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26 avril 2024

★★★★ | Linda veut du poulet !

★★★★ | Linda veut du poulet !

Réalisation: Sébastien Laudenbach et Chiara Malta | Dans les salles du Québec le 26 avril 2024 (Cinéma du Parc)
Sébastien Laudenbach nous avait éblouis en 2016 avec La jeune fille sans main, une animation qui sortait largement des sentiers battus par ses dessins uniques qui semblaient littéralement vivre à l’écran. Pour son délirant nouveau projet Linda veut du poulet !, César du meilleur film d’animation plus tôt cette année, il s’adjoint les services de la réalisatrice italienne Chiara Malta (Simple Women) qui décuple sa folie.
Débutant sur des sujets sombres et balisés (le deuil de père, la difficulté d’une mère de se rapprocher de sa fille), le récit ne tarde pas à trouver sa lumière et sa vitesse de croisière en empruntant des chemins de traverse. L’intrigue extrêmement simple — difficile de trouver un poulet un jour de grève — est propice à des gags hilarants. Comme dans Zazie dans le métro de Louis Malle, l’obsession de la jeune héroïne est source de comédie et elle fera la rencontre de personnages colorés qui rappellent la force du collectif. Et à l’image des chefs-d’œuvre de Buster Keaton, les situations incroyables se succèdent, jusqu’à faire boule de neige. On ajoute à cela une satire de la société façon Jacques Tati et des chansons à la Jacques Demy et on obtient un opus intemporel qui résiste aux modes.
L’anarchie mène le bal et elle s’exprime autant dans cette façon des protagonistes de résister à l’ordre établi (la police en prend pour son rhume) que dans ce désir de s’échapper des diktats de l’industrie. Loin des standards des Disney, Pixar et compagnie, l’animation peut évoluer autrement. Tout ce dont elle a besoin, c’est de l’imagination, de la poésie et de l’émotion. Cela tombe bien, ces ingrédients sont partout dans Linda veut du poulet !, un projet familial qui plaira autant aux jeunes enfants qu’aux adultes en quête d’émerveillement.

11 avril 2024

★★¾ | The Old Oak (The Old Oak: Notre pub)

★★¾ | The Old Oak (The Old Oak: Notre pub)

Réalisateur: Ken Loach) | Dans les salles du Québec le 12 avril 2024 (TVA-Films)
Fort d’une carrière plus qu’enviable s’échelonnant sur soixante années, Ken Loach est le cinéaste par excellence de l’indignation et de l’engagement social. S’il faut en croire la rumeur, The Old Oak serait son dernier film. C’est également, malheureusement, un de ses plus faibles.
On retrouve pourtant tout ce qui a fait le charme de son cinéma. Le scénario de son éternel complice Paul Laverty s’articule à nouveau autour d’un combat manichéen entre David et Goliath. Le propriétaire d’un pub qui est menacé de fermer prend le parti des réfugiés syriens, au grand dam d’une communauté raciste et récalcitrante. En tendant la main vers l’Autre, en lui parlant et en l’écoutant, on finit par se rendre compte qu’il nous ressemble comme deux gouttes d’eau…
Ces beaux messages empreints d’espoir sont nécessaires dans un monde de plus en plus sombre et cruel. C’est la manière d’articuler le récit qui fait sourciller. Au début, notre héros ne veut pas trop s’impliquer auprès de ces étrangers. Il les tolère, tout au plus. Mais lorsqu’il perd son principal lien affectif sur terre, que son chien meure tragiquement, il décide de se porter à la défense des nouveaux venus. C’est cette façon de mettre sur un pied d’égalité la vie d’un animal et la souffrance d’un être humain qui offusque au plus haut point, surtout de la part de Loach.
Pour le reste, le long métrage demeure en terrain connu, arpentant pratiquement les mêmes chemins balisés que ses précédents Sorry We Missed You et I, Daniel Blake. La mise en scène démonstrative et le ton moralisateur sont au service d’excellents interprètes, où se démarque particulièrement Dave Turner dans le rôle principal et Ebla Mari en photographe syrienne. Ce sont eux qui portent le film et véhiculent l’émotion. Jusqu’à ce trop-plein qui explose à la fin, qui sera bouleversante ou ridicule selon sa sensibilité.
Ken Loach s’avère plus sentimental que jamais avec The Old Oak, concluant une immense carrière avec un récit naïf et appuyé qui rappelle la nécessité d’être solidaire. Encore là, impossible d’aller contre la vertu. C’est juste que le réalisateur anglais nous avait habitués à beaucoup mieux.

14 juillet 2023

Entrevue avec Thomas Salvador (La montagne)

Entrevue avec Thomas Salvador (La montagne)

 La montagne, dans les salles du Québec le 14 juillet 2023 (Axia Films)

Thomas Salvador, réalisateur et acteur de La Montagne

L’acteur et cinéaste Thomas Salvador avait séduit les cinéphiles en 2014 avec Vincent n’a pas d’écailles, un film de super-héros qui sortait largement des sentiers battus. Le voici de retour avec La montagne, un nouvel ovni où il incarne un homme qui plaque tout pour s’installer à flanc de montagne. Rencontre avec son réalisateur.

Qu’est-ce qui vous a amené vers La montagne ?
Adolescent, je voulais être cinéaste et guide de hautes montagnes. J’ai depuis très longtemps une idée d’un personnage qui va en montagne et qui ne veut plus en redescendre.

On sent dans la première partie du film une sorte de clivage entre la nature et la civilisation, avec ce héros qui se transforme au contact de la montagne.
Pierre redécouvre son rapport au temps. Il redevient curieux et il regarde les choses autrement, tout en douceur. Je tenais à ce que ça soit une forme de révolution pour lui. C’est parce qu’il fait tout ce chemin qu’il peut aller plus loin et à un moment, quand il est prêt, il y a la dimension fantastique qui arrive.

Un fantastique qui prend une dimension minimaliste.
Oui. J’ai envie que l’aspect un peu surnaturel arrive de manière la plus naturelle et organique possible.

À l’instar de votre précédent long métrage Vincent n’a pas d’écailles, vous abordez le genre pour mieux le détourner…
J’essaye de faire des choses que je ressens profondément. C’est pour ça aussi que je mets du temps à faire des films et que je joue dans mes films. J’ai besoin de trouver une justesse, d’éprouver physiquement le pourquoi. Parce que je fais des films comme des aventures, comme des rencontres.

La conclusion laisse plusieurs questions en suspens.
Ce qui m’intéresse, c’est que les spectateurs ressentent des choses et des sensations. Mon rêve, c’est que les gens soient traversés et nourris par le film, mais sans qu’ils ne sachent trop pourquoi… Je ne sais pas tout du film que je fais. Il y a plein de choses sur sa signification profonde qui m’échappent et que je découvre après. Je fais en sorte d’en savoir le moins possible d’un point de vue philosophique, sociologique. C’est ce qui fait qu’il y a une forme de naïveté ou de fraîcheur et que le spectateur vit avec le personnage.

Un humour particulier baigne vos créations et il peut rappeler le cinéma d’Aki Kaurismäki ou d’Elia Suleiman.
Je ne m’interdis pas des gags ou des choses drôles. Mais à condition que ce soit logique ou cohérent avec ce que le personnage traverse. La dimension fantastique et la simplicité des dialogues finissent aussi par créer un décalage… Dans la vie, les choses se mélangent tout le temps. Il n’y a pas une journée où l’on ne fait que rire, où l’on n’a que peur ou l’on n’est que triste. Sinon, ça ne va pas. Mais au cinéma, on a un peu tendance à vouloir que le film soit d’un seul registre. Les cinéastes que j’adore, c’est ceux où l’on retrouve tout, comme chez Bong Joon-ho.

Entrevue réalisée par Martin Gignac à Paris le 17 janvier 2023 dans le cadre des Rendez-vous d’Unifrance.

8 juin 2023

Entrevue avec Roschdy Zem (Les miens)

Entrevue avec Roschdy Zem (Les miens)

Les miens, dans les salles du Québec le 9 juin 2023 (Axia Films)
Roschdy Zem, réalisateur du film Les miens
Roschdy Zem n’est pas seulement un excellent acteur. Il est également un réalisateur talentueux, qui signe avec Les miens un sixième long métrage à saveur autobiographique sur deux frères (interprétés par Sami Bouajila et Zem lui-même) qui finissent par se rapprocher après un coup de sort du destin. Rencontre avec son créateur.

