Entrevue avec Alain Desrochers (réalisateur de Gerry)

9 juin 2011

Alain Desrochers parle de Gerry
C’est au très rock Bistro à Jojo que nous avons rencontré le réalisateur Alain Desrochers à l’occasion de la sortie prochaine (le 15 juin 2011) de Gerry, biographie du mythique Gerry Boulet. Cinéfilic vous propose de retrouver ici une version intégrale de cette entrevue initialement publiée dans une version plus courte sur ondacorta.ca.


Avant de parler du film, pourriez-vous me parler du rapport que vous entreteniez avec l’univers musical de Gerry Boulet. Est-ce que vous l’écoutiez, est-ce que vous l’aimiez?
Très intéressant comme question. En fait, quand j’étais étudiant, j’avais une émission de radio étudiante. Je m’occupais de l’émission consacrée à la musique québécoise (Harmonium, Conventum, Connivence, les Séguin…). À l’époque, un de mes chums est arrivé avec un disque d’Offenbach… de la musique rock québécoise. On s’est dit « quessé ça? » On était des trippeux d’Harmonium, alors Offenbach, on trouvait ça raide un peu! C’est donc comme ça que j’ai commencé à m’intéresser au groupe Offenbach, et puis on a perdu ça de vue. Quand Christian Larouche [le producteur du film Gerry] m’a approché, il y a plusieurs années,  je lui disais que c’était trop tôt pour faire un film sur la vie de Gerry, que cela ne faisait pas assez longtemps qu’il était décédé. Il me le redemande deux après plus tard, ça ne me tentait pas non plus… il me le redemande il y a environ quatre ans, et je me suis dit que le temps qu’on finance le film (environ trois ans), ça fera vingt ans qu’il est décédé... je commençais à trouver l’idée intéressante. Je pense que dans la vie, tout est une question de timing, et je trouvais intéressant que vingt ans plus tard, on puisse parler de la vie d’un gars qui a contribué à fonder le rock québécois. Pour moi, c’est très important parce que le rock comme tel, les Français en ont fait un peu, mais le rock pesant, comme font les Américains, on n’avait pas eu ça au Québec. C’est comme ça que j’ai décidé d’embarquer dans l’aventure.

En plus de votre expérience à la radio, vous avez par la suite fait des clips… vous avez toujours été très proche du milieu de la musique…
Tout à fait!

Cette connaissance vous a-t-elle aidé pour restituer une ambiance?
Tout à fait! Le producteur insistait beaucoup pour que je fasse le film car j’ai une grande expérience dans le vidéoclip. J’ai fait plus de 200 vidéoclips dans ma vie (Luc De Larochellière, Mitsou… c’est moi qui ai fait Tout le monde tout nu, Céline Dion, les B.B., Éric Lapointe et j’en passe!). J’avais donc une approche musicale qui a conduit le producteur à insister pour que je le fasse. Je me suis servi de cette approche pour accomplir certaines scènes, dont la scène de party psychédélique et le show à l’Oratoire Saint-Joseph. Il fallait que je trouve quelque chose de trippant, de visuel, pour m’en sortir… car au Québec, on travaille avec les budgets qu’on a, et on n’avait pas forcément le budget pour remplir l’oratoire St-Joseph. (…)

Certaines personnes vouent une sorte de culte à Gerry Boulet, d’autres peuvent le voir comme étant un peu caricatural. Vous avez envie avec votre film de ne toucher que les fans, ou vous avez envie de faire découvrir l’homme derrière la caricature?
C’est exactement ça. Ce que j’ai voulu faire, c’est de faire découvrir l’homme à travers le rocker qu’il était. Ça, je l’ai fait pour le public, je ne l’ai pas fait pour le milieu artistique… mais vraiment pas! C’est le public que je veux toucher car c’est le public qui a suivi Gerry. Le milieu artistique l’a tout le temps critiqué, et plus souvent négativement que positivement. Je voulais que le public voie la douceur du rocker à travers la bête qu’il était… car c’est ce qu’il était. Il est même mort de ses excès… il a vraiment brûlé la chandelle par les deux bouts. Mais il était passionné plus que n’importe qui, il était d’une justesse musicale hallucinante. Tous les musiciens qu’il a côtoyés le disent. Il ne faisait pas huit prises quand il chantait, il en faisait une ou deux, that’s it. Comme Céline Dion! Dès son jeune âge, au séminaire, il a étudié la musique, et il était d’une justesse incroyable. (…)
Dans le film, le public va découvrir des choses qu’il ne savait pas.

