il nous laisse tourner, mais le chantier commençait à être dangereux. De mon côté, j’avais eu tout le financement, sauf Téléfilm Canada. Je me suis dit que si je ne tournais pas maintenant, je perdais le lieu. Mais surtout, je ne pouvais pas ne pas le faire. Ce film était trop inspiré de la réalité des gens, je leur avais fait trop de promesses. J’ai donc décidé de le faire malgré tout… c’est pour ça que je me produis. J’ai demandé à l’équipe de différer une partie de son salaire. De mon côté, j’ai tout investi… et nous sommes partis tourner sans la moindre marge de manoeuvre. Je n’avais pas d’expérience de fiction, je n’avais jamais dirigé d’équipe, ni de comédiens. Nous partions à 1000 kilomètres de Montréal et ça coûte très cher de traîner un plateau de tournage là-bas. Et le jour 1 du tournage, il ne restait presque plus d’argent. Je pouvais faire une prise ou deux par plan. Ma marge de manoeuvre était très serrée. Mais il y avait une belle énergie dans le groupe. Les gens croyaient au projet autant que moi. Je savais que je n’étais pas toute seule… et que nous étions en guerre. Mais c'était vraiment un projet collectif.

Mais justement, le fait d’avoir oeuvré dans le documentaire vous a-t-il aidé dans cette démarche un peu…
Kamikaze?

(rire) Je cherchais un mot…
Je pense que oui, ça m’a aidée car tout le long du tournage on a dû couper des scènes car on n’avait plus les moyens de faire comme on voulait. Par exemple, le scénario était beaucoup plus dialogué. Mais en étant sur place, on a compris certaines choses. Nico Lagarde par exemple, a travaillé pendant un mois à l’usine de transformation des crustacés pour apprendre les gestes, mais aussi pour saisir l’énergie des femmes. Nous avons vite compris que les gens sur place sont de peu de mots. Ce ne sont pas des universitaires. Ce sont des gens qui ont un secondaire et qui sont des ouvriers. Il nous fallait faire passer l’émotion par le non-dit. On a beaucoup travaillé ça avec les comédiennes car nous étions très imprégnés de l’endroit. Ces modifications ont fait en sorte qu’on a pu faire le film. Nous avons été très créatifs sur le tournage.

(...)

Et donc, lorsque le casting a été finalisé, vous n’aviez pas encore cette démarche de faire un film peu dialogué.
C’est venu par la suite, en effet…

Car justement, je voulais vous poser la question de savoir si le casting a pris en compte le peu de dialogues! Car les comédiens ne se dirigent pas, ou ne bougent pas de la même façon, avec ou sans dialogues…
Absolument!

D’un seul coup, c’est le corps et le visage qui parlent…
C’est formidable comme question… je pense que le contexte a influencé beaucoup. Nous avions loué une grande base de plein air, où habitait toute l’équipe. Pour les comédiens, il y avait un chalets avec dix chambres. Les comédiens qui avaient deux ou trois jours de tournage y passaient… mais il y avait toujours les trois comédiennes principales, qui habitaient ensemble. Tous les matins, elles déjeunaient et ont appris à se connaître dans le silence du matin. Le vécu qu’ont les personnages ensemble, elles l’avaient également en dehors du tournage. Elles étaient ensemble pendant deux mois. Et ça, c’est clair que ça a influencé le jeu. Elles le disent elles-mêmes.

Je change un peu de sujet avec une question qui peut sembler anecdotique… mais la musique est signée Éric Morin! C’est le Éric Morin de La chasse au Godard d'Abbittibbi? Car il fait de la musique aussi je crois…
Non… c’est un compositeur de musique contemporaine qui enseigne à l’Université Laval.