Comment est né Les miens ?
Il y a eu une longue réflexion imposée par le confinement. Je me suis demandé quelle suite j’allais donner à ma carrière. Comme cinéaste, je voulais raconter des choses plus intimes, plus personnelles. En y réfléchissant, je me suis dit que ma famille était digne d’être racontée. Mais c’est l’accident de mon frère qui a déclenché tout le processus d’écriture, qui est devenu le prétexte pour raconter l’histoire de ce film.

C’est un long métrage sur les classes sociales au sein d’une même famille.
Il y a la volonté de sortir de cette vision systématique des familles qui se ressemblent. C’était important pour moi de montrer qu’au sein d’une même famille, il y a des parcours différents. Un frère peut avoir une vie publique, l’autre être directeur financier et le troisième chômeur. Des destins sont plus heureux et d’autres plus dramatiques. C’est une sorte de métaphore de la vie aussi. On a beau avoir les mêmes chances au départ, les rencontres qu’on va faire par la suite vont déterminer notre existence. C’est ce facteur qui va faire que notre vie sera une réussite ou parfois un échec. J’aime raconter à travers une famille ces choses-là qu’on ne maîtrise pas forcément.

Comment s’est déroulée la coscénarisation avec Maïwenn ?
Ce fut très simple. J’avais envie de lui raconter cette histoire et qu’elle fasse le tri sur ce qui lui paraissait intéressant ou ce qui devait être écarté. Elle a agi comme un filtre. J’aime sa sensibilité, son rapport à la famille, l’apport organique qu’elle a donné aux scènes. Maïwenn était là essentiellement pour donner ce supplément d’âme qui pouvait manquer au film.

La scène finale dansée est un véritable moment de grâce qui cristallise parfaitement les émotions du film.
Il faut savoir que cette scène n’était pas du tout écrite ou préparée. Elle arrive le dernier jour de tournage. Il faut que je termine mon film et je ne sais pas comment. Le matin du tournage de la scène de déjeuner, j’ai dit : « On va danser ; on va exprimer par le corps et par les yeux tout ce qui est dit, tout ce qu’on n’a pas encore dit ou tout ce qu’on a envie de se dire. » La scène est née spontanément et elle est assez magique. Je l’adore ! Je n’aurais pas pu la penser sur un bureau en écrivant. Elle est née comme ça, forte de ces semaines et de ces émotions qu’on a traversé ensemble. La magie du cinéma donne de la place à l’imprévu.

Que vouliez-vous essayer avec votre mise en scène ?
J’essaye à chaque fois d’adapter ma mise en scène au sujet. Sur Les miens, il y a beaucoup de scènes où les acteurs ont une vraie liberté de mouvements. C’est la première fois que je tournais avec deux caméras. Le sujet s’y prêtait afin que je filme les gens, l’émotion et la part d’humanité des personnages… Après, je ne suis pas non plus un très grand technicien. Je ne suis pas celui qui va tout faire pour donner un côté spectaculaire à mes films. Ce n’est pas mon domaine. Je suis plus porté sur le jeu d’acteur que sur la technique.

Vous avez joué dans plus de 90 films et séries. Pourtant, vous êtes comme un bon vin et vos rôles récents  notamment dans Les enfant des autres, L’innocent, Roubaix, une lumière qui vous a permis de mettre la main sur le César du meilleur acteur  sont parmi les plus intéressants de votre filmographie.
Ce qui est sûr, c’est que j’ai envie de me diriger vers des rôles qui font appel à ma sensibilité. Je n’ai pas envie de devenir un vieil acteur un peu ringard qui met en avant sa force, sa virilité. J’ai plutôt envie de mettre en avant ma sensibilité et ma féminité, qui font partie de moi et qui me ressemblent davantage.

Entrevue réalisée par Martin Gignac à Paris le 17 janvier 2023 dans le cadre des Rendez-vous d’Unifrance.

5 mai 2023

Entrevue avec Lise Akoka et Romane Gueret (Les Pires)

Entrevue avec Lise Akoka et Romane Gueret (Les Pires)

Les pires, dans les salles du Québec le 5 mai 2023 (Fun Films)
Lise Akoka et Romane Gueret par Eric Dumont
Lauréat du prix Un certain regard au Festival de Cannes de 2022, Les pires est un magnifique premier long métrage de la part de Lise Akoka et de Romane Guéret, qui porte sur les aléas d’un tournage de cinéma dans une banlieue française. Rencontre avec ses cinéastes.

Vous pouvez me parler de votre parcours et de la genèse du projet ?
Lise Akoka : Avant de réaliser, nous étions toutes les deux directrices de casting et coachs d’enfants. Nous avons pratiqué le casting sauvage pendant plusieurs années tout en accompagnant des enfants sur les plateaux de tournage. Il s'agissait d'enfants qui n’avaient jamais demandé à devenir acteur et qui voyaient le cinéma débouler dans leur vie de façon un peu brutale. Ça faisait naître parfois des espoirs et des rêves… mais également des situations de rejet.

Le film est le prolongement de votre court métrage Chasse royale ?
L.A. : En effet. On avait envie de continuer cette réflexion avec le long métrage, d’interroger la responsabilité du cinéma, de cette profession vorace avec le réel qui se nourrit de la vie des gens, qui trouble subitement la vie d’un gamin et même d’un quartier.

Les enfants sont criants de vérité. Comment on arrive à soutirer de telles performances d’acteurs non professionnels ?
Romane Guéret : C’est lié au casting. On part sur un casting très long et exigeant. On revoit beaucoup les enfants. C’est une façon de faire attention à eux, d’être sûr et certain qu’on les fera tourner quand on dit qu’on les fera tourner. Une fois qu’on a eu ses coups de cœur, il y a l’exigence du texte. La méthode est différente selon les enfants, mais ce qui est commun, c’est qu’on leur demande d’apprendre leur texte parfaitement et après, une fois que c’est fait, on s’organise en fonction de chaque caractère, de chaque personnalité. C’est là-dedans qu’ils vont trouver leur liberté. Ensuite, on travaille en parlant beaucoup pendant la scène. On utilise des oreillettes qui permettent de ne jamais perdre l’énergie d’une scène, d’être toujours présent avec eux pour être certain qu’ils ne sortent pas de la scène ou qu’ils ne se regardent pas jouer. Ça permet aussi un lâcher-prise très fort chez eux. Tout ça fait qu’ils sont criants de vérité.

Qu’est-ce qui vous attire dans le monde de l’enfance ?
R.G. : Ce que raconte le film, c’est que l’enfance un peu cabossée et traumatisée existe dans toutes les classes sociales. C’est quelque chose d’un peu universel, qui nous touche certainement nous aussi dans notre enfant intérieur. En ce qui me concerne, c’est vraiment en faisant du casting sauvage d’enfants que je me suis passionné pour cette espèce de cinéma qui raconte un peu une génération qui pourrait rester comme le portrait réaliste de ce qu’est la jeunesse aujourd’hui. L’enfance est toujours très vivante chez moi, dans mon cœur et dans mon ventre. Je me sens encore un pied dans l’enfance.

C’est intéressant ce que vous dites sur la façon dont le septième art peut encapsuler le portrait de la jeunesse…
L.A. : Quand j’étais petite, ça m’arrivait d’être devant un film où il y avait des enfants et j’avais rarement l’impression qu’on montrait quelque chose de vrai, quelque chose de ma vie. Dans 99 % du temps, quand je voyais des enfants à l’écran, je me disais qu’ils étaient des adultes qui ont oublié et qui sont en train de raconter quelque chose qui ne me concerne pas. C’est comme si d’une certaine façon, j’avais envie de réparer ça. C’est une façon de rendre justice à la parole de l’enfant. J’ai envie qu’on puisse donner à voir la vie d’enfants telle qu’elle est et telle qu’on ne peut plus la regarder en étant adulte.

