Entrevue avec Robert Morin (3 histoires d’Indiens)

5 avril 2014

Nous avons eu le grand plaisir de rencontrer Robert Morin, qui nous revient avec 3 histoires d'Indiens (lire notre critique): un «film choral» réalisé dans une réserve avec des moyens techniques plus que limités, à raison de quelques jours de tournage de temps en temps sur une période de 4 ans. L’occasion pour Morin de nous confirmer que les meilleurs films n’ont pas forcément les plus gros budgets!

Depuis le début de l’année on a déjà vu au Québec trois «films d’Indiens» complètement différents les uns des autres, ce qui est assez rare. D’après vous, il s’agit un hasard, ou est-ce que cela traduit une envie générale de s’intéresser plus à ces sujets?
Je ne sais pas… C’est sans doute une vague. Tout vient par vagues dans notre société. Heureusement que ça arrive car le sujet est éminemment dramatique. Ces dernières années, il y a eu une mode arabe, avec Inch’allah, Incendies, etc. Sans vouloir diminuer le malheur des peuples arabes, il y a des gens sur notre propre terrain qui vivent un apartheid et un mur équivalent à ce qui se passe en Palestine. Si c’est une vague… tant mieux. Si cela doit être plus durable, c’est encore mieux!

Votre rapport à cette communauté et votre envie de faire ce film viennent d’où?
J’ai une cabane depuis 30 ans près de Maniwaki, à l’entrée du Parc La Vérendrye. Je côtoie donc beaucoup ces gens. Je chasse également le caribou avec des Indiens cris à la Baie James, je vais à la pêche avec eux… J’ai des rapports avec ces gens, contrairement à beaucoup de personnes qui vivent là-bas. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai des atomes crochus avec eux. Je les ai toujours admirés dans leurs drames. Ils sont très solidaires, même s’il ont aussi un côté autodestructeurs. En fait, il n’y a pas de différence entre un milieu autochtone et un milieu pauvre. Ils sont comme un milieu pauvre en milieu forestier. Ils ont les mêmes problèmes et les mêmes qualités que les pauvres de Saint-Henri, de Côte-Saint-Paul ou d’Hochelaga-Maisonneuve. Ils sont trash, ils se détruisent, mais ils ont un sens de l’entraide qui est plus grand que celui des milieux favorisés.

Et quel a été le déclic qui vous a conduit à faire ce film?
Il y a eu beaucoup de films réalistes sur les autochtones. Quand on parle d’une réserve indienne, on montre des gens qui boivent, ce qui est vrai, mais aussi qui se détruisent, ne s’occupent pas de leurs enfants, ne vont pas à l’école et vivent dans un dépotoir. C’est réaliste. C’est vrai qu’une réserve, c’est ça! J’ai eu envie de trouver des jeunes proactifs. On nous montre toujours les Indiens comme des gens qui n’ont pas de passions, pas de projets. J’ai voulu faire un film sur trois jeunes qui ont des passions, pour la musique classique, la technologie ou la spiritualité, et qui vont au bout de leur passions. Je suis parti de cette idée sans trop avoir écrit. J’ai cherché un gars qui était en technologie. Je l’ai trouvé avec Érik (Papatie, ndlr), une des stars du Wapikoni mobile. J’ai rencontré le jeune qui écoute de la musique symphonique par l’intermédiaire d’un ami… et à partir de ça, on est partis! Mais c’est un film que j’ai tourné sur quatre ans. Je tournais quelques jours, je montais, je regardais ce qui était bon ou moins bon. C’était beaucoup d'essais et erreurs. Je voulais aussi que ce soit contemplatif. Ici, les protagonistes ne sont pas en conflit les uns avec les autres, mais plutôt avec l’arrière plan. Je voulais que le spectateur puisse se faire sa propre idée de ce milieu et de la passion de ces jeunes qui tranche nettement avec leur milieu, même de façon ironique… je pense au jeune qui montre la nature à des Indiens assis devant leurs télés! Mais c’est une réalité.

Le film est très court. Il fait 1h10. On a presque l’impression qu’on pourrait avoir trois films d’une heure dix. Est-ce qu’à un moment vous avez envisagé de vous focaliser sur une personne.
Non.

