Entrevue avec Philippe Claudel (réalisateur de Tous les soleils)

26 juillet 2011

Philippe Claudel nous parle de
Tous les Soleils
Nous avons rencontré le réalisateur / écrivain français Philippe Claudel, de passage à Montréal à l'occasion de la sortie (le 29 juillet 2011) de son dernier film (Tous les soleils).


Avant de parler de Tous les soleils, j'aimerais vous entretenir de votre double activité : littérature et cinéma. Est-ce que vous aviez déjà envisagé de faire du cinéma quand vous avez commencé à écrire ?
Oui, c'était même antérieur à ça. Quand je réfléchis à mes premiers désirs d'expression artistique, c'était vraiment le cinéma, vers huit ou neuf ans. Au même moment, j'ai commencé à écrire, mais il y avait cette fascination pour l'image. J'ai 49 ans et, dans mon enfance, la petite ville de 10 000 habitants où j'habitais comptait deux salles de cinéma. Donc, on allait au cinéma les jeudis, les dimanches, les samedis, avec toute la magie que ça comportait. Il y avait les actualités, l'entracte, la caissière qui passait pour vendre des glaces, le film et le plaisir d'être dans une salle ensemble ; ce que les gamins connaissent peu maintenant avec la culture du DVD ou du streaming. Après, cela a continué par le biais des ciné-clubs à la fac ou les ciné-clubs des chaînes de télévision. Il y avait une culture qui s'est faite comme ça, puis un désir de très vite faire des images. J'ai fait des études de lettres et de cinéma, et j'ai commencé à faire des courts métrages quand j'avais 18 ou 19 ans, dans des conditions moins simples qu'aujourd'hui. Maintenant, j'enseigne à la fac et j'ai des étudiants en cinéma. Je leur dis qu'ils ont une chance folle parce qu’avec n’importe quel téléphone portable, n’importe quel caméscope, on fait un film ; on le monte sur son ordinateur ; on peut le diffuser sur le net. Nous, c’était autre chose ; il fallait trouver de la pellicule ! Donc, à cette époque, j’ai commencé à écrire des scénarios de cinéma qui étaient très mauvais et la littérature a pris plus le pas. J’ai laissé en sommeil le cinéma et c’est revenu il y a une douzaine d’années. […]

Et vous êtes revenu au cinéma par l’intermédiaire de livres d’autres auteurs ? Ou de vos livres même ?
En fait, on m’a beaucoup demandé d’écrire des sujets originaux, mais la plupart de ces films n’ont jamais vu le jour parce qu’ils n’ont pas trouvé de financement. J’ai adapté un de mes livres, mais c’était pour un copain, Yves Angelo, qui voulait absolument faire Les âmes grises. J’essaie plutôt de dissuader les gens d’adapter mes livres.

Vous avez adapté pour vous aussi ?
Non !

Le premier film (Il y a longtemps que je t’aime) ?
Bah, non, non, non. C’est une erreur qui circule !

Oui ?!?
Oui, c’est un scénario original. La méprise vient peut-être du fait que j’ai écrit, après le tournage, un petit livre qui s’appelle Petite fabrique des rêves et des réalités, qui est une sorte d’abécédaire sur le cinéma, où j’ai mis le scénario. Ça ne m’intéresse pas d’adapter ce que je fais !

Et lorsque vous pensez à une histoire ou à un personnage – je ne sais pas comment se passe votre processus de création –, est-ce que vous vous dites que ce personnage, ou cette histoire, est fait pour le cinéma et tel autre pour la littérature ? Est-ce qu’il y a des thèmes, des ambiances, d’entrée de jeu plus adaptés à l’un ou à l’autre ?
Je ne raisonne pas par personnage. Ce qui se passe, c’est que les histoires de cinéma apparaissent de façon beaucoup plus globale et immédiate dans ma tête. Les romans, ce sont des nébuleuses, des choses confuses, des sortes de magmas flottants de matières un peu hétéroclites qui vont s’aimanter au fur et à mesure de l’écriture. Au contraire, le cinéma présente des histoires courtes. Un résumé de film tient en quelques lignes, alors que, pour un roman, c’est beaucoup plus compliqué. Donc, on arrive assez facilement à concevoir une histoire entière de cinéma. Quand ça me vient, en quelques jours, ça se crée dans la tête... après, il faut l’écrire évidemment ! Alors que le roman, ce n’est pas ça. Ce qui fait que les histoires de cinéma sont plus liées à des désirs d’ambiance, à des désirs de scènes.