Les pires est également un long métrage sur le cinéma. Il y a toutes les séances de casting, de répétitions, etc. Il y avait un désir de fusionner fiction et documentaire ?
L.A. : À part cette première partie de casting au caméscope, on n’avait pas envie qu’on puisse penser que c’est un documentaire. On a fait ce film comme si c’était un film de fiction classique. Le film est très écrit, les enfants qui jouent sont des acteurs qui ont appris leur texte et qui ont travaillé pour arriver à un niveau d’interprétation. Après, c’est vrai que le film va de la vie vers le cinéma. Il part de quelque chose d’assez brute, assez documentaire, pour ouvrir le champ à quelque chose de plus fictionnel, de plus emphatique, de plus romanesque, de plus cinématographique. Donc pour laisser le champ à la fiction. Cela a du sens dans le propos du film qui est : « Comment on fait du cinéma à partir du réel ?» Le film a cette pulsation-là.

De quelles façons sentez-vous que ces jeunes comédiens obtiennent une sorte de rédemption et de réconciliation entre leur milieu et eux-mêmes grâce au pouvoir du cinéma ? Qu’est-ce que le cinéma peut leur apporter ?
L.A. : Ça peut leur apporter des choses à différents niveaux. C’est ce qu’on essaie de raconter à travers le film. Ce qui est beau, c’est qu’ils obtiennent la possibilité de se raconter au travers de personnages de fiction qui ne sont pas tout à fait eux-mêmes mais pas tout à fait un autre non plus. L’artiste sommeille en beaucoup de gens qui n’ont peut-être jamais dans leur vie l’opportunité d’exprimer cette partie-là d’eux. Le cinéma est un endroit privilégié pour exprimer ses émotions… Le jeu peut être cathartique pour eux : il y a quelque chose d’un peu thérapeutique. Ça peut aussi ouvrir des vocations. On peut être à l’aube de grandes carrières.

Entrevue réalisée par Martin Gignac à Paris le 16 janvier 2023 dans le cadre des Rendez-vous d’Unifrance.

7 avril 2023

★★½ | Mon crime

★★½ | Mon crime

Réalisation: François Ozon | Dans les salles du Québec le 7 avril 2023 (Sphère films)
À force de tourner un film par année, c'est normal d'être parfois moins inspiré. C'est le cas de François Ozon qui devrait peut-être sortir du registre théâtral. Après son inégal Peter von Kant, le voici proposer le plus réjouissant mais tout aussi oubliable Mon crime.
En adaptant la pièce de 1934 de Georges Berr et Louis Verneuil, le metteur en scène en offre une relecture contemporaine. Il est question de sororité féminine dans un monde dominé par les hommes, alors que l'ombre d'un #metoo avant l’heure plane sur ce procès d'une jeune actrice (Nadia Tereszkiewicz) accusée du meurtre d'un producteur célèbre.
Malheureusement, le pastiche ne prend pas et le résultat facile, simpliste et grossier sent l'opportunisme à plein nez. Le ton léger et ironique ne rend pas l'effort plus attachant pour autant, alors que les touches d'humour ne séduisent qu'à moitié. Pourtant le potentiel y est, mais la démonstration laisse à désirer.
Sans doute conscient de ces limites, le cinéaste mise tout sur sa réalisation luxueuse, qui ne renie pas ses sources théâtrales et son influence du vaudeville, pour aller ailleurs. Il y a l'hommage senti aux années 1930 et aux classiques de Guitry, Lubitsch et Renoir. Tout comme l'inclusion d'ellipses en noir et blanc qui évoquent l'esprit du cinéma muet. L'ensemble est bien beau mais, surtout, tape-à-l’œil.
À l'image de la distribution de premier plan, dont les gros noms — Isabelle Huppert, Dany Boon, Fabrice Luchini, André Dussollier — sont en roue libre, ayant chacun leur heure de gloire sans que cela n'affecte véritablement le résultat final. C'est plutôt Nadia Tereszkiewicz (l'héroïne du Babysitter de Monia Chokri) qui mène le bal, en duo avec Rebecca Marder (Une jeune fille qui va bien) qui campe son amie et avocate. Deux prestations appréciables, noyées dans un récit suffisant qui est constamment en décalage.
On sent le désir de François Ozon de renouer avec un cinéma plus populaire. Mon crime serait même le troisième tome de sa délicieuse trilogie kitsch au charme suranné entamée par Huit femmes en 2001 et poursuivit par Potiche en 2010. Si c'est le cas, il s'agit de l'épisode le plus faible du lot, le moins charmant. En espérant que le talentueux réalisateur revienne à quelque chose de plus essentiel, dans la lignée de ses immenses Frantz ou Grâce à Dieu.

16 février 2023

Entrevue avec Mia Hansen-Løve (Un beau matin)

Entrevue avec Mia Hansen-Løve (Un beau matin)

Mia Hansen-Love par Judicaël Perrin
Parmi les meilleurs films français de la dernière année se trouve assurément Un beau matin de Mia Hansen-Løve. Le long métrage suit les tribulations d’une jeune mère monoparentale (Léa Seydoux) frappée par la mort prochaine de son père malade (Pascal Greggory) et des balbutiements d’une passion amoureuse avec un ami perdu de vue (Melvil Poupaud). Une œuvre lumineuse et déchirante à classer au sommet de la filmographie de sa cinéaste (Bergman Island, Tout est pardonné), que l’on a rencontrée plus tôt cette année…

C’est un film sur la vie, la mort, la jeunesse, la vieillesse… bref, sur plein de choses à la fois.
Oui, tout à fait ! Je voulais traiter à la fois du deuil et de la renaissance. Puis montrer de quelles façons ces deux mouvements contraires peuvent dialoguer. Quand on vit un deuil, qui est quelque chose de très douloureux de voir un être qu’on aime sombrer dans la maladie, on a le besoin en même temps de vivre autre chose, de s’échapper, de se sentir vivant. C’est de cette contradiction-là que je voulais parler.

C’est intéressant votre façon d’utiliser la parole et les silences, de les combiner de façon poétique…
Je crois que tous mes films travaillent sur un équilibre, une dialectique, un dialogue entre le silence et la parole. On m’a souvent associé au cinéma de Rohmer que j’admire énormément. Mais c’est très différent, presque opposé, parce que le cinéma de Rohmer fonctionne vraiment à travers le langage, il avance à travers la parole. Au contraire, mon cinéma repose sur un va-et-vient. La parole a beaucoup d’importance et j’ai toujours aimé la filmer. Je trouve ça beau au cinéma de voir le visage de quelqu’un qui parle. La scène peut parler tout à fait d’autres choses que ce qui est dit. Dans mes films, il y a très peu de scènes où les gens se disent des choses vraiment importantes. En revanche, j’aime aussi énormément filmer le silence, surtout quand les gens marchent, qu’ils sont dans un bus ou un métro. Ce que j’aime, c’est la façon de circuler de l’un à l’autre.

Il s’agit d’un long métrage sur la mémoire. Il y a ce père amoureux des mots qui commence à oublier et sa fille dont le corps engourdi renaît et s’enflamme en redécouvrant l’amour.
C’est vrai que la question de la perte de la mémoire est au cœur du film. C’est une expérience que j’ai faite avec la maladie neurodégénérative de mon père qui lui a fait perdre la parole et la mémoire. C’est très douloureux de voir quelqu’un qui a donné tellement de sa vie aux mots, à la pensée, à la clarté de la parole et de perdre justement ces moyens à l’endroit qui était si important pour lui. Alors que le personnage de la fille se sent revivre à travers la redécouverte de son corps. Face à la perte et à la douleur de son père, elle a le besoin de se sentir en vie. Ça passe par le corps et la joie de redécouvrir sa propre sensualité, sa propre sexualité.

Ce personnage féminin est à ajouter à ceux de vos œuvres précédentes qui cherchent et trouvent leur place, qui ont un contrôle sur leur destinée. Pensons seulement à Isabelle Huppert dans L’avenir
Oui. C’est un thème qui m’accompagne depuis longtemps. À cet effet, le texte Une chambre à soi de Virginia Woolf m’a beaucoup marqué. Même si je n’ai jamais traité de ça directement, je m’intéresse à la notion d’espace. La nécessité d’avoir un espace à soi qui soit un espace pour penser, pour rêver, pour être libre. Cette question peut se poser pour tout le monde, mais elle se pose d’une manière un peu différente pour les femmes du fait de l’histoire de nos sociétés. Cette question-là, je la porte en moi comme beaucoup de femmes depuis toujours. Je crois qu’elle m’a été transmise d’une certaine façon par ma mère. J’admire beaucoup ma mère qui était une professeure de philo et c’est quelque chose dont elle n’a pas hérité. Elle n’a pas grandi dans un environnement où c’était une évidence. J’ai grandi chez mes parents où ma mère avait très peu d’espace pour travailler… Alors oui, cet espace vital pour affirmer sa liberté  que ce soit d’un point de vue spirituel, intellectuel ou sexuel  est une question qui est sûrement présente dans tous mes films.

