Cinemania 2014 : Entrevue avec Thomas Cailley (Les Combattants)

12 novembre 2014

Photo: Nord-Ouest Films et Julien Panié

Les Combattants fût l’un des grands coups de cœurs de la dernière édition du Festival de Cannes, y récoltant au passage pas moins de quatre prix. À quelques jours de sa sortie en salles au Québec, nous avons eu le grand plaisir de nous entretenir avec son très sympathique réalisateur, Thomas Cailley. Ce fut pour nous l'occasion de revenir sur son jeune cinéma, les origines de son projet, ses choix de mise en scène et ses acteurs.

Je voulais vous parler de Paris Shanghai, votre court métrage réalisé il y a quelques années. Il me paraît posséder plusieurs points communs avec Les Combattants.
Oui, c’est vrai.

Ils partagent notamment un duo de personnages dépareillés assez similaire. De plus, on assiste dans les deux cas à un itinéraire hyper programmé au début, qui bifurque graduellement, mais également à la tentative d’affranchissement chez leurs protagonistes. Peut-on parler ici d’un prolongement de ce que vous avez voulu faire dans Paris Shanghai?
Oui, c’est un prolongement. C’est sûr. Paris Shanghai est l’histoire d’un gars un peu confus qui a perdu le sens de sa vie. Tout à coup la solution qu’il trouve à sa situation est de s’imposer un voyage de 20 000 km à vélo. Il part sur une quête, pensant qu’au terme de ce voyage il trouvera une forme de vérité. Mais sa démarche est assez théorique. Il va alors tomber sur un adolescent qui va l’aider à remettre les choses un peu plus au centre. Il va être d’abord un obstacle à son voyage, mais grâce à lui, il va toucher quelque chose de plus tangible au final. Il va devoir aider ce gamin, prendre en charge aussi des problèmes concrets, comme l’aider à mieux gérer son histoire d’amour qui est en train de mal tourner… En gros, Les Combattants fonctionne un peu de la même façon, c’est à dire que la quête de Madeleine est une quête abstraite. Elle attend un combat qui ne vient pas, elle attend la fin du monde. Elle est perdue dans l’angoisse de l’avenir et Arnaud va lui apporter une ouverture vers le présent : profiter du sol sous ses pieds, profiter des moments qui passent. Du coup, le voyage que Manu fait dans Paris Shanghai, ou que Madeleine fait dans Les Combattants, prend la forme d’un trajet vers l’autre. C’est une quête existentielle qui va se transformer en une rencontre… Donc, oui, les deux films fonctionnent à peu près sur le même schéma.

À la base de tout, nous assistons à un récit initiatique qui prend la forme d’un road movie.
C’est quelque chose que j’aime beaucoup, cette forme de récit initiatique très particulière qui est le road movie. Paris Shanghai s’entame en vélo, puis en voiture. Et dans Les Combattants, cette forme prend plein de détours ; on est à pieds, on est à moto, ou encore en train…

Le mouvement est constant dans votre film.
Le mouvement, c’est important. Il y a beaucoup de choses qui naissent du mouvement, notamment des rencontres. Ce que j’aime surtout dans le long-métrage, c’est qu’il offre la possibilité d’introduire des univers à travers les personnages et leurs déplacements. Au début du film, on expose un univers particulier, (cette station balnéaire) et puis d’un coup, parce qu’ils ont pris une décision, on bascule dans ce monde de l’armée. Ce sont tous les codes de la narration qui se mettent à changer. J’aime bien cette idée qu’on puisse balayer les règles, dévier de genre cinématographique en cours de route. On se dit que le film peut être une comédie, mais ça peut devenir autre chose comme une romance, un film apocalyptique.

Ce refus de confiner votre film à un seul genre fait beaucoup écho au caractère très particulier de Madeleine, frondeuse et insaisissable.
Oui. Ce que j’aime beaucoup de ces personnages, c’est qu’ils ne sont pas terminés. Ils sont à un âge où ils ne sont pas encore entièrement développés, accomplis, dans leur personnalité. Ils sont à cette étape de leur vie où on reste très ouvert vers le monde. Donc le fait que Madeleine soit ouverte à un tas d’expériences, qu'elle ait envie de chercher, de se planter, de faire des erreurs, de se relever et de se battre, déclenche une énergie très forte, qui est pour moi le moteur principal du film. En même temps, je trouve qu’en terme de fond, cela signifie qu’on a le droit de devenir ce qu’on veut. Il y est effectivement question d’affranchissement, de prise de liberté. L'idée qu’on doive se résigner à une norme ou à une convention n'est pas présente. Pour moi, Madeleine ne doit pas guérir d’un problème. Je crois que l’angoisse qu’elle a par rapport au monde est saine. Elle la maintient en vie.

