Entrevue avec Emanuel Hoss-Desmarais (Whitewash)

18 janvier 2014

À quelques jours de la sortie québécoise de Whitewash (lire notre minicritique), nous avons eu le plaisir de rencontrer son réalisateur Emanuel Hoss-Desmarais, qui fut récompensé pour ce film en avril dernier par le prix du meilleur jeune réalisateur à l’occasion du prestigieux festival de Tribeca.

Je vais commencer par une question que je pose à tous les metteurs en scène d’un premier long métrage! Pouvez-vous nous parler de votre parcours jusqu’à Whitewash?
Il n’y a rien avant Whitewash

(rires)
Non, non, non… J’ai passé 10 à 12 ans à tourner des publicités, ici au Québec, mais également à l’étranger! Beaucoup étaient orientées vers l’humour. Mais j’ai aussi fait deux courts métrages, dont un avec lequel j’ai eu une belle carrière en festival il y a deux ou trois ans (Marius Borodine, ndlr). J’ai aussi une carrière de comédien que j’essaie d’entretenir et une carrière de monteur, qui est maintenant terminée. Je montais des clips et des pubs pour des réalisateurs, et l’un d’eux m’a pris sous son aile et m’a proposé de coréaliser des publicités. Pendant tout ce temps, j’avais des projets de film. L’un d’eux, Birthmarked, est en demande de financement en ce moment auprès des institutions. Je l’ai écrit avec Marc Tulin, mon ami coscénariste que je connais depuis l’adolescence. Nous avions commencé à l’écrire il y a longtemps, mais le scénario étant assez complexe, nous avons arrêté quelques temps pour écrire quelque chose de plus simple: un homme, un destin… ce qui a donné Whitewash!

Dont le point de départ est en effet assez simple. Je pense que tout le monde en ferait à peu près le même résumé… ce qui est rare! Quel serait le votre?
C’est l’histoire d’un homme qui, après avoir tué un homme avec sa déneigeuse, se réfugie dans la forêt on ne sait pas trop où. Peut-être entre le Québec et l’Ontario, ou entre le Québec et les États-Unis…. mais dans une petite ville bilingue comme il y en a plusieurs au Québec. Cet homme finit par devenir dépendant de l’arme de son crime pour survivre.

Nous sommes entre le cinéma de genre pur et le drame psychologique…
Déjà avec le court métrage précédent nous avons brouillé les pistes entre les genres. J’aime bien jouer entre différents tons. J’aime bien les moments où on ne sait pas s’il faut rire ou pleurer. Je pense que le spectateur aime se faire surprendre. Je sais qu’en tant que spectateur, j’aime voir une scène qui semble aller vers le tragique et qui se termine de manière comique, et vice-versa. Tout cela est voulu.

On est parfois même un peu à la limite de l’absurde, voire de l’irréel. On peut même se demander si les deux personnages n’en font pas un seul! Marc Labrèche ne peut-il pas être considéré comme un double, créé par la folie du héros? Ils ont presque la même histoire, mais un même temps, ils sont complètement opposés: anglophone / francophone, tempéraments opposés, etc. Vous avez pensé à ça?
C’est super intéressant que vous disiez ça, car c’était très important que ces deux personnages aient des trajectoires et des destins similaires, car il s’agit effectivement de l’histoire de quelqu’un qui finit par porter lui même un jugement sur son crime. Il est tout seul pour le faire, et il ne se fie donc que sur sa mémoire pour essayer de revenir sur l’événement. C’était important que ces deux personnages aient un lien commun, et qu’on ne sache plus vraiment ce qui est dans sa tête et ce qui est réellement arrivé. (...)

Je continue mon énumération de certains éléments qui composent le film… nous avons aussi une part de huis clos, paradoxalement! Vous le voyez comme ça également?
Oui, un huis clos à ciel ouvert. J’aimais l’idée de quelqu’un emprisonné à ciel ouvert. Le premier personnage qui nous est venu, c’est la deneigeuse! Comme elle ne travaille qu’en hiver, l’hiver est devenu le deuxième personnage. Ensuite, il a fallu forger un drame. La forêt, qui est comme une prison, est à son tour devenue un personnage crucial. Donc, comme il est en isolement, un peu comme dans Papillon… (j’ai oublié cette référence tout à l’heure quand je parlais avec une de vos collègue! Jeremiah Johnson également!). Mais donc, comme il s’agit d’un homme qui se retrouve en isolement, il fallait que ce soit un huis clos. Il s’agit donc bien d’un huis clos à ciel ouvert.

Il y a un dernier élément important dans le film. Vous parliez justement de Jeremiah Johnson… auquel je n’ai pas pensé en regardant votre film en fait. Bizarrement, je ne sais pas pourquoi, j’ai plutôt pensé à un western d’André de Toth avec Robert Ryan, qui s’appelle La chevauché des bannis / Day of the Outlaw, qui se passe également dans la neige… l’autre élément important du film. En prenant tous les éléments que je viens de citer, on peut se dire que sur le papier, ça doit commencer à être difficile à financer, car cela fait beaucoup de difficultés. Le montage financier s’est fait facilement?
Oui et non. Les gens étaient fascinés par le concept, mais voyaient quelques pièges. Nous avons eu la chance d’être entourés par micro_scope. Ils nous ont rapidement fait confiance. Mais on s’est quand même demandé si les spectateurs allaient s’identifier à ce personnage, finir par l’aimer. Il a fallu bien vendre ça et essayer de convaincre qu’on allait pouvoir s’attacher à lui. Je voulais qu’il y ait un switch dans l’affection que l’on ressent pour les personnages. Je voulais que l’on ne comprenne pas un personnage pour ensuite le trouver sympathique.