Sentez-vous que la société, obsédée par la jeunesse et la vie, a fini par oublier la mort ?
Oui, certainement. Ce dont parle le film aussi, c’est qu’on ne sait pas quoi faire de toute la population malade et vieillissante. On a tendance à les éloigner de plus en plus du centre de la ville et à les mettre en périphérie pour les rendre invisibles. Je l’ai ressenti et vécu de façon très violente avec mon père. À moins d’avoir beaucoup de moyens, on se retrouve à devoir mettre les gens qu’on aime dans des endroits qui sont de plus en plus éloignés. Ce sont des lieux qui n’ont pas de vie, qui sont incroyablement mortifères. Évidemment, je le savais avant de le vivre. Mais ce n’est pas la même chose de le savoir parce qu’on le lit dans le journal. J’ai vraiment pris conscience que c’était un problème massif dans nos sociétés de ne pas savoir quoi faire de tous ces gens et ne pas savoir comment leur donner une perspective afin de leur permettre d’être traité dans des lieux qui sont plus vivants et qui leur redonnent une forme d’espoir. Quand bien même les gens sont condamnés, on peut vivre de différentes manières : très mal ou un peu mieux.
Ce qui m’a énormément marqué, c’est qu’à la fin, quand mon père a été ramené dans un endroit beaucoup plus gai à Paris, je l’ai vu se redresser. À partir du moment où il s’est retrouvé dans un endroit où on s’occupait de lui, où il avait une attention, une continuité dans les relations humaines, son état physique général a arrêté de se dégrader. On voit bien l’impact de la qualité de l’attention, des soins. C’est avant tout de ça que je voulais parler avec mon film.

Entrevue réalisée par Martin Gignac à Paris le 16 janvier 2023 dans le cadre des Rendez-vous d’Unifrance.

16 septembre 2022

★★★★ | Serre moi fort

★★★★ | Serre moi fort

Réalisation: Mathieu Amalric | Le 16 septembre 2022 en exclusivité québécoise au Cinéma Moderne
Mathieu Amalric n'est pas seulement un excellent acteur. Il est en train de devenir un grand cinéaste. Depuis Tournée en 2010, ses réalisations se bonifient constamment, surtout lorsqu’il s'attaque à des institutions comme Simenon (magnifique La chambre bleue) et l'auteure de la chanson culte « L'aigle noir » (sublime Barbara).
Avec sa nouvelle création Serre moi fort, il adapte la pièce Je reviens de loin de Claudine Galéra, qui ne paie peut-être pas de mine sur papier : une femme (Vicky Krieps) abandonne son foyer en laissant ses deux enfants à son époux. Mais à l'écran, le résultat est tout simplement magistral.
Le récit qui semble se dérouler en ligne droite ne cesse de se dérober, mélangeant passé, présent, fantasmes, rêves et lubies à l'aide d'un montage vertigineux aux ellipses sidérantes. Un peu plus et l'ombre d'Alain Resnais de la grande époque (celles des années soixante) se ferait ressentir dans cette façon de jouer avec le temps et les souvenirs.
Ce procédé pourrait paraître radical et intellectuel, mais le réalisateur insuffle une bonne dose de sentiments, explorant les parts d'ombre de la psyché humaine. Tout d'un coup, le cinéphile se retrouve devant un mélo à la Douglas Sirk avec ces thèmes sensibles et délicats qui vont droit au cœur. Un équilibre entre la raison et l'émotion qui n'est pas évident à atteindre et qu'Amalric semble réussir les doigts dans le nez.
Le tout n'aurait cependant pas la même portée sans la prestation inoubliable de Vicky Krieps. Celle qui s'est fait connaître par le sublime Phantom Thread de Paul Thomas Anderson et qui n'a pratiquement plus déçu par la suite (sa forte présence dans Bergman Island de Mia Hansen-Love faisait oublier celle, plus que discutable, au sein du Old de M. Night Shyamalan) offre un nouveau jeu vigoureux, d'une subtilité à toute épreuve. Elle maîtrise l'ambiguïté mieux que quiconque, créant un attachement presque immédiat envers son personnage complexe et insaisissable.
Alors que les excellents films français distribués au Québec ne manquent depuis le début de 2022 (pensons seulement à L'événement, Les passagers de la nuit et, plus récemment, Bruno Reidal), il faudra maintenant rajouter Serre moi fort à cette liste sélecte qui risque fort de se retrouver dans notre palmarès de fin d'année.

22 avril 2022

★★½ | Norbourg

★★½ | Norbourg

Réalisation: Maxime Giroux | Dans les salles du Québec le 22 avril 2022 (Entract Films et Maison 4:3)
Maxime Giroux (La grande noirceur) et Simon Lavoie (Nulle trace) sont deux des cinéastes les plus essentiels du Québec. Lorsque le premier réalise et que le second scénarise au sein du même film, cela ne pouvait que donner un résultat qui sorte des sentiers battus. C'est le cas de Norbourg… mais pas pour les bonnes raisons!
Inspiré d'un fait divers qui a secoué la Belle Province au milieu des années 2000, ce long métrage ne sait jamais sur quel pied danser. Est-ce une sombre histoire d'amitié et de trahison entre un fraudeur (François Arnaud) et un ancien homme vertueux (Vincent-Guillaume Otis) qui a été corrompu par le pouvoir et l'argent ? Ou une farce grossière et transgressive sur les milieux de la finance comme pouvaient l'être les beaucoup plus efficaces The Big Short ou The Wolf of Wall Street ? Dans tous les cas, le récit s'avère superficiel et il laisse souvent indifférent.
Il est en fait constamment en quête d'une identité qui lui est propre. Vulgarisés jusqu'à en devenir simplistes, les enjeux n'en demeurent pas moins verbeux et trop explicatifs, alors que de grosses ficelles pendent pour manipuler le spectateur (par exemple la pauvre petite fille de l'introduction qui risque de perdre son héritage). La mise en scène compétente qui exploite favorablement la grisaille et la solitude de la Métropole s'avère d'ailleurs un peu trop télévisuelle. Même la musique, au demeurant très soignée (certains échos évoquent Le cheval de Turin), finit par donner le tournis par son omniprésence et sa façon de tout souligner. Quant aux deux interprètes principaux, ils ne semblent pas toujours croire à leurs personnages avec leurs petits sourires en coin.
Et si l'intérêt résidait ailleurs ? C'est à se demander si Giroux et Lavoie, qui ont toujours œuvré au sein d'un septième art indépendant, n'ont pas voulu imiter leur sujet afin de palper un cinéma commercial et populaire en offrant exactement ce que le client demande : une production lisse et impersonnelle, pas inintéressante mais dénuée d'âme, qui embrasse volontairement les conventions pour — c'est à espérer pour eux — s'en mettre plein les poches. L'exercice de manipulation qui en découle ne livre peut-être pas toujours la marchandise, mais au moins il va plus loin que le résultat assez quelconque en place.

14 février 2022

L'événement | Entrevue avec Audrey Diwan

L'événement | Entrevue avec Audrey Diwan

Audrey Diwan (photo: courtoisie) | Film dans les salles du Québec à partir du 18 février 2022

Récompensé à la Mostra de Venise et en bonne position aux Césars, L'événement est un film coup de poing de la part d'Audrey Diwan (Mais vous êtes fous). En adaptant le roman autobiographique d'Annie Ernaux sur les tourments d'une jeune étudiante (Anamaria Vartolomei) qui cherche à se faire avorter dans la France de 1963, la réalisatrice signe une œuvre puissante, intime et politique à la fois. Nous avons pu discuter avec la cinéaste en prévision de la sortie québécoise du long métrage (lire notre critique).

