Entrevue avec Sébastien Pilote (Le Démantèlement)

9 novembre 2013

Nous avons eu la chance de rencontrer Sébastien Pilote à quelques jours de la sortie québécoise de son dernier film, Le démantèlement (lire notre critique). Nous en avons profité pour parler (entre autres) de certains points communs avec son film précédent (Le vendeur), de l’amour paternel, de le transmission, de l’égo (isme / centrisme) et du 35 mm.

Lors de notre dernière entrevue, à propos du vendeur vous m’aviez parlé de votre projet (qui s’appelait déjà Le démantèlement) mais j’avais compris qu’il s’agissait du démantèlement d’une usine… Pourquoi êtes-vous passé de l’usine à la ferme?
J’ai eu l’idée de faire un démantèlement d’usine mais j’ai pensé très rapidement à aller du côté du monde paysan. L’idée c’était surtout le démantèlement de l’individu, de la cellule familiale, des traditions, du patrimoine, de la coupure dans la transition. Ça aurait pu être un cordonnier qui ferme sa boutique ou un réparateur de télé… ça aurait pu être le démantèlement de n’importe quoi. Après, quand j’ai fait ma petite enquête dans le monde paysan, je trouvais que les agneaux étaient intéressants car je trouvais ça plus beau que les cochons (rires). Plus symbolique… et plus intéressant aussi au niveau du tournage (rires).

(rire) Au niveau du son aussi…
C’est ça… mais cela dit, les agneaux, au niveau du son, c’est quelque chose aussi! Les odeurs également! (...)

L’intérêt de la ferme par rapport à l’usine c’est que vous mettez de côté tout un aspect social pour vous consacrer à un personnage. Enfin je dis l’intérêt… disons que c’est plutôt un choix!
Je voulais faire quelque chose de plus bucolique aussi… une sorte de western crépusculaire, quelque chose de plus pastoral. (...)

Et donc, comme dans Le vendeur, on retrouve un personnage masculin d’un certain âge qui pourrait être à la retraite mais qui se consacre beaucoup à son travail et qui aime beaucoup sa ou ses fille(s)… ça fait beaucoup de points communs. Qu’est-ce qui vous attire dans ce genre de personnage? Et est-ce un hasard?
Non, ce n’est pas un hasard. Il y a en effet des ressemblances. Il n’y a pas de séparation entre leur vie professionnelle et leur travail (...). D’ailleurs, Gaby (le personnage interprété par Gabriel Arcand, ndlr) n’a pas vraiment de vie personnelle. Il a un ami mais c’est aussi son comptable. J’étais aussi très intéressé par la relation père-fille. Je voulais montrer un père qui aime inconditionnellement. Même s’il sait que ses filles profitent de lui, il s’en fout. Il veut qu’on profite de lui, il veut donner. Il n’est pas matérialiste, ce n’est pas un consommateur, il n’a pas le temps de consommer. Je voulais montrer une sorte de Père Goriot qui est prêt à vivre presque comme un chien. Il est prêt à souffrir pour permettre à ses filles d’être heureuses!

Il y a un peu d’autodestruction en lui, non? Comment le percevez-vous?
Certains trouvent que ce qu’il fait est bien, d’autres pensent que c’est mal. Pour ma part je n’ai pas de positionnement moral car il le fait par amour. Tout ce qu’on fait par amour exclut toute question morale.(...) Je ne sais pas si c’est bien ou mal mais une chose est sûre: ce n’est pas souhaitable. La seul possibilité d’espoir, mais qu’il ne voit pas, c’est le petit voisin qu’il engage. Il aurait pu être une relève mais pour Gaby, ce qui compte, c’est le lien de sang. Il ne peut pas considérer cet enfant comme la relève.