Dès le départ, il fallait qu’il y ait ces trois personnes complémentaires?
C’est un film choral. Dans une chorale, il y a des gens qui chantent des hautes, d’autres des basses. C’était nécessaire d’avoir ces trois histoires qui sont dans des secteurs différents de l’activité passionnelle. Ça permet de montrer un contrepoint à ce qu’on voit depuis des années. J’ai même filmé un miracle! Ça faisait longtemps que je voulais filmer ça dans un de mes films… Parfois, je me disais «mais c’est la Palestine ici». C’est de là qu’est venue l’idée de l’explosion. Ces jeunes qui se font péter en en entraînant d’autres, ce sont des gestes de désespoir. (...) Les autochtones ont le plus haut taux de suicide chez les jeunes au monde. Au Lac Simon, il meurt une personne par mois sur une population de 1800 personnes. Si on rapportait ces chiffres à l'échelle de Montréal, il mourrait 750 ados par mois. Si on ne fait rien, tôt ou tard, ces gens désespérés vont faire des choses.

Justement, dans votre film, sur les trois parties, une est un peu à part… celle avec Érik.
C’est la plus comique… la happy end.

En même temps, c’est celle qui nous montre le plus la réalité sociale.
Oui, mais j’ai fait beaucoup d’effort pour ne pas montrer trop sa mère. Sur quatre ans, j’avais pas mal de scènes assez dures. Mais je ne voulais pas trop les utiliser, sinon, je revenais à ce qu’on voit habituellement… comme dans Mesnak, avec du monde saoul. Je voulais nettoyer ça, car ce n’était pas l’idée.

Mais justement, la scène où il nous présente sa famille… c’est terrible car elle est drôle, mais…
Ce n’est pas drôle… mais c’est drôle!

C’est ce qui est troublant!
On voit bien que ces gens sont des survivors. Je viens de Côte Saint-Paul. Les gens de mon enfance sont aussi des survivors. Il leur arrive des drames incroyables, et ils sont capables d’en rire la même journée. Quand tu survis, tu survis. Mais je ne voulais pas qu’on s’arrête à ça. Une fois qu’on a montré une madame saoule qui parle à son enfant, on n’a pas besoin de la montrer deux fois. J’ai fait attention pour rester du côté des passions pures, qui finissent mal dans certains cas, ou bizarrement… ou de manière humoristique. Dans la fiction, on n’est pas obligé de ne montrer que la réalité… ce qui ne nous empêche pas de la ressentir quand même!

Complètement. Mais c’est cette approche qui est intéressante dans ce film. Vous avez parlé de Mesnak tout à l’heure, que vous avez coécrit… c’est donc dur de vous demander votre avis… mais c’était peut-être un peu trop…
Le contrat que j’avais c’était de faire une adaptation fidèle d’Hamlet. Mais Hamlet, c’est heavy! Je ne l’aurais pas réalisé comme ça… mais l’histoire de Mesnak est une belle histoire. C’est une réalité incontournable! Le jeune qui vient de réaliser le film de Micmacs (Rhymes for Young Ghouls de Jeff Barnaby, ndlr) tient aussi compte de cette réalité de dealer et de dope. Je n’ai rien contre. Plus on va avoir de films sur les Indiens, plus on va finir par les accepter comme partie prenante de notre société. Mais je n’ai pas beaucoup d’espoir…

Dans cette optique, cela peut aussi aider de voir un côté plus positif… une proposition. Dans votre film, elle vient d’Érik… même si c’est peut-être un peu naïf.
Oui… c’est naïf.

C’est d’ailleurs un aspect très sombre. La seule solution n’en est pas vraiment une!
C’était un peu l’idée que j’avais avec ce personnage: faire un happy end impossible! Mais il se passe quand même des choses de tout beauté dans ces milieux. Il y a des gens qui se prennent en main. Le petit Érik a déjà fait une radio. Ses antennes existaient déjà quand j’ai commencé le film. Il a fait une radio qui diffuse dans sa réserve, et il s’est fait arrêter par l’État. Ce n’est donc pas complètement irréel… même si la télé, c’est autre chose! J’ai insisté pour ça, car c’est plus visuel. Au début, on a commencé avec l’idée de la radio… mais on a recommencé avec la télé: il y avait plus d’images à mettre.

Je vais un peu parler du tournage. À part Érik, qui avait une petite expérience, les autres avaient-ils une petite connaissance du cinéma, ne serait-ce que comme cinéphiles?
Non, ils ne sont pas cinéphiles du tout.

