7 questions à Rodrigue Jean (L'amour au temps de la guerre civile)

4 février 2015

Nous avons eu envie de poser à Rodrigue Jean quelques questions à propos de son dernier film, L’Amour au temps de la guerre civile, qui prendra l'affiche ce vendredi. Nous n'avons malheureusement pas pu le rencontrer et avons dû nous contenter d'une entrevue par courrier électronique. Nous nous en excusons auprès de nos lecteurs... et remercions Rodrigue Jean de s'être livré au jeu.

La première scène du film est très crue. Sexe et drogue se mélangent avant même que vous nous permettiez de faire connaissance avec vos personnages. Pourquoi avoir fait ce choix?
Cette première scène n’a pas vraiment été un choix, elle s’est imposée à nous en raison de son intensité. Nous avons tourné une mise en situation plus classique, mais au montage nous nous sommes rendu compte qu’il était possible de maintenir ce niveau d’intensité tout au long du film. Alors, pourquoi s’en priver?

En agissant ainsi, vous nous éloignez un peu de l’humain en le réduisant à ses seules pulsions… ce qui est en un sens à l’opposé de ce que vous aviez fait avec Hommes à louer. Pourquoi cette approche totalement différente autour d’un même sujet.
La différence ne se situe pas au niveau des approches et du sujet du film; Hommes à louer est un documentaire mettant en scène des personnes réelles commandant le plus grand respect. D’ailleurs, puisque vous l’abordez, je pense qu’il faut en finir avec l’humain pour enfin plonger au cœur des choses. Avant la parole, comme celle d’Hommes à louer, il y a des corps traversés par des affects donnant lieu à des pulsions irrépressibles se déployant dans le monde imaginaire de L’Amour au temps de la guerre civile. Si on veut en finir avec ce vieux monde qui ne finit plus de mourir, il faut attaquer là où s’exerce le contrôle de la vie.

Saviez-vous que vous alliez réaliser L’Amour au temps de la guerre civile au moment de faire Hommes à louer? Le documentaire vous a-t-il donné envie de faire la fiction?
Non, je ne le savais pas. L’impulsion pour L’Amour au temps de la guerre civile a été donnée par les participants à Hommes à louer. À mi-chemin au cours des deux années du tournage, des participants nous ont signifié qu’ils en avaient assez d’être documentés. (Sachant que les enfants pris en charge par les services publics sont l’objet d’une documentation constante.) Nous avons alors formé le collectif Épopée et mis sur pied un vaste projet d’écriture et de production de courts métrages présentés sur le site web www.épopée.me. Ce projet a duré trois ans. Le scénario de L’Amour au temps de la guerre civile a été écrit par Ron Ladd dans le contexte des ateliers d’écriture du projet épopée-travailleurs du sexe.

Avec votre film, en raison du détachement de votre regard, vous refusez la facilité, mais vous prenez aussi le risque de nous rendre insensibles à la condition de vos personnages. Lorsque l’un des protagonistes meurt, cela ne nous fait ni chaud ni froid. C’était l’effet recherché? Souhaitiez-vous nous montrer à quel point nous somme devenus insensibles au devenir des autres?
Le ni chaud, ni froid dont vous parlez est le fait de la vie bloomesque actuelle, une sorte d’affectation pour se donner l’air de nager au-dessus de la mêlée.  Par ailleurs, j’observe que le regard sur le film change d’une personne à l’autre; le détachement et l’insensibilité dont vous parlez sont à rapporter à chacun. Il faut éviter de confondre sensibilité et sensiblerie.

De leurs côtés, vos personnages sont insensibles à la réalité sociale (la scène de la manifestation le prouve à la fin: le personnage principal découvre un mouvement auquel il était resté complètement étranger). Est-ce votre regard sur la société: des êtres qui vivent dans des bulles qui n'interagissent pas ensemble?
Votre question présente un contresens, si les personnages du film étaient insensibles à la réalité sociale que vous mentionnez, pourquoi seraient-ils tant affectés par le système prostitutif, la mafia et la police pour ne nommer que quelques-uns des dispositifs de capture d’une partie de la jeunesse.  

Faire prendre conscience aux spectateurs de certaines dérives sociétales est-il à vos yeux le devoir du cinéaste?
Je n’ai aucun devoir et il n’y a que des responsabilités. Je ne souhaite pas susciter une prise de conscience, mais plutôt faire sentir les choses. Je ne crois pas à la société, c’est une fiction pour « la mise en esclavage du plus grand nombre ». C’est notre monde dans sa totalité qui va à sa perte et non des parties isolées que l’artiste aurait le devoir moral de ramener dans le flot imperturbable de l’Empire.

Alexandre Landry, révélé dans Gabrielle, joue le rôle principal. Avez-vous envisagé de prendre un non professionnel pour incarner votre personnage principal? Quels étaient pour vous les avantages et les inconvénients d'un tel choix?
Le rôle d’Alex demandait un véritable athlète pour le cœur et le corps — Alexandre Landry possède ces qualités.

Propos recueillis par e-mail le 2 février 2015 par Jean-Marie Lanlo


 

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