J’ai envie de revenir sur votre rapport avec le personnage. Vous créez un personnage que vous suivez pendant tout le film, sans interruption. Vous l’aimez… mais à la fin vous l’abandonnez pour montrer ses filles qui peuvent vivre heureuses à Montréal grâce à son sacrifice.
Il y a plein d’ambiguïté, plein de paradoxes, mais cette fin était nécessaire. Je devais finir avec elles, je devais passer à autre chose. La transmission, c’est un peu ça. Je voulais sortir du film complètement grâce à cet épilogue. On est en effet toujours avec lui dans le film… sauf lorsqu’on voit Frédérique arriver en train mais sinon, nous sommes avec lui. (...) Pour moi, il y a un revirement dans le film. Gaby a deux filles: une égoïste et une égocentrique. La première ne se soucie pas de son père mais uniquement de ses propres intérêts, qui sont en réalité ses enfants. Alors que l’égocentrique dirige tout vers elle. Quand on dirige tout vers soi c’est pour attirer les regards des autres, chercher à plaire. Donc, elle se soucie de son père car elle cherche à lui plaire. On a l’impression que c’est elle la gentille et l’autre la méchante, mais pour moi, le dernier revirement, peut-être plus subtil, vient de ces derniers plans. On voit Marie, on élargit et on voit ses enfants par terre, qu’elle va rejoindre. Alors que l’actrice, l’égocentrique, c’est l’inverse. On lui donne son gros plan… et il n’y a pas de place pour les autres dans les gros plans. Mais en même temps c’est le fait de la création. On a besoin d’être égocentrique pour créer. (...) Mais le spectateur se fait prendre au jeu, comme le père peut se faire prendre au jeu. L’égocentrique qui veut nous plaire nous plaît… on la préfère, on se dit qu’elle est plus gentille…

Et tout à l’heure vous parliez de transmission. J’ai justement pensé à ce terme en voyant le film, avant de me dire qu’il s’agissait plus de succession. Quand on est avec un personnage pendant 1h45 et qu’on l’abandonne pour les trois dernières minutes, ça revient presque à le tuer. La succession intervient après la mort, alors que la transmission se fait de son vivant!
Il y a plusieurs abandons à la fin. L’abandon du chien, l’abandon de son ami (quoi que l’ami on peut imaginer qu’ils vont continuer à se voir, alors que le chien, il va l’abandonner, comme il abandonne sa maison, son voisin) et enfin l’abandon du personnage principal. Il y a alors transmission… ou succession… et on passe à autre chose. Charles Tesson m’avait posé la question à Cannes. Est-ce que c’est un film sur la transmission ou sur la fin de soi? C’est un peu le paradoxe. J’avais en tête une course à relais dans laquelle la chronomètre repart à zéro dès qu’on passe le témoin. C’est absurde comme course à relais… ce n’est pas intéressant, mais c’est ce qu’on vit en ce moment. On recommence toujours tout à zéro. Quand on achète une télévision, c’est parce que l’autre brise. On ne peut pas la donner à son frère… Une voiture, c’est pareil. (...) En même temps, il y a un paradoxe. D’une part, il y a le sentiment de sa propre fin, mais d’autre part, en passant le témoin à l’autre, on lui permet de faire son tour! Ce n’est pas tout à fait perdu! (...)

On a aussi l’impression de voir le rôle de la région par rapport à la ville…
On délaisse les villages, on délaisse les régions, les vieux centre-ville…

Et pourtant, les filles de la ville vivent grâce au père, donc grâce à la région, qui reste malgré tout les racines, tant bien que mal. S’il n’y a plus de racines, il n’y a plus d’arbres.
Oui… on dit les régions ressources. On les exploite. Les Montréalais n’aiment pas quand on construit une bibliothèque de 10 millions ailleurs. Il faut que tout soit concentré où il y a le plus de monde. On voit encore les régions comme des régions ressources. On exploite le Nord de cette manière là aussi. On construit des villes pour les travailleurs mais quand ils ont fini de travailler, ils déménagent. On ne développe pas des milieux de vie. (...)

(...)

La région, c’est aussi les traditions… et ça me fait penser au 35 mm… qui est en train de se perdre!
On a été les derniers à être développés chez Technicolor à Montréal. (...) Je voulais revenir à une sorte de classicisme, être plus classique dans ma facture. Je ne voulais pas réinventer la roue. Ce que je dis, c’est qu’il faut exploiter les sentiers battus… ne pas en sortir! (...) Il y a aussi un peu de classicisme américain car je faisais un film très américain. Le Pick-up, la calotte, la musique…

Et puis les paysages… ce que ne permettait pas l’usine, pour revenir à la question du début.
J’avais envie d’être plus généreux. Je voulais que ça soit beau, bucolique…

(...)

Et par la suite, vous allez rester en région pour votre prochain film?
Je n’aime pas trop en parler… Je travaille sur deux ou trois idées, et j’ai un scénario en chantier.

Vous pourriez imaginer tourner ailleurs qu’en région?
Oui… même si les deux idées que j’ai en tête sont encore en région.

Et dans votre prochain film, Il y aura encore une personne âgée qui entretient une relation particulière avec ses filles? (rires)
Non, mon personnage sera une jeune fille… une jeune artiste! C’est pour ça que je voulais finir Le démantèlement avec le personnage de Frédérique!

Entrevue réalisée par Jean-Marie Lanlo à Montréal le 4 novembre 2013.
 

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