Et elle est propre aux jeunes de son âge.
Oui. Et elle lui permet de se régénérer constamment! Ça serait terrible qu’à un moment elle abandonne, ou qu’elle se résigne ou encore qu’elle se convainque d’accepter le monde tel qu’il est. Elle passe son temps à le réinventer en fait. Et c’est cela que j’ai aimé filmer. Au fur à mesure que le film avance, les personnages quittent le monde. Nous sommes d’abord dans cette station balnéaire tranquille, ensuite nous la quittons pour une communauté renfermée sur elle-même, celle de l’armée. Et finalement ils la quittent pour un lieu encore plus isolé, où le monde est devenu hors-champ. Ils ne sont plus qu’eux deux. Ce geste est porteur d’une idée que j’aime bien, même si je ne suis pas convaincu que ça fonctionne : «si le monde tel qu’il existe ne nous plaît pas, on peut aussi créer le notre».

Ce que j’ai ressenti en regardant votre film c’est qu’il part d’un constat très social sur une certaine génération, mais à l’opposé de plusieurs il n’est jamais dominé par un message sociologisant, lourd, mais plutôt par un réel désir de fiction, de mise en scène.
C’est intéressant ce que vous dites, parce que c’est exactement la façon dont le film doit fonctionner pour moi. C’est-à-dire qu’on doit partir du réel. On doit partir de quelque chose qui est tangible socialement, sociologiquement. Quand on montre par exemple ce garçon-là dans ce milieu et cette menuiserie-là, on se dit qu’il est en train de se coltiner tout le poids du réel. Il doit apprendre à gérer à la fois la mort de son père et les affaires de l’entreprise en crise. Mais une fois que ce contexte est posé, une question s’impose: «comment on largue les amarres du réel et on va vers la fiction? Comment on se délivre de cette obligation du message ou du constat implacable sur une époque qui ne va pas bien, pour donner vie aux personnages et leur prêter une vitalité que leur époque n’a pas?». Et pour moi, la rencontre avec Madeleine règle ça. En gros, Arnaud représente le réel et Madeleine la fiction. Du moment qu’elle arrive dans sa vie, le monde se met en mouvement, accueille de la couleur, de la croyance. Du coup, les deux personnages se lancent dans une espèce de voyage, vers d’autres horizons. J’aime l’idée qu’ils repoussent leurs limites en le faisant, quitte à ne pas savoir ce qu’ils cherchent, mais ils avancent. Alors à la fin du film, quand se produit cette scène de l’apocalypse, pour moi, on est au bout du voyage. Il n’y a plus rien de réel. Tout devient complètement imaginaire. Il y a ce plan serré sur le visage de Madeleine qui sourit presque, en regardant les cendres tomber du ciel. On peut quasiment imaginer que c’est dans sa tête, que tout ça est en train de se passer. C’est ça le voyage du film pour moi en tout cas. C’est de partir de quelque chose qui est très réel, très tangible, pour arriver à de la croyance pure!

Le point de départ, quand vous étiez à la phase de l’écriture, c’était quoi? C’était l’histoire d’amour ou plutôt l’idée de l’apocalypse?
L’idée de l’apocalypse est arrivée plus tard dans l’écriture. La première scène que j’ai écrite, c’est celle d’un recrutement imaginée en champ-contrechamp, et dans laquelle on voyait Arnaud, en plan fixe, qui répondait à des questions très générales sur sa vie. Et face à lui, on découvrait un officier de l’armée qui essayait de lui vendre sa camelote. En l’écrivant, j’avais envie de faire une comédie existentielle, qui parlerait de la place qu’on occupe dans le monde, de comment on la trouve. L’histoire d’amour est arrivée plus tard, parce que justement j’avais envie qu’il y ait une altérité. Le fait qu’il y ait deux personnages antagonistes permettait de la comédie, de l’échange, de l’appréhension. Du coup, il y a un voyage qui se fait de l’un à l’autre. Toute la première partie du film dépend du point de vue d’Arnaud. On se demande ce qu’il voit en elle, s'il arrive à comprendre ce qu’elle veut, ce qui l’angoisse. Dans la première demi-heure ils se parlent très peu. De son monde et ses inquiétudes à lui, il passe à des questions et appréhensions qui sont plus extérieures, qui sont fixées sur cette fille et ses croyances. Quand on le rencontre au début du film, Arnaud est soumis à un quotidien tournant en boucle, chaque jour doit ressembler au précédent. Il se réfugie dans une espèce d’instinct de conservation. Mais à partir du moment où il rencontre Madeleine, son monde se met en mouvement. Plein d’événements surnaturels se mettent à se produire autour de lui! Quelque part ces événements font résonance avec un manque d’intensité dans sa vie. Il y a quelque chose qu’il attendait de sa part. Pour moi c’est un coup de foudre qui se produit sur la plage quand ils se battent, à leur première rencontre. Elle le percute vraiment. Elle le frappe, lui la mord. Même s’ils n’en sont pas encore conscients à ce moment-là, Il y a quelque chose qui est très imprimée dans leur chair.

