Entrevue avec Frédérick Pelletier (Diego Star)

30 novembre 2013

Nous avons eu le plaisir de rencontrer Frédérick Pelletier, dont le premier long métrage de fiction, Diego Star sera distribué dans les salles du Québec le 6 décembre 2013, après plusieurs mois passés à faire un petit tour du monde des festivals (depuis le prestigieux festival de Rotterdam en début d’année) et quelques prix remportés en France, en Suisse, au Chili et à Montréal.

Diego Star est votre premier long métrage de fiction. Le grand public ne vous connait donc pas encore. Pouvez-vous nous parler de votre parcours?
Je suis né à Lévis et j’y ai grandi. J’ai fait des études en arts visuels au Cégep de Lévis-Lauzon. C’est à ce moment là que j’ai fait mes premières expériences avec la photo (mon père avait une chambre noire) et la vidéo avec des tables de montage avec deux magnétoscopes… c’était il n’y a pas si longtemps pourtant! J’ai eu la piqûre, et je me suis inscrit à Concordia en film production. (...) Parallèlement à ça j’ai travaillé à la cinémathèque et j’ai été critique. C’est important car à Concordia je pouvais faire des films, j’avais accès à une caméra et je pouvais expérimenter le montage, mais mon travail à la cinémathèque était une grande école cinéphilique car j’étais payé pour voir des films. J’en ai vu des centaines d’heures, voir des milliers. Vers 2000 j’ai été coéditeur de Hors Champs pendant trois ou quatre ans. Ça m’a permis de développer un angle d’éthique et de morale par rapport aux images ou au point de vue. J’ai ensuite commencé à faire des petits projets de courts métrages et des contrats de corpo pour gagner ma vie. J’ai fait deux courts métrages personnels et subventionnés… un documentaire et une fiction, qui tous les deux se passaient à Lévis, pas loin du chantier, avec des rapports au fleuve et à la mer. Quelqu’un m’a fait remarquer il y a deux mois que le court métrage de fiction L’air de rien se termine sur la même plage que la fin de Diego Star. Je ne l’avais même pas remarqué! Ensuite j’ai commencé l’écriture de Diego Star en octobre 2007. (...)

J’ai envie de revenir sur le fait que vous semblez toujours revenir à Lévis. Mes dernières entrevues avec des cinéastes québécois, c’était avec Éric Morin
En Abitibi… et Sébastien (Pilote, ndlr) au Lac.

Voilà… et dans les films récents, il y a aussi Catherine Martin, qui filme en Gaspésie Une jeune fille, qui est un film magnifique. On a l’impression que tout se passe à Montréal, mais que le Montréal du cinéma regarde à l’extérieur! Sauf Sébastien Pilote, qui habite encore au Saguenay…
Et Éric, qui est retourné vivre en Abitibi il y a trois ans.

(...)

Comment peut-on expliquer ce phénomène d’après vous?
Je vais peut-être généraliser un peu, mais je pense qu’il y a deux choses. D’abord on est un peu tous du même âge… disons entre 36 et 42! L’air du temps peut faire que nos sensibilités se ressemblent. Mais au delà de ça, pour moi, le cinéma, c’est un très bel outil de connaissance du monde. Comme spectateur j’ai appris beaucoup en regardant des films… parfois des mensonges, parfois des vérités. Comme réalisateur ça me permet de partir à la rencontre de personnes, de sujets. (...) Pour garder une prise sur les choses, pour ne pas me perdre, je voulais partir d’un endroit que je connais comme ma poche. (...) Je ne sais pas si c’est la même chose pour Éric ou Sébastien, mais pour moi c’est important. Dans mon cas, il y a aussi un rapport au territoire. Le fleuve Saint-Laurent, en hiver, c’est une des plus belles choses au monde. Il y avait donc le plaisir de filmer ça. (...)

Et n’y a-t-il pas aussi un petit quelque chose d’une cinéphilie purement québécoise. Historiquement, le cinéma québécois des origines était porté vers le documentaire…
Je pense que vous avez complètement raison. Ma découverte du cinéma québécois ne s’est pas faite avec Denis Villeneuve ou André Turpin dans les années 90, ni avec le Gilles Carles des années 80, mais avec les documentaires de l’ONF, particulièrement Perrault et Brault. C’est devenu un lieu commun de le dire, mais des gens comme Sébastien ou Rafaël Ouellet

C’est vrai que lui aussi retourne filmer dans son village…
Exactement. Tous ont ce rapport à la région, à la terre d’origine, et cette envie de regarder des choses différentes. Car c’est vrai que dans le système médiatique on a l’impression qu’il n’y a que Montréal qui existe! Il y a donc cette envie de donner la parole à l’autre moitié du Québec. L’autre moitié en matière de population, mais 99% en terme de territoire. Mais effectivement, il y a un lien à la cinéphilie qui est ancrée dans le cinéma documentaire des années 60 / 70, mais aussi, dans mon cas, en réaction à un cinéma québécois des années 90 qui se voulait d’emblée international mais qui était pris dans une espèce d'esthétisme d’aéroport, de non-lieux, d'architecture moderne et de personnages ancrés dans le nulle part. Je voulais être très concret. Dans le personnage de Traoré (le héros de Diego Star, ndlr), il y a quelque chose de mon grand-père, des gens que j’aime humainement car ce sont de bons êtres humains.