Un Lion d'Or, ça change une carrière ?
On a fait le film en espérant pouvoir le montrer. Ce sont des sujets qui effraient l'industrie, qui sont durs à financer. Et comme sujet, je n'entends pas seulement l'avortement clandestin mais tous les sujets sous-jacents du livre : la liberté sexuelle, le désir intellectuel du personnage. Toutes les dimensions de cette liberté qu'elle cherche toujours à conquérir. On se disait : « On a réussi à le faire, j'espère qu'il sera vu. » Évidemment, le Lion d'Or a changé l'histoire du film et a démultiplié nos possibilités de le montrer partout dans le monde.

Vous parlez de différentes libertés. Il y a l'avortement, qui est la liberté de choisir ce qu'on fait de notre corps. Mais il y a aussi le rapport aux désirs…
Cela fait partie des choses qui me séduisent depuis toujours dans l'œuvre d'Annie Ernaux. Elle pose des mots sans détour, sans enjeux d'idées, sans écrire de légende sur ce qu'elle est et sur ce qu'elle veut. C'est une parole extrêmement rare et libératrice. Quand elle parle de sexe, elle s'autorise à le faire sans parler d'amour. Aussi fou que ça puisse paraître, il y a encore quelque chose de transgressif là-dedans.

Quels étaient vos liens avec Annie Ernaux ?
Adapter un auteur ou une autrice qu'on aime, c'est quelque chose. C'est un danger dont je n'avais pas totalement pris conscience quand j'ai commencé. J'adapte non seulement son texte mais un morceau charnière de sa vie… Je voulais vraiment inscrire mon geste dans le prolongement du sien. En discutant avec elle, j'ai compris une chose fondamentale : la démarche qu'elle décrit dans le livre est d'atteindre la vérité du souvenir. Pour moi, ce n'était pas autobiographique. Je devais trouver une démarche connexe. Donc il faut que je cherche à donner et à ressentir. C'est la beauté et la possibilité qu'offre le cinéma.

Qu'est-ce qui s'est passé entre votre précédent long métrage Mais vous êtes fous et L'événement ? Car il y a un écart incroyable entre les deux films.
Je pense que c'est un chemin. Je n'ai pas fait d'école de cinéma. Mon école est le vidéo club. J'ai passé des milliers d'heures à regarder des milliers de films, à lire des milliers d'interviews… Mon premier film a forcément été tâtonnant et même si j'avais voulu qu'il soit autrement, il y ce que vous avez envie de faire et ce qu'on vous laisse faire avec un premier film. Je pense que c'est vraiment un univers artistique où la liberté se gagne, pas à pas. Quand vous réalisez un film, vous demandez à des gens de vous donner de l'argent et c'est un acte de foi. On ne vous laissera pas aborder n'importe quel sujet de n'importe quelle manière. Mon premier film m'a donné la liberté de faire les choses autrement par la suite. De radicaliser la forme, de déployer les choses différemment en allant plus à l'essence de ce qui me plaisait. C'est un chemin d'affirmation, d'affranchissement, mais ça nécessite du temps et de gagner la confiance des gens qui avancent avec nous.

C'est politique aussi ce que vous dites…
Oui. J'ai l'impression que ce que je fais est toujours au croisement entre l'intime et le politique. Ce qui m'intéresse dans l'intime finit toujours par rejoindre le politique. La question de la femme et de la sexualité se situe exactement à ce croisement-là. Votre liberté sexuelle — la question intime — est évidemment déterminée par le politique et la loi. On est toujours au confluent de ces deux dimensions-là.

Le film le démontre clairement. Il illustre de la façon la plus directe possible ce qui arrive quand le corps influe sur notre destinée professionnelle et personnelle. Encore aujourd'hui, c'est quelque chose que les femmes doivent affronter…
Oui. Il y a quelque chose qui m'a frappée quand j'ai lu le livre d'Annie Ernaux. C'est vraiment l'insupportable différence entre un avortement médicalisé qui est fondé sur une routine et le fait que tout avortement clandestin soit tissé de hasards. J'ai entendu le récit de plusieurs femmes qui ont traversé ce parcours d'avortement clandestin et elles sont toujours soumises au hasard. Qui est-ce que vous rencontrez ? Quelle est la nature des gens à qui vous allez vous confier ? Est-ce qu'ils vont vous dénoncer ou vous aider ? Est-ce que vous allez finir en prison, mort ou vous en sortir ? Ce suspense-là, je le trouve effroyable.

Vous pouvez me parler de la forme, de comment vous avez abordé frontalement l'histoire avec la caméra ? Il y a la nervosité, les gros plans, il faut faire vivre ces choses-là…
Annie Ernaux ne retourne jamais le regard quand elle écrit. Je me suis dit que je ne peux pas embrasser le texte, choisir un prolongement à l'image et détourner les yeux par pudeur. En revanche, je me suis toujours demandé quel était le regard de cette jeune fille sur un corps qu'elle découvre au moment même où elle l'abîme. Je ne me suis pas tellement questionnée sur ce que j'allais montrer et ne pas montrer. Mais plutôt quel était le regard de cette jeune femme sur elle-même. Qu'est-ce qu'elle ne peut pas s'empêcher de regarder ? Qu'est-ce qu'elle a peur de voir mais qu'elle voit quand même ? Qu'est-ce qu'elle décide de regarder en face ? Cela a peu dicté ma conduite… J'ai ainsi eu l'idée assez vite du cadre 1:37, à savoir me concentrer sur le corps et pas sur le décor.

J'adore les scènes de danse. On sent que ce sont parmi les seuls moments où l'héroïne se sent libre, hors de l'étau.
Pour moi, ces scènes sont très importantes. C'était une époque, en France, où la jeunesse se constituait pour la première fois en tant que corps social. Ça raconte le sujet parce que c'est une époque très particulière de notre histoire, où on sent et on devine cette espèce de révolution sexuelle qui pointe à l'horizon et où les interdits sont encore très forts. Cette proximité des corps qui se frôlent mais qui ne doivent pas se toucher, pour moi, ça raconte — et c'est le cœur du sujet — le désir. Ce qui était très beau, c'est qu'il y avait vraiment une parfaite entente quasi chorégraphique entre le chef opérateur Laurent Tangy et Anamaria Vartolomei. Je leur avais dit au début du film qu'ils devaient chercher à marcher du même pas et c'était très troublant parce que Laurent dansait réellement caméra à l'épaule autour d'Anamaria. Je ne sentais même plus sa caméra, mais son vertige.

Votre jeune actrice franco-roumaine, que l'on a pu voir dans La bonne épouse et L'échange des princesses, est vraiment épatante…
J'avais des critères très précis que j'avais donnés à ma directrice de casting. Je ne voulais pas rencontrer mille actrices. Cela n'aurait pas été possible. Je voulais une actrice très jeune qui a déjà un peu de métier. Au sens que le film est très technique. Je voulais la certitude que l'actrice que je choisirais ait l'idée de la caméra. La caméra est toujours là. Il faut pouvoir jouer de manière minimaliste en oubliant la caméra. Pour moi, le minimaliste, c'était la clé. Parce qu'on est si près d'elle qu'une actrice qui aurait joué trop, mais même juste, aurait rendu le film insupportable. Je voulais que tout soit intériorisé et Anamaria sait comment faire passer beaucoup d'émotions en faisant très peu. Je cherchais ma partenaire intellectuelle et Anamaria avait tout. Elle est arrivée au casting en me demandant de lui rendre des comptes ! C'est dingue, elle ressemblait déjà à Annie Ernaux !

Tout en étant unique, le film ne cache pas ses références, que ce soit à 4 mois, 3 semaines, 2 jours de Cristian Mungiu ou Rosetta des frères Dardenne
Mon rapport à la cinéphilie fait que quand j'entame un sujet et que j'écris, il n'y a pas un mais mille films qui viennent. J'ai envoyé à Anamaria pour qu'elle se nourrisse de tous les films qui constituent un peu la galaxie d'écriture de cette histoire-là. De Rosetta, on a beaucoup parlé de ce regard qui est toujours tourné vers un point qu'elle voit à l'horizon et qui fait en sorte que personne ne pourra l'empêcher d'avancer. On a beaucoup parlé aussi de Sans toit ni loi qui est un film d'Agnès Varda que j'adore. D'ailleurs, ce n'est pas un hasard si Sandrine Bonnaire joue la mère. C'est un personnage qui choisit d'être libre, même à en mourir… De Girl de Lukas Dhont, on a parlé des différentes manières d'être femme dans la société, de ce que c'est de chercher sa place, d'être un transfuge. Et puis on a parlé du Fils de Saul. C'est comme une grande conversation nourrie de tout ce qui résonne. J'aime le cinéma, mais je n'ai jamais une référence. Je suis construite de tous les films que j'ai aimés.