D’ailleurs ce qui frappe, c’est que quand il la mord, elle ne le dit pas, le garde comme un secret. Il y a déjà quelque chose d’intime si on peut dire qui se joue entre eux… Mais pour revenir au choc physique de cette première rencontre, il est encore présent dans la scène d’amour, vers la fin du film. Vous la filmez presque comme un combat.
Absolument. On a filmé les deux scènes de la même façon. Dans les deux, on assiste à un corps à corps sur le sable. Ce que je disais aux comédiens, pendant la scène d’amour, c’est qu’on voulait voir du muscle. Et c’est ce qu’on voit, c’est très physique. Il y a de la boue, de la terre, ce n’est pas très glamour. Ils se bouffent ... C’est comme ça que ça a démarré entre eux au début.

Vous avez voulu tourner Les Combattants dans l’ordre chronologique. C’est une initiative très rare aujourd’hui, car très coûteuse. Qu’est ce qui a motivé cette décision?
La raison principale qui nous a fait prendre cette décision, c’est que les deux personnages sont très différents au tout début du film. Il y a une distance entre les deux qui est abyssale. Et toute l’histoire du film se focalise sur cette distance et comment elle va se réduire pour que finalement les deux puissent s’ouvrir l’un à l’autre. Pour atteindre cela je n’avais pas envie de tricher. Je voulais que cette distance se résolve au fil du tournage. On a donc pris deux décisions ; l’une c’est qu’on tournerait dans l’ordre chronologique, et l’autre serait de réunir une actrice assez confirmée avec un comédien qui ne l’est pas. Ce qui fait que leur rapport sur le plateau est très déséquilibré au début, et l’est de moins en moins fur à mesure qu’on tourne.

Pour créer ce déséquilibre, vous avez réuni Adèle Haenel et Kevin Azais, qui est le frère de Vincent Rottiers, lequel avait donné la réplique à Haenel dans son premier film (Les Diables).
C’est son demi-frère. C’est un pur hasard ça… Pour jouer Madeleine, Adèle était un choix évident pour moi, dès le début du casting. On l’a rencontrée et j’avais l’impression de parler à quelqu’un que je connaissais déjà. Ça faisait deux ans que j’écrivais ce personnage qui m’était devenu très proche, et en la rencontrant j’étais étonné de voir comment elle ressemblait à Madeleine. Quant à Kevin, je l’avais engagé au début pour interpréter un tout autre personnage ‒ il devait jouer Xavier à la base. J’ignorais bien sûr qu’il était le demi-frère de Vincent Rottiers… Arnaud je l’ai cherché pendant trois ou quatre mois. On a fait un casting sauvage  (aux sorties de lycée, dans les écoles de menuiserie….). J’en ai vu des centaines de son âge. Et dès que je trouvais un jeune intéressant, je faisais venir Kevin pour qu’ils jouent ensemble. Il a commencé à me donner quelque chose de très vigoureux, il parlait très vite. Et à force de le faire revenir, il a abandonné ça et a commencé à me donner autre chose, une forme de gentillesse, de douceur, qui correspondait au personnage d’Arnaud. Ça m’a énormément touché. Du coup, il a essayé avec Adèle et ça a marché parfaitement. Je me suis dit qu’on avait enfin notre couple. (…) C’est quelqu’un d’hypersensible, qui a une façon de regarder tout à fait inouïe. (...) C’est hyper rare de trouver un comédien avec cette qualité-là ! Cela ne se fabrique pas. Il possède une forme de candeur naturelle qui est assez fabuleuse.

La scène durant laquelle il la maquille pendant le camp d’entraînement militaire est remarquable.
Oui, voilà. C’est complètement dingue ! Ce n’est même pas la bouffer des yeux... c’est comme si la lumière provenait d’elle et l’éclairait tout à coup.

Le film se termine par une phrase géniale «on reste à l’affût, sur nos gardes». Est-ce que c’était dans le scénario, dès le départ ?
Non, c’était la scène la plus difficile à écrire. Après trois ans d’écriture, je suis parti en tournage, toujours insatisfait avec le dialogue de fin. J’en ai parlé avec ma coscénariste, Claude Le Pape, avec qui je communiquais régulièrement, puisqu’elle n’était pas sur le tournage avec moi. À la fin, deux jours avant le tournage de cette scène, on s’est dit qu’il fallait conclure avec quelque chose de pas apaisé. Mon idée était que dans cette toute dernière scène, cela devait se jouer entre eux et le monde, tandis que jusque-là, le film se déroulait entre eux. Si on avait été dans une comédie romantique classique, on aurait dû la terminer en champ-contrechamp. Mais là, nous avons deux profils qui regardent ensemble vers l’avenir. La question qu’on se posait avec ma coscénariste était «comment on les tient debout, prêts à attendre les combats à venir?». Et c’est à la suite de cette conversation qu’elle m’a envoyé sa proposition dans laquelle il y avait cette phrase. Quand je l’ai lue, c’était évident pour moi qu’on avait trouvé la phrase de fin du film... Je me suis dit que c’était exactement ce que je recherchais : Ils se sont trouvés, sont debout, guéris et attendent la suite !

Entrevue réalisée par Sami Gnaba à Montréal le 10 Novembre 2014
 

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