Parlons maintenant plus en détail de Tous les soleils. Comment présenteriez- vous ce film ?
Je dirais que c’est un film qui a été fait pour parler de nous, et pour faire en sorte que le spectateur en ressorte avec une énergie humaine. Vous voyez, je ne parle même pas de l’histoire. C’était plus ce désir de faire un film joyeux avec des thèmes graves, mais qui fasse en sorte que le spectateur ressorte en ayant été heureux de côtoyer ces personnages pendant 1 h 45, qu’il en ressorte avec une énergie.

C’est un film qui est, à mes yeux, une sorte de pendant un peu plus lumineux de Il y a longtemps que je t’aime.
Oui, vous avez raison.

Mais, à mes yeux, il est presque plus désabusé. J’ai envie de vous donner mon point de vue, visiblement différent du vôtre !
Oui, oui, oui. Allez-y !

Quand je vois le personnage de Tous les soleils, je me dis que lorsqu’il fera le bilan de sa vie, dans quelques années, il y aura ces quinze années… toujours ces quinze années, dans les deux films…
Oui, oui !

Quinze années mises entre parenthèses, où il aura donné l’illusion d’être heureux, mais en restant enfermé avec le fantôme de sa femme. Alors que dans Il y a longtemps que je t’aime, ces quinze années, certes difficiles, sont en fait le prix que cette femme a dû payer pour libérer son enfant de sa souffrance. Et, à l’arrivée, ces quinze années, finalement, sont peut-être plus positives, car elles ont servi à libérer son enfant. J’ai vu une plus grande croyance dans l’avenir dans Il y a longtemps que je t’aime, alors que dans Tous les soleils, on ne sait pas trop s’il va réussir à…
Non, on ne sait pas trop ; c’est volontaire. J’aime bien m’arrêter avant que ça commence et laisser les personnages se démerder ou le spectateur choisir ! Là où je suis d’accord avec vous, c’est que c’est vrai qu’en pensant à ces quinze années-là, on pourra faire ce bilan-là. Mais là où je ne suis pas d’accord, c’est que c’est quand même une vue de l’esprit de dire que ces quinze années sont plus positives [NDLR : dans Il y a longtemps que je t’aime]; ce sont quand même quinze ans de taule ! Alors que, lui [NDLR : le personnage de Tous les soleils], il a sacrifié sa vie intime, amoureuse, etc., mais il a la joie d’être avec sa fille, son frangin. Pour moi, ce personnage est fondamentalement persuadé qu’il est heureux. Il ne se rend pas compte qu’il lui manque quelque chose d’important. Il ne s’en rend pas compte car il est dans un étourdissement d’activité. Sa fille l’occupe beaucoup, le frangin qui est quand même un boulet, son métier qu’il adore, son implication à l’hôpital, son groupe de chant, les copains ; il est dans une ronde étourdissante qui lui convient très bien car ça l’empêche de s’ouvrir le ventre et le cœur et de regarder à l’intérieur. Mais, si on lui demandait, il dirait : « Oui, je suis heureux. » Il faut que le personnage d’Anouk (Aimée) ou la petite lui disent : « Mais attention, il te manque quelque chose ! » C’est un personnage qui s’inspire du réel, de la vie, de pas mal de gens que je vois autour de moi. Il y a une phrase très importante dans le film, prononcée par Clotilde (Courau), c’est : « Je vois la vie qui passe et, moi, je passe à côté ! » J’ai vu beaucoup de gens comme ça ! La vie, ça passe très vite ! Ça fait un peu vieux con de dire ça […], mais il y a une espèce d’exponentialité comme ça et, en avançant en âge, on est aspiré dans un trou noir ! Ça passe très vite ! Et c’est vrai que c’est très facile de passer à côté, de rater la bonne personne, de ne pas rappeler quand on attend un appel. Alors, ce sont des gags dans le film, mais c’est ça : « Je l’appelle, je l’appelle pas ? », et on peut perdre une personne ! Le problème du personnage de Kristin (Scott Thomas) dans le premier film, c’est ça. Elle n’a pas osé dire aux autres, s’appuyer sur les autres. Dans les deux films, il y a une pudeur des personnages à ne pas dire, à ne pas s’avouer des choses, à ne pas croire en la force des autres pour les soutenir.