Entrevue réalisée par Martin Gignac en janvier 2022 dans le cadre des Rendez-vous du cinéma français d'Unifrance.

20 janvier 2022

★★★½ | Un Héros (Ghahreman)

★★★½ | Un Héros (Ghahreman)

Réalisation: Asghar Farhadi | En VOD au Québec le 11 janvier 2022 (Amazon Prime Video)
Les créations d'Asghar Farhadi se suivent et se ressemblent. Les protagonistes pleins de bonne foi se font tous aspirer par les spirales implacables d'un système gangrené, d'une société déshumanisée où les règles sont impossibles à suivre sans se dérober.
Un héros (Grand prix à Cannes en 2021) ne fait pas exception, interrogeant la notion d'héroïsme à une époque complexe et ambiguë où la cupidité et les réseaux sociaux mènent le monde. En prison pour ne pas avoir épongé une dette, Rahim voit l'occasion de se racheter et de laver son nom en rendant une large somme d'or à son propriétaire. Le plan ne se déroule évidemment pas comme prévu…
Après son tiède Everybody Knows qui se déroulait en sol étranger, l'homme derrière le magnifique Une séparation retrouve ses repères en retournant chez lui. Construisant à nouveau son récit comme un suspense insoutenable, il propose un le long métrage qui électrocute les fondements d'une nation en troquant la subtilité pour l'efficacité. Le scénario riche de rebondissements fait fi d'invraisemblances tardives pour faire réagir, y arrivant aisément.
S'il n'y a rien de véritablement inédit sous le soleil et que son traitement pourrait paraître misanthrope, le créateur de l'oscarisé Le Client se démarque dans sa façon de développer son héros. Tout sourire, l'acteur Amir Jadidi laisse son charme naturel ressortir, finissant par manipuler son entourage comme le cinéaste manipule allègrement le cinéphile, multipliant de fausses joies en lui posant constamment des lapins.
Une certaine humanité transparaît pourtant à l'horizon, prenant la forme de l'honneur bafouée de Rahim et de son humiliation quotidienne. Face aux regards d'un fils bègue, il fera l'impossible pour ne pas boire complétement la tasse et bien paraître à ses yeux. Une moralité presque retrouvée pour une relation qui n'est pas sans rappeler celle, légendaire et universelle, qui s'établissait au cœur même du Voleur de bicyclette de Vittorio De Sica.
Même s'il utilise encore et toujours le même canevas pour transcrire les dédales d'une société qui finit par broyer ses individus, Asghar Farhadi s'affiche au sommet de son art, signant avec Un héros son film le plus réussi depuis Le Passé. À découvrir si possible en doublé avec l'Ours d'Or 2020, Le diable n'existe pas de Mohammed Rasoulof, pour se rappeler que tout ne tourne peut-être pas rond en Iran.

5 novembre 2021

★★ |Eternals (Éternels)

★★ |Eternals (Éternels)

Réalisation: Chloé Zhao | Dans les salles du Québec le 5 novembre 2021 (Walt Disney Pictures)

Eternals est sans doute le long métrage de Marvel le plus attendu des critiques depuis des lustres. La présence de Chloé Zao (gagnante des Oscars du meilleur film et de la meilleure réalisatrice plus tôt cette année pour son magnifique Nomadland) derrière la caméra n'est sans doute pas étrangère à ça.
La déception est d'autant plus grande qu'on se retrouve devant une superproduction générique et sans âme, qui recycle les éléments narratifs habituels en alliant un peu n'importe comment l'intime et le spectaculaire. Le film présente pas moins de dix (!) nouveaux super-héros, mais aucun ne s'avère réellement attachant malgré la longue durée de l'entreprise (près de 2 heures 40 minutes).
Après l'agréable et léger divertissant Shang-Chi and the Legend of the Ten Rings, place à un épisode plus sombre qui tente de méditer sur l'existence, le sens de la vie, la notion de Bien et de Mal et même la théorie de l'évolution, en revenant notamment à des moments importants de la planète. Ce désir de profondeur s'avère seulement prétentieux et ridicule en raison d’un scénario rédigé à huit mains qui ne fait aucun sens et d'acteurs qui croient difficilement à ce qui se passe autour d'eux.
En se recentrant sur l'émotion et l'humanité des personnages (l'humour est rare et maladroit), le script verse régulièrement dans le kitsch le plus nauséabond, rappelant encore et toujours l'importance de travailler en équipe et la nécessité d'aimer. De la grosse guimauve collante qui se voit gratifiée d'une bonne dose de sirop.
Évidemment les fans ne sont pas nécessairement là pour l'histoire. Ce sont les scènes d'action qui les intéressent. Ces dernières, souvent redondantes, en mettent toutefois plein la vue et les oreilles même si le tout manque singulièrement d'originalité. Il y a bien quelques moments marquants, mais surtout une utilisation fastidieuse des plans sombres. Sans doute pour couvrir les effets spéciaux, inégaux et même risibles à certains endroits.
En continuant d'aseptiser son univers, Disney finit par vampiriser le talent à sa disposition pour offrir un énième produit lisse et interchangeable, bien de son époque (diversité, baiser homosexuel, etc.). Mais cette fois-ci, le résultat n'est vraiment pas à la hauteur. Chloé Zao méritait plus. Nous aussi. Il ne s'agit peut-être pas du pire Marvel au cinéma, mais certainement du plus décevant.

27 août 2021

★★★ | Prisoners of the Ghostland

★★★ | Prisoners of the Ghostland

Réalisation: Sion Sono | Dans les salles du Québec le 27 août 2021 (Métropole Films Distribution)

Ce n'était qu'une question de temps avant que Sion Sono tourne un film américain. Prisoners of the Ghostland propose une initiation à son art qui se veut amusante et simplifiée.
Cela ne prend que quelques secondes pour constater qu'on est bel et bien devant un long métrage du cinéaste culte de Suicide Club. Le réalisateur punk possède un style unique, conviant un chaos qui verse dans la surenchère, l'abondance de combats hystériques et sanguinolents, mélangeant allègrement trois ou quatre genres au passage. Un seul coup d'œil à la bande-annonce et le désir est grand de vivre l'expérience au cinéma, à délirer entre amis ou inconnus.
Le long métrage fonctionne d'ailleurs surtout comme un divertissement inconséquent à usage unique. C'est toutefois suffisamment grotesque, amusant, déstabilisant, étrange et malsain pour qu'on en redemande. Surtout chez le cinéphile qui ignore tout du metteur en scène nippon. Visuellement l'œuvre en impose, proposant de décadentes visions de l'enfer à rendre jaloux tous les westerns à la Mad Max de la planète. Et musicalement elle n'est pas en reste, conviant des synthétiseurs symphoniques qui ne laissent pas indifférents.
La poussière ne tarde cependant pas à retomber. Aussi efficace soit-il, l'exercice de style répétitif demeure classique, et il n'existe que pour dissimuler des thèmes ténus explorés superficiellement. Le scénario concocté par Reza Sixo Safai et Aaron Hendry est plus que limité, les dialogues sonnent creux et il n'y a aucun personnage réellement attachant ou intéressant. Un fait rare chez le créateur de Tag et Red Post on Escher Street.
Évidemment ce n'est pas une raison pour bouder son plaisir et ne pas prendre son pied. D’autant plus que Sion Sono a trouvé son parfait alter ego en Nicolas Cage. L'acteur le plus cinglé de sa génération, qui était si sobre et juste dans le récent Pig, s'amuse beaucoup ici, modulant sa performance à l'ensemble sans trop en faire pour autant. Une rencontre au sommet entre deux monstres sacrés dont la folie semble avoir peu d'égal.
Prisoners of the Ghostland, le premier film du réalisateur à être distribué au Québec depuis près de dix ans, semble donc être une carte de visite pour le faire connaître à un nouveau public. Peut-être qu'après, ses nouveaux fans voudront découvrir les Cold Fish et autres Love Exposure qui les marqueront à jamais...