Ils n’ont pas accès à…
Ils ont tous des satellites, mais... Shayne (Brazeau, ndlr) par exemple, il connaît tous les Die Hard, les films de Kong-fus, ce genre de films…

Mais ils savaient qui vous étiez?
Pas du tout. Je suis allé au Festival de Berlin avec Shayne. C’est là-bas qu’en regardant sur internet, il a vu qui j’étais!

Est-ce que ça n’a pas été un avantage justement?
Non, ça ne les impressionne pas.

Même s’ils avaient su qui vous étiez?
Non!

En plus, vous étiez juste avec votre caméra… le tournage n’était pas impressionnant!
C’est ça. J’étais seul. J’arrivais là avec ma caméra et un trépied! Il se disaient juste… «mais ce monsieur là, il vient d’où?» En plus, je leur donnais un salaire, ce qui était un moyen de les retenir. C’était un très bon échange. Ça aurait été plus dur avec des périodes de tournage plus longues, mais je faisais une journée avec un, deux ou trois jours avec un autre…

Et comment les avez-vous dirigés? Évidemment, vous les guidiez… mais avaient-ils une grande liberté? On a parfois l’impression de quelque chose de ludique pour eux.
Je suggérais, et eux faisaient… mais ils étaient toujours curieux de faire ce que je leur demandais, même des choses difficiles. Ces gens ne sont jamais valorisés dans leur vie. Quand je demande à la fille d’aller dans l’eau glacée, elle est super fière. Elle a peut-être fait la chose qui l’a rendue la plus contente d’elle-même. Mais c’est moi qui initiais les choses. De plus, comme Érik parlait sans arrêt, je ne voulais pas que les autres fassent pareil. Je voulais que le spectateur se fasse son idée dans le silence, l’observation. J’ai essayé de les faire parler, mais on tombait dans la dramatique explicative, dans la démagogie… ce que fait Mesnak en fait. Je me suis dit: ces deux-là ne vont pas parler, et l’autre va parler pour tout le monde!

Et Érik, justement, lorsque vous avez essayé la piste radio, comment ça s’est passé? Il s’enregistrait déjà? Car on a l’impression que sans caméra, ça ne peut pas fonctionner?
Il s'enregistre sans arrêt dans la vie. Il vit avec sa caméra. Il filme ce qui lui arrive, il filme sa mère, il filme ses chiens, il filme tout! Mais il se filme rarement lui-même. Il a commencé à le faire depuis que je l’ai initié! C’est moi qui lui ai demandé de tourner la caméra vers lui! C’est un peu ma signature… le fétiche que je traîne dans mes films, avec des personnages qui regardent directement la caméra pour être en interaction avec les spectateurs!

Et à propos du public… On s’interroge souvent en regardant le film sur la frontière entre documentaire et fiction. À la fin, la frontière est vraiment claire avec l’explosion et le miracle. Avez-vous envisagé de conserver la possibilité d’un doute dans la tête des spectateurs?
J’ai essayé de faire un fondu vers la fiction plus qu’un choc. Quand la fille marche nu-pieds dans la neige, on commence à aller clairement vers la fiction. Et c’est vrai qu’à la fin, ça met le clou dans le cercueil! Les trois fins sont vraiment fictives (rires). Mais ceci dit, dès le début, c’est de la fiction. Sauf pour Érik… que j’ai en fait organisé dans une oeuvre fictive. Il est assez difficile à gérer ce gars-là, mais il est bon! Il était très assidu. En plus, il a un français extraordinaire. Je ne sais pas où il a appris ça, mais il utilise des termes que les Québécois n’utilisent pas en général… comme «Tel que vous pouvez voir». On ne dit pas ça dans le quotidien! Mais c’est vrai que c’est le personnage le plus documenté. Quand on le voit se promener avec ses chiens, c’est vraiment lui. Quand il va enterrer son chien, il le fait pour vrai.

On voit qu’il ne fait pas semblant!
Tout à fait. Alors que les autres sont très différents de leurs personnages. Le gars est entraîneur de football, et les filles sont des filles mères. Pour eux, c’est de la fiction pure. Mais de la fiction comme je n’en fais pas souvent. Mes films sont généralement très bavards, alors que celui là est très contemplatif. Mais je vais le refaire! Je suis un peu sorti de ma zone de confort et j’ai le goût de m’essayer à un film sans dialogues!

Entrevue réalisée à Montréal par Jean-Marie Lanlo le 1 avril 2014
 

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