Donc, c’est une comédie, avec des personnages de comédie, des situations de comédie, mais avec un côté un peu sombre. Je pense que nous sommes d’accord ?
Oui, oui.

Quand j’associe « comédie » et « sombre », je pense à la comédie italienne. Le personnage principal est italien ; est-ce un hasard ?
Non, c’est voulu !

C’est pour cette raison ?
Oui. À partir du moment où je me suis dit : « Barre à gauche, après un drame, je vais faire une comédie », je me suis demandé quelles comédies m'avaient beaucoup marqué. Il y a eu Lubitsch, Capra et la comédie italienne. Chez Lubitsch, il y a le côté génial et brillant des situations et des dialogues; pour moi, To Be or Not to Be, c'est le chef-d'œuvre. Chez Capra, j'adore ce côté très dichotomique avec les bons, les méchants, le combat du bien contre le mal. Et la comédie italienne : eux, ils ont réussi le parfait mélange entre des choses très drôles et des choses horribles, tragiques, épouvantables. Je pense à L'Argent de la vieille de Comencini, c'est épouvantable comme film. C'est drôle, mais en même temps, c'est terrible ! Cette vieille riche (Bette Davis) qui joue avec des pauvres en leur prêtant de l'argent et en leur faisant croire qu'ils vont gagner au scopone scientifico alors qu'elle ramasse la mise, c'est horrible. Et Il sorpasso (Le Fanfaron), de Risi, qui est une pure comédie, mais qui se termine avec un accident de bagnole où le gars meurt ; il faut oser quand même ! Donc j'ai été fasciné par ce mélange de farce et de tragédie qui est à l'image de nos vies. Je me suis dit, sans essayer de faire la même chose car j'en serais incapable et ça serait ridicule de refaire la même chose quarante ans plus tard : « Essayons de cheminer sur ça, c'est-à-dire imaginons un film où il y ait des émotions contradictoires. » C'était un peu la volonté de prendre le spectateur et de le retourner comme un crêpe : « Tu as rigolé et bien, maintenant, je te remets à l'hôpital pour réfléchir un peu à la mort. » Il y avait cette dimension. Donc, du coup, ce substrat italien a donné naissance à des personnages italiens. Il y avait aussi la volonté préexistante pour moi d'utiliser cette musique-là que j'avais découverte et que j'adorais.

Justement, vous pouvez nous en parler un peu ?
C'est un album [NDLR : de L’Arpeggiata] qu'une amie très chère nous avait offert il y a quelques années. Et quand je l'avais écouté, j'avais été frappé ; ça me transporte. Et même maintenant, après avoir écouté cet album des milliers de fois, y compris en tournant et en montant le film, je n'en ai toujours pas marre. Ça m'éblouit, il y a un côté magique dans cette musique, ça résonne, c'est beau, les paroles sont magnifiques, les mélodies, les rythmes – ça peut être lent, ça peut être très rapide –, et puis surtout cette histoire, cette pensée magique que cette musique [NDLR : La Tarentelle] puisse guérir des morsures de l'araignée, guérir d'un empoisonnement. Je trouvais cela charmant et en même temps il y a le côté un peu militant […] de vouloir faire découvrir aux gens ce que j'aime. Ça peut être des bouquins, ça peut être des films, ça peut être des musiques. Le cinéma peut être une chambre d'écho extraordinaire. On sait très bien que c'est un art populaire qui est censé, si tout va bien, être vu par pas mal de personnes. Et, à mon grand bonheur, cet album a été numéro un des ventes en musique classique après le film pendant plusieurs semaines, alors que c'était un truc très confidentiel avant. Et là soudain, les gens vont voir le film et se disent : « C'est vachement bien, on achète l'album. »