14 mai 2021

★★★½ | Hygiène sociale

★★★½ | Hygiène sociale

Réalisation: Denis Côté | Dans les salles du Québec le 14 mai 2021

Même s'il est toujours question de nature et d'êtres marginaux à côté de la vie, Denis Côté se plaît à ne jamais faire le même film, alternant entre des projets plus «conventionnels» et des objets laboratoires à micro budget tournés en quelques jours seulement. C'est dans cette dernière catégorie que se classe Hygiène sociale, un de ses essais les plus originaux et libres en carrière.
Récompensée plus tôt cette année à Berlin, cette création hors norme est l'antidote parfait à la pandémie. Il s'agit d'une farce ludique et philosophique sur un voleur qui a maille à partir avec son entourage, la société et, surtout, sa propre existence. Le charme intemporel et anachronique du récit évoque les contes grecs et les saynètes de Marivaux. Les dialogues fondent littéralement dans la bouche, rappelant que son auteur peut être bon avec les mots, livrant des phrases savoureuses comme « J'aime bien tuer le temps; j'assassine aussi toutes mes nuits. » Mais contrairement à ce qu’il faisait dans Boris sans Béatrice, il agit ici sans prétention ni pédanterie, amusant beaucoup au passage tout en se dévoilant, même si l'ensemble n'apparaît pas particulièrement profond ou subtil.
Le tout aurait certainement été différent sans la présence de Maxim Gaudette. Peu importe si son personnage relève de l'archétype car l'acteur transcende l'écran de sa présence et de son charisme, alternant avec délectation entre différents niveaux de langage. Les comédiens déclament leur texte comme au théâtre et c'est justement cette scène qui sera reproduite — et détruite au passage — en plein air. Une barrière invisible sépare les êtres statiques et solitaires, incapables de bien communiquer ensemble — une ironie alors que le verbiage est roi — et qui est exprimé par leur distanciation physique et sociale.
Construit comme une succession d'élégants longs plans fixes extrêmement soignés visuellement, Hygiène sociale semble prendre un malin plaisir à étirer le temps. Pas tant pour concurrencer les maîtres du slow cinema (au contraire, on est ici plus près d'un Roy Andersson que d'un Tsai Ming-liang) que pour expérimenter avec légèreté pendant 75 minutes. L'enrobage sonore très travaillé n'est également jamais loin de la farce (avec ces corbeaux qui semblent constamment se moquer de ce qui est dit) et fidèle à son habitude, le cinéaste sabote son propre travail en y intégrant une succession de plans rapides et un ton qui devient plus ambigu. Contre toutes attentes, la cohérence est de mise, particulièrement lorsque les corps peuvent s'exprimer sur une mélodie contagieuse de Lebanon Hanover.
Denis Côté offre ainsi avec son 13e long métrage l'œuvre idéale pour oublier la pandémie et accueillir la saison estivale à bras ouverts. Qui eut cru que l'auteur de Curling allait offrir un jour le film québécois le plus drôle des dernières années ?

29 avril 2021

★★★½ | Pour l'éternité / About Endlessness (Om det oändliga)

★★★½ | Pour l'éternité / About Endlessness (Om det oändliga)

Réalisation: Roy Andersson | Disponible dans les salles et en VSD au Québec à partir du 30 avril 2021 (EyeSteelFilm)
Roy Andersson tourne peu mais ses films sont toujours des événements cinématographiques. C'est évidemment le cas de Pour l'éternité, son quatrième long métrage du présent siècle.
La première scène pique instantanément la curiosité du cinéphile. Il s'agit d'un couple enlacé dans le ciel, à l'instar d'une peinture de Chagall. Une image forte et mémorable, qui contraste avec le dernier plan: un homme seul qui tente de réparer sa voiture en panne dans un champ. Entre les deux, il s'agit du testament d'un créateur de 78 ans qui ne tournera peut-être plus jamais et qui explore les liens qui unissent et éloignent les gens.
Fidèle à ses habitudes, le cinéaste suédois déploie une multitude de saynètes de durée variable. Quelques personnages reviennent même si l'intérêt se trouve ailleurs. Sa mise en scène statique, récompensée à la Mostra en 2019 et reconnaissable entre toutes, prolonge le plan fixe afin de capter le quotidien de ses êtres. Sa photographie exceptionnelle baigne dans le gris, le brun et brume, rappelant le style d'Edward Hopper.
A priori, rien n'a vraiment changé depuis sa précédente trilogie, qui a démarré sur des chapeaux de roues en 2000 avec son extraordinaire Chansons du deuxième étage. On assiste encore au théâtre de l'absurde version Beckett, avec un humour mi-Tati mi-Kaurismäki qui a été, depuis, alimenté par Stéphane Lafleur.
Le spectateur ne se retrouve pas pour autant en terrain connu. Le rire ne s'accapare plus la part du lion, bien au contraire. Des thèmes plus sombres font leur entrée, que ce soit la solitude, la perte et la crise de la foi. Une gravité qu'annonçait déjà le précédent et sous-estimé Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l'existence.
La condition humaine a toujours été au cœur des préoccupations de son auteur, qui se dépasse cette fois en liant les mal-être individuels et collectifs, créant des liens insoupçonnés envers le passé pour rappeler comment la colère présente peut trouver ses racines dans les crimes de l'Histoire.
Des constatations qui se font progressivement à l'aide d'un regard qui n'a pas perdu de son acuité et qui amalgame le ludique et le tragique. Une voix hors-champ féminine se fait parfois entendre, apportant poésie et émotion tout en évoquant le chef-d'œuvre Les ailes du désir de Wenders.
Court et infini à la fois, Pour l'éternité est un opus qui possède peu d'équivalents, si ce ne sont les précédentes créations d'Andersson. L'ensemble méritera probablement un certain temps d'adaptation pour un public non initié mais il ravira rapidement les autres, heureux de pouvoir s'y lover en ces jours si incertains.

23 avril 2021

★★★½ | Gunda

★★★½ | Gunda

Réalisateur: Viktor Kossakovsky | Dans les salles du Québec le 23 avril 2021 (Entract Films)

Les documentaires animaliers sont nombreux. La plupart s'appuient sur une narration pour véhiculer de l'information. D'autres optent pour un processus d'anthropomorphisme afin de faire «parler» les bêtes. Puis il y a Denis Côté qui jouait à un passionnant jeu d'observations sur Bestiaire.
À l'instar du récent et prenant Stray qui suivait des chiens errants à Istanbul, le cinéaste russe Viktor Kossakovsky propose avec Gunda de se rapprocher au plus près des animaux de la ferme, laissant au vestiaire les commentaires et la musique. Les cadrages sont serrés et on ne voit que les cochons, vaches et autres poules. Une immersion totale qui utilise à bon escient toutes les possibilités de son art. Les longs plans contemplatifs révèlent l'état d'esprit des animaux, alors que l'utilisation du son ambiant plonge littéralement le spectateur dans le feu de l'action.
Ce procédé était déjà la norme d'Aquarela, le magnifique précédent essai du réalisateur qui portait sur les conditions climatiques. Le cinéma est un médium d'images et ce sont elles qui enchantent au plus haut point. Mais comment la caméra est parvenue à capter tous ces détails? La somptueuse photographie ne finit plus d'impressionner, transformant son noir et blanc en véritables séances d'expressionnisme allemand.
Un combat entre l'ombre et la lumière qui est au cœur même du film : la mort n'est jamais loin de la vie. Un cochonnet laissé à l'écart a tôt fait de disparaître de la circulation, alors que l'errance salvatrice d'un poulet à une patte ressemble à l'expédition d'un soldat en terrain étranger. L'horreur risque de survenir à chaque instant de ce hors-champ menaçant puisque c'est la nature souvent brutale qui a le dernier mot. À côté de ça, Babe n'est rien d'autre qu'un conte édulcoré pour enfants.
Ce qui est remarquable dans Gunda et qui, ironiquement, risque de laisser plusieurs personnes sur la touche, c'est que le long métrage demande aux cinéphiles de construire leur propre narration. Il n'y a pas seulement à l'écran des images d'animaux en mouvement, des plans répétitifs, du bruit et des grognements, mais c'est au contraire la vie qui s'anime patiemment, débordant constamment de son cadre.
Presque rien ne pourra arrêter ces balbutiements et le rythme lent (la notion du temps est au cœur même de l'essai) permet de saisir ce que les yeux ne regardent plus. La beauté de la nature, évidemment, mais également cette faune qui aspire seulement à un peu de quiétude. Comme ces vaches qui, en regardant longuement la caméra, dévoilent une certaine part d'humanité, faisant soudainement écho au Visitors de Godfrey Reggio.
Ces liens entre eux et nous — de toute façon, nous sommes tous des bêtes — au niveau de l'amour filial, de la violence, du désir de liberté et de la résilience atteignent leur apothéose lors d'une finale crève-cœur qui aurait eu sa place à l'époque du néoréalisme italien. Nul ne peut résister au rouleau compresseur de l'Homme et les êtres vivants qui ont eu la vie sauve ne peuvent que constater les pertes et ressentir le manque. Une entrée en matière foudroyante et la parfaite introduction au Sang des bêtes de Georges Franju, sans doute un des documentaires les plus insoutenables du septième art.
Misant sur l'immersion et l'expérimentation afin de susciter une expérience unique de cinéma (voilà une œuvre qui mérite absolument d'être découverte en salle), Gunda remplit sa mission, même si le film aurait pu pousser sa radicalité encore plus loin. Ce sera peut-être trop pour certains appétits, mais la plupart voudront sans doute se convertir au végétarisme après avoir assisté au quotidien d'animaux si familiers.