Mais je garde ma transition… car le film d’Éric Morin se passe en 1968, et le votre en 2012, mais dans les deux cas il est question d’envie de départ. (...) Ça veut dire que rien n’a changé?
Les gens n’ont pas le choix, car il n’y a pas d’université. Dans certaines villes il n’y a pas de Cégep. S’ils veulent s’éduquer, ils n’ont pas le choix. Les jeunes partent donc très tôt pour aller à l’école en fait. Et ce départ est presque obligatoire. Quand en plus il y a un marasme social et une atmosphère aussi lourde, le désir d’avoir une vie meilleure est encore plus fort. Ce désir de partir est très fort chez les jeunes. Ce n’est pas de la fiction… c’est vrai! Mais en Gaspésie, il y a un horizon infini. C’est magnifique… J’y ai vécu pendant six mois et j’imagine que lorsqu’on vient de là, on a envie d’y revenir. Les jeunes reviennent d’ailleurs de plus en plus, et, étant éduqués, essaient d’être créatifs et de repartir l’emploi. Mais c’est infiniment difficile car les options sont très limités.

J’ai envie de vous poser une question que j’ai posée à Frédérick Pelletier, le réalisateur de Diego Star, il y a peu. La plupart des films de fictions québécoise non commerciaux de cette année se déroulent en région. Je n’ai pas vérifié, mais je ne sais même pas si certains se passent à Montréal!
Tant mieux!

Est-ce que vous avez une explication à ce phénomène?
Pour ma part non, car c’est un accident! En ce qui me concerne, je suis documentariste et j’ai fait le tour du Québec. Le documentaire m’a construite comme être humain, m’a permis de rencontrer du monde que je n’aurais jamais rencontré de ma vie. J’ai l’impression que ça m’a beaucoup enrichie comme personne, mais aussi au niveau psychologique. J’ai rencontré des personnages incroyables qui sont en moi. Quand je suis arrivée en Gaspésie, cette histoire est venue me chercher personnellement. Ce n’était pas de ma part un désir de chercher un décor de cinéma. (...) Si les artistes portent un regard sur la région, qui en a grandement besoin car on est très concentrés sur Montréal et Québec, et bien c’est tant mieux car le Québec est immense et les gens sont isolés dans leurs régions.

Justement, Ressac a déjà été projeté là-bas. Quel a été l’accueil?
Les gens ont beaucoup apprécié. Ce qui m’a beaucoup touchée, c’est qu’ils m’ont dit que je parlais dans le film de ce qu’ils ont vraiment ressenti quand l’usine a fermé. C’était justement mon point de départ, donc pour moi, c’est mission accomplie. Je ne nomme ni l’usine, ni Chandler, mais ils se reconnaissent dans le film… c’est donc réussi à mes yeux.

Et je reviens au film… comment c’est déroulé le processus d’écriture. Il y a pas mal de personnages et beaucoup de thèmes abordés. Comment tout cela s’est aggloméré?
En fait, tout est très conceptuel. J’ai beaucoup travaillé la symbolique dans ce film. Les trois femmes forment un triangle équilatéral et chacune a une qualité essentielle que l’autre n’a pas pour s’en sortir. La somme de trois femmes fait qu’ensemble, elles forment une seule grande force. Pour le personnage d’Édouard (interprété par Bobby Beshro, ndlr), c’est un personnage “christique” qui est sacrifié dès le début du film, mais c’est à travers ce personnage que passe la rédemption de la famille. Dans chacun de mes films, même documentaires, je me suis intéressée aux gens attirés par la création artistique et qui trouvent leur bonheur à travers le dessin, la peinture, etc. C’est la même chose pour Édouard. Il a un passé d’ouvrier mais à l’intérieur de lui, il a un projet de création à petite échelle, et c’est Gemma (Nico Lagarde, ndlr) qui va comprendre que son bonheur se trouve là. À partir de là, ce personnage qui est tendu par une corde tout au long du film va se détendre. Et Chloé (Clémence Dufresne-Deslières, ndlr), lorsqu’elle va comprendre que sa mère n’est pas un monstre et qu’elle a vraiment fait son possible, va comprendre quelque chose. Tout est un peu symbolique, mais c’était un peu mon plaisir dans l’écriture aussi.

Et pour finir… vous avez un projet en phase d’écriture, je ne vais donc pas vous en demander trop... mais, pour revenir à mon idée de Montréal et des régions, ça se passera où?
Ça se passe à Kuujjuaq (rire très franc)!

(...)

Entrevue réalisée par Jean-Marie Lanlo à Montréal le 11 décembre 2013
 

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