Votre premier film (Il y a longtemps que je t'aime), mettant en vedette une actrice très connue (Kristin Scott Thomas), a été un gros succès en France, avec plus d'un million de spectateurs. Lorsque vous avez proposé que Stefano Accorsi joue le rôle principal de votre second film, cela a-t-il posé un problème ? Il a déjà joué en France, mais n'a jamais eu de premiers rôles, ce n'est pas une vedette…
Vous avez raison, mais c'était le cas aussi de Kristin ! Elle n'avait jamais eu de premier rôle en France avant !

Ah oui ?
C'était son premier « premier rôle » dans un film français, alors qu'elle habite en France depuis plus de 20 ans ! Mais les gens la connaissaient, alors que Stefano est très connu en Italie, mais très peu en France ! Le luxe qu'on peut avoir en sortant d'un gros succès comme Il y a longtemps que je t'aime, qui, comme vous le dites, a bien marché en France mais également autour du monde car il était sorti un peu partout et ça avait fonctionné, c'est justement d'avoir une sorte de carte blanche. Souvent, certains l'utilisent pour faire un film avec un budget colossal. De mon côté, j'avais l'intention de faire un film dans le même budget, c'est-à-dire moyen, mais j'avais surtout l'intention de changer de ton et de travailler avec des gens moins connus, de travailler avec un casting original. Il y avait donc ces Italiens que peu de gens ou personne ne connaît et il y avait aussi tous les comédiens secondaires – à l'exception évidemment d'Anouk Aimée et de Clotilde (Courau) – qui sont presque tous des gens que j'ai recrutés sur Strasbourg, des comédiens de théâtre. Donc, même pour un public français, ce sont des visages complètement neufs. Et ça, en tant que spectateur, c'est un plaisir que j'adore : je vais au cinéma et, soudain, je vois des gens que je ne connais pas, donc ils sont moi en fait, beaucoup plus que si je vois Daniel Auteuil ou Depardieu, que je respecte beaucoup. Sur ce film-là, ça m'intéressait plus d'avoir des visages qui ne soient pas usés par l'écran. Les producteurs et ceux qui ont mis de l'argent, les chaînes de télé, ont tout de suite accepté, mais je le répète : parce qu'on sortait d'un succès ! Si Tous les soleils n'avait pas marché en France, je serais obligé pour le prochain de faire un film avec un casting parce que je ne trouverais pas de sous autrement. Mais là, on a eu de la chance, ça a fonctionné. En revanche, ça ne va pas devenir systématique, et sur le prochain film que je commence à mijoter, je pense à des acteurs qui ne sont pas du tout inconnus. […]

À l'avenir, vous allez plus vous tourner vers le cinéma et moins vers la littérature ?
J'essaie de faire toujours un peu les deux. Là, je suis en train de faire un roman et de préparer un film dans ma tête. Les deux choses m'intéressent beaucoup. Elles ne sont pas complémentaires, mais cela me permet d'être dans des variations artistiques, dans des expressions qui pour moi sont complémentaires. Je n'arriverais pas à dire ce que je dis en cinéma, en littérature, et inversement. C'est un peu comme deux jambes. Pour l'instant, tant qu'on ne m'en coupe pas une, j'essaie de garder les deux !

Entrevue effectuée à Montréal, par Jean-Marie Lanlo, le 21 juillet 2011
 

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