À la toute naissance du projet, quel élément était à l’origine? Était-ce ce personnage de Traoré, les chantiers navals, le côté social très présent également. Quel a été le déclic?
Il y a plusieurs trucs. La réflexion première est venue quand je faisais un documentaire autour du chantier Laval, mais qui a finit en portrait de mon grand-père. J’ai rencontré une dame qui habitait à côté du chantier et qui me racontait l’histoire de ces bateaux qui arrivaient dans la nuit, et de tous ces Noirs ou ces Philippins qui se promenaient dans la ville le lendemain, qui rencontraient les gens, qui finissaient par aller souper avec eux. Il y a des images qui parfois sont presque naïves, comme celle d’un Noir qui marche sur un fleuve gelé, mais qui sont assez fortes et qui peuvent servir à construire toute une fiction. (...)

C’est le côté art visuel: une image donne…
Peut-être. Et je suis aussi un peu littéraire. Il y a cette envie que l’histoire se tienne. Je ne veut pas qu’il y ait juste une belle image.

C’est plutôt raconter une histoire à partir d’une image.
Voilà, exactement.

Ça me donne envie de parler un peu de mise en scène. Parfois, certains jeunes cinéastes font beaucoup d'esbroufe dans leur mise en scène, cherchent à impressionner. La votre est au contraire très sobre, très retenue, attentive à ses personnages et à ses lieux. Avant de commencer à faire Diego Star vous êtes-vous dit “il y a des pièges dans lesquels il ne faut pas que je tombe”?
Je savais que l’un des premier pièges est de vouloir tout mettre. C’est dangereux car on est toujours à la recherche d’une béquille. Si quelque chose ne va pas, on a tendance à en rajouter… alors que si ça ne tient pas en équilibre, c’est peut-être plutôt qu’il faut en enlever de l’autre bord. J’ai essayer d’éviter ce piège.

Mais vous parlez de mise en scène ou plutôt d’écriture?
Les deux. C’est très lié. Lorsque j’écris un scénario je veux que ma mise en scène soit déjà dans mon phrasé. S’il y a des phrases courtes, c’est parce qu’il y aura des plans courts. S’il y a des phrases longues c’est parce qu’il y aura des plans longs. Je travaille comme ça, ça m’aide à l’extérioriser, à communiquer avec mon directeur photo ou mon équipe. Le matériaux de base nous dit que c’est rythmé ou au contraire qu’on prend notre temps. (...) Après, il y a encore un rapport au documentaire. Le grand documentaire, c’est “less is more”, celui qui se concentre sur son personnage. Pour les cinéastes de fiction que j’ai le plus admirés (Ken Loach, Les frères Dardenne ou Mike Leigh ou plus récemment avec le nouveau cinéma d’Amérique du Sud comme dans Pelo Malo par exemple), tout est histoire de morale. Godard le disait déjà mais j’ai essayé de le penser comme ça, de savoir à quelle hauteur on veut regarder les personnages. Est-ce que tu veux être le gars du plateau Mont-Royal qui redescend à Lévis pour regarder le petit monde de Lévis avec condescendance, est-ce qu’on veut les regarder avec complaisance ou est-ce qu’on veut les regarder en pleine face? (...) C’est à la caméra de se mettre à leur rythme et à leur hauteur.

J’ai également envie de parler de la focalisation sur un personnage. Vous vous intéressez beaucoup à Traoré mais également à la femme. Ne vous êtes-vous pas demandé si il n’était pas possible de se focaliser uniquement sur Traoré et de voir les difficultés sociales de la femme par son intermédiaire à lui?
Oui. C’était présent dans des versions antérieures. Mais il manquait l’idée de dialogue entre les deux, qui est venue assez vite dans le film. À la base je me posais le question de savoir si en mettant un miséreux du tiers monde en relation avec une miséreuse du premier monde, ils vont communiquer ou ils vont se nuire? À partir de là le récit se rééquilibre entre les deux personnages. J’aimais bien aussi l’idée de ne pas coller à un mais à deux personnages. Il y a des choses plus intuitives, et je ne suis pas sûr du terrain sur lequel j’avance, mais le fait d’avoir un personnage noir comme personnage principal met bêtement des barrières chez le spectateur. Il y a trop de distance. En mettant en face de lui cette jeune Québécoise il y a tout à coup une porte d’entrée, et on est tout à coup dans les deux subjectivités. Ça n’est plus le jugement d’un étranger sur l’autre, mais le dialogue entre les deux. C’est plus intuitif, plus difficile à théoriser pour moi, mais je me suis souvent posé cette question, surtout au début. (...)

Je vais m’adresser pour finir à l’ancien critique. Le film est terminé depuis un an. Vous avez peut-être eu le temps de vous en détacher un peu. Avec le recul, de quoi êtes-vous le plus fier, et dans quel piège êtes vous éventuellement tombé?
Ce dont je suis le plus fier c’est la justesse de l’histoire et des personnages. J’y crois beaucoup, j’ai vraiment réussi à trouver la hauteur juste. Comme spectateur, je préfère la justesse à l’originalité, d'où mon envie de ne pas trop en faire et de ne pas être dans l'esbroufe. Je suis aussi très fier de mon casting. Après, il y a des petites choses que je ferais différemment. Par exemple, la scène avec la souffleuse, quand ils sont devant la fenêtre! Il y a plein de gens qui me disent que c’est un très beau moment. Personnellement je le déteste car je trouve qu’il n’appartient pas au même film! Il y a donc des petits détails qui me plaisent moins… mais c’est pour ça que je veux en faire un autre!

Entrevue réalisée à Montréal le 20 novembre 2013 par Jean-Marie Lanlo
 

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