Il y a une part romancée tout de même…
C’est sûr, c’est une fiction. Quand on a vu le film sur la vie de Jim Morrisson, l’entourage n’a pas du tout aimé. Par contre, je peux dire que l’entourage immédiat de Gerry nous a suivi tout le long. J’y tenais! Et tout le monde a été très content de ce qu’on a réussi à faire.

Ils ont donc été impliqués dans le processus de création. Depuis le début?
Certains depuis le début, d’autres vers la fin. J’avais besoin qu’ils voient les choses et qu’ils soient proches du processus… qu’ils aiment ou qu’ils n’aiment pas! Mais je suis d’autant plus ravi qu’ils aient aimé le film.

Et comment avez-vous choisi Mario Saint-Amand? Vous avez pensé à lui tout de suite ou le choix s’est fait après le casting?
On a ouvert des auditions pour trouver notre Gerry. Mario Saint-Amand, c’était le premier sur la liste. Pas le premier dans ma tête… mais le premier qui est venu le jour de l’audition. Je rencontre Mario, on se parle, on se parle… il passe l’audition. Et il m’a jeté à terre, à un point tel que ça a été dur pour moi de me concentrer sur les comédiens qui sont venus après (je m’en excuse auprès d’eux!). Pour moi, indéniablement, c’est lui qui devait camper le rôle de Gerry, à cause de son âme… ce n’était pas une question d’imitation. Je ne voulais pas quelqu’un qui l’imite, je voulais quelqu’un qui vive le personnage. (…) Et ça faisait longtemps que Mario y pensait… et il a eu raison. Personne d’autre que lui pouvait camper Gerry.

Il était déjà fan… plus que vous à priori?
C’est sûr… plus que moi, plus que n’importe qui! C’était l’homme qui fallait pour la situation, car le résultat est là! (…)

Après avoir parlé du processus, parlons de votre travail de réalisateur sur ce film. Vous avez une grande expérience… vous avez énormément tourné, mais ce film vous a permis à la fois de remonter dans le temps, sur trente années, et de filmer des concerts. Quelle scène vous a le plus fait tripper dans Gerry?
C’est la fameuse scène du forum. Car pour moi, toutes les autres scènes étaient dans le domaine du connu, j’ai déjà travaillé sur des projets qui se passaient à d’autres époques. Mais la scène qui m’a fait le plus vibrer, c’est celle là. À chaque fois que je fais des appels pour ramasser des figurants (je fais ça depuis 22 ans!), on a jamais plus de 150 personnes. On s’arrange, on triche les plans… mais là, plus de 3000 personnes se sont pointées pour un show des années 70. Ils sont arrivés habillés d’époque, dans deux styles différents, car on devait faire plusieurs scènes, plusieurs shows, avec des éclairages différents, car nous n’avions qu’une journée avec ces merveilleux figurants. Les gens participaient, obéissaient pour le bien du film. Quand on a eu fini avec le grand public, j’ai dit « ok, on a besoin que de 200 personnes… les autres, vous pouvez partir. » Tout le monde est resté. Silencieux… à écouter le tournage qui continuait! Je vous jure, je ne sais pas quand je vais revivre un tel moment. C’est là qu’on a vu l’engouement qu’il y avait pour Gerry. Dans le film, quand il rentre sur le stage et qu’il sourit à tout le monde, avec la multitude d’applaudissement qu’il y a, c’est la première fois que les gens le voyaient. J’ai gardé la première prise, c’est ce qui est au montage… j’en parle et j’ai des frissons… on braillait tous… toute l’équipe pleurait. Françoise [sa conjointe] pleurait, Breen LeBoeuf s’essuyait les yeux… moi je braillais comme un malade! C’était hallucinant!

Le film avait donc déjà une relation forte avec le public! À ce sujet, comment s’est passé la première mondiale à Saint-Jean-sur-Richelieu?
C’était merveilleux, il y a eu une standing ovation quand je suis monté sur scène, standing ovation pour Mario, standing ovation tout le temps. Les gens ont vraiment trippé! Je me suis dit, « bon, c’est Saint-Jean-sur-Richelieu… les gens sont plus touchés car il vient de là, et moi aussi! » Mais ça a été pareil à Grandby, Sherbrooke… et on est allé en Ontario aussi, à Gatineau et à Orléans! À Orléans, il y a une communauté francophone importante, qui organise des projections de films francophones toutes les deux semaines… c’était la première fois qu’on faisait une première d’un film Québécois en Ontario. Ils étaient contents en tabarouette… ils insistaient : on n’est pas des Québécois, on est des Franco-Ontariens! Mais ils ont vraiment aimé ça!

Entretien réalisé par Jean-Marie Lanlo le 06 juin 2011 au Bistro à Jojo (Montréal)
 

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