(...)

J’ai oublié de préciser, parmi les éléments importants qui peuvent rendre le montage financier plus difficile, qu’il s’agit d’un premier film. De surcroît, vous être à la frontière du cinéma de genre… et en tout cas plus proche du genre que du cinéma d’auteur québécois qu’on a l’habitude de voir. Un des problèmes pour les premiers films qui se frottent au genre, c’est l’envie de multiplier les effets. Or votre film semble (je dis bien semble) d’une grande simplicité. Vous avez eu peur de vous laisser aller à en faire trop par moments?
Même si c’est un film sur la folie, sur quelqu’un qui perd la raison, c’était très important que cela soit groundé dans un traitement réaliste. On a vraiment voulu que l’hiver soit authentique, c’est à dire que le look et l’éclairage fassent vrai et non pas maniéré.

Justement, est-ce que votre expérience en publicité vous a aidé, en vous permettant d’aborder le film de manière plus sobre. Vous avez en effet avec la pub déjà eu l’occasion de vous "amuser" avec certains effets, plus adaptés à l’univers publicitaire?
C’est drôle… Je pense que je l’ai perçu différemment, mais ça doit revenir à la même chose. J’ai passé 12 ans à m’amuser en publicité, à faire des situation humoristiques, des quiproquos, et à embellir la réalité. Je pense qu’instinctivement, pour mon premier film, j’avais envie d’aller vers quelque chose de plus sale, de faire quelque chose avec des grands espaces, de travailler avec des champs/contrechamps, avec des gens qui parlent debout, en plans pied dans la nature… c’est à dire d’aller dans une tout autre direction. Mais la publicité a quand même été l’école de la dissection du cadre, de l’image, de la fraction de seconde. Je travaille de manière très instinctive, mais la publicité m’a obligé à expliquer et rationaliser chaque cadre, et donc à travailler aussi en amont. C’est une belle chose de pouvoir improviser sur des trucs bien préparés.

La maîtrise de Whitewash vient donc de votre longue expérience en pub...
Oui, mais aussi de mon amour du cinéma, de son langage. J’ai la chance d’avoir un père réalisateur et prof de cinéma! J’ai grandi en voyant des Lubitsch, des Fritz Lang, des Murnau. Cet amour du 7ème art est dans mon ADN. Mais c’est une chose d’aimer ça… mettre en scène est autre chose. Et pour ça, la publicité m’a aidé, en effet.

Votre expérience d’acteur vous a-t-elle aidé également? Dans ce film, la direction d’acteur semble particulièrement importante.
C’est la partie du métier que j’aime le plus. Mon expérience m’a aidé, mais j’ai toujours peur de trop mimer quand je parle à un comédien. (...)

Je disais tout à l’heure que le film "semble" simple. Il est évident que le tournage n’a pas dû l’être tant que ça. Quels ont été les aspects ou les scènes les plus difficiles?
Il y a deux ans, on a eu un hiver particulièrement moumoune, comme on dit ici. Mi-janvier, il n’y avait pas encore de neige au sol! J’étais à un mois du tournage, et je commençais à paniquer! Il a fallu bien se préparer en pensant à la machine à neige. On avait aussi une équipe technique qui partait filmer des vraies tempêtes de neiges de nuit, et on a rajouté de la fausse neige en post-production. Je pense que le gros défi a donc été de redonner à l’hiver l'ampleur qu’il mérite.

Cela dit, avec beaucoup plus de neige, ça aurait aussi été plus compliqué, pour d’autres raisons.
Oui, ça nous aurait ralenti dans d’autres secteurs.

Vous avez donc envie de refaire un autre film en hiver, avec de la vraie neige, pour voir la différence!
(rires) Non!!!

On voit d’ailleurs peu des films qui se passent en hiver finalement… quoique! Peut-être un peu plus depuis quelques temps!
Plus depuis quelques années effectivement. Je parlais de ça à l’instant avec Manon Dumais du Voir, et elle soulignait qu’à partir de Mémoires affectives, de Francis Leclerc, on a recommencé à faire des films d’hiver.

Et pour finir...vos projets?
J’ai une comédie plus assumée, le projet dont je parlais tout à l’heure, qui va me permettre de revenir à mes racines de publicité. (...) J’ai aussi une idée de scénario avec Stéphane Lafleur. Je l’ai approché avec un concept. Et j’ai aussi quelque chose du côté des américains. Mon prix à Tribeca m’a fait avoir de la reconnaissance… On m’envoie donc des scénarios intéressants. Il y en a un en développement, qui devrait voir le jour.

C’est vrai! Je n’ai pas abordé le sujet, mais vous avez eu un prix important… avec un beau petit chèque, ce qui n’est pas le cas partout!
(rires)

Et avec, visiblement, une véritable reconnaissance!
On m’a fait comprendre que Tribeca est en effet un des festival les mieux nantis financièrement! C’est toujours bien de gagner là-bas! C’était un beau cadeau. J’étais sur un nuage pendant des mois après ce festival!

Entrevue réalisée à Montréal le 14 janvier 2014 par Jean-Marie Lanlo
 

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