8 avril 2021

★★★★ | Nomadland

★★★★ | Nomadland

Réalisation: Chloé Zhao | Disponible dans les salles et en VSD au Québec à partir du 9 avril 2021 (Fox Searchlight)
Les Oscars arrivent à grand pas et Nomadland sera certainement le film à battre.
Normal diront les admirateurs du cinéma de Chloé Zhao, qui reprend ce qui faisait la force de son précédent The Rider (la désillusion envers le rêve américain, la quête des grands espaces digne d'un western, le mélange d'acteurs et de comédiens non professionnels, la grande humanité des personnages, la sensibilité de la mise en scène, la magnificence de la photographie, etc.) en élevant son art au passage.
La cinéaste d'origine chinoise est en pleine possession de ses moyens et elle maîtrise totalement ce récit sobre et touchant d'une femme résiliente (Frances McDormand, dans un de ses plus beaux rôles en carrière) vivant dans sa camionnette. En quelques plans et regards, le temps semble s'arrêter, offrant une éblouissante radioscopie des États-Unis.
Une mécanique tellement bien huilée, libre et vivifiante sans être cynique ou déprimante, qui compense pour ses quelques baisses de régime et moments plus appuyés.
De quoi en ressortir soufflé et ému par tant de brio. Voilà une œuvre — parmi les meilleures des dernières années — qui mérite d'être découverte au cinéma, mais qui s'apprécie peu importe l'endroit tant son aura est puissante.

19 mars 2021

★★★½ | The Father (Le père)

★★★½ | The Father (Le père)

Réalisation: Florian Zeller | Dans les salles du Québec le 19 mars 2021 (Entract)
Déjà adapté en film par Philippe Le Guay sous le titre Floride, la réputée pièce The Father reçoit un nouveau traitement cinématographique, cette fois par son propre auteur Florian Zeller.
Anthony Hopkins succède au regretté Jean Rochefort et il porte le long métrage sur ses épaules. En homme atteint de démence, le grand acteur livre une performance phénoménale, une de ses plus éclatantes en carrière. Il ne fait qu'un avec ce vieil homme perdu qui tente d'éclairer ce qui devient soudainement ténébreux et le comédien s'investit corps et âme, séance de claquettes comprise.
Afin d'exprimer son état psychologique, Zeller et son coscénariste Christopher Hampton multiplient les fines joutes verbales, superposant allègrement passé et présent comme pouvait le faire Harold Pinter. Le héros perdu ne veut pas quitter son appartement et ce lieu devient la métaphore de ses souvenirs et de ses perceptions. Face à ce qui lui arrive, le cinéphile devra toujours réévaluer ce qu'il voit et entend afin de séparer le vrai du faux, le réel de la chimère, l'hallucination du rêve et du cauchemar. Par exemple, des personnages sont campés par deux interprètes différents (bonjour l'hommage à Bunuel!), rappelant comment la mémoire est loin d'être infaillible.
Ce dispositif des plus intrigants a toutefois tendance à laisser le spectateur en retrait. Ce dernier sera ébahi par l'exercice intellectuel tout en gardant ses distances, ne s'impliquant que tardivement. La réalisation théâtrale peut expliquer ce sentiment, même si Zeller l'agrémente de trouvailles heureuses, utilisant notamment le champ-contrechamp afin d'isoler Hopkins dans sa solitude. Mais lorsque son personnage se trouve en état de détresse et que la musique de Ludovico Einaudi se déclenche, il est plutôt difficile de demeurer indifférent.
Impossible de prévoir le sort que lui accordera l'Académie, alors que The Father a reçu six nominations aux Oscars, dont celle du meilleur film. Hopkins a ses chances, évidemment, tout comme Olivia Colman qui s'avère extrêmement touchante en progéniture dépassée par les événements. Peut-être trop campée dans l'esbroufe cérébrale, l'œuvre ne fait pas toujours le poids face à la compétition, d’autant plus qu'elle arrive après le magistral Amour de Michael Haneke. Malgré tout, le premier long métrage de Florian Zeller se révèle plus que recommandable, seulement pour l'immense brio de sa tête d'affiche.

26 février 2021

★★★★ | Chers camarades! / Dear Comrades (Дорогие товарищи)

★★★★ | Chers camarades! / Dear Comrades (Дорогие товарищи)

Réalisation : Andreï Konchalovski | Disponible au Québec en VSD et en salle le 26 février 2021 (EyeSteelFilm)

Le cinéma russe ne cesse de puiser à même son histoire afin d'exposer les failles d'un système austère et gangrené. Ce fut le cas récemment de l'hallucinant Leto de Kirill Serebrennikov, du puissant Conference d'Ivan Tverdovsky et maintenant de l'excellent Chers camarades! de l'expérimenté Andreï Konchalovski, récompensé à la Mostra de Venise et qui pourrait très bien se retrouver aux Oscars.
Se déroulant à l'été 1962 dans une ville de l'URSS, le récit plonge dans le quotidien d'une bureaucrate prête à vilipender tout sentiment anticommuniste. Elle finit toutefois par désenchanter lorsqu'une séance de protestation tourne au massacre et que sa propre fille disparaît dans la foulée...
C'est la fin des illusions pour l'héroïne, incarnée royalement par la sublime et impériale Julia Vysotskaya, dont le personnage fait d'abord l'effet d'une mégère avant d'être confirmé comme victime. Manipulée à l'image de ses semblables par un système implacable, elle est en perpétuelle quête de liberté. Mais cela paraît impossible tant les mains invisibles se dressent pour l'arrêter et l'attraper. L'absurdité règne et si elle n'est pas aussi caustique que dans The Death of Stalin, un certain humour noir en émane... jusqu'au moment où la tragédie sonne.
S'attendre alors à une variation du chef-d'œuvre La grève d'Eisenstein serait bien mal connaître le cinéaste à la feuille de route complétement imprévisible, qui a écrit les scénarios des premières fresques d'Andreï Tarkovski et dirigé Sylvester Stallone! À 83 ans, Konchalovski adhère plutôt au calme méthodique, faisant beaucoup avec un budget limité. Sa mise en scène quelque peu statique se veut réfléchie et minutieuse, alors que ses exposés rhétoriques demeurent empreints de considérations morales et, ultimement, émotionnelles.
Sur une belle lancée depuis Les nuits blanches du facteur, le réalisateur tranche avec le côté âpre de son précédent Michel-Ange en renouant avec une superbe photographie en noir et blanc déjà exploitée dans Paradise. Mais son utilisation est ici beaucoup plus ingénieuse. Le cinéphile assiste à un combat permanent entre l'ombre et la lumière, cette dernière tentant de lever le voile opaque du silence et des mensonges. Puis il y a l'élaboration du cadre de l'image, plus serré que d'habitude, qui semble continuellement étouffer les êtres et même aspirer leur âme.
À l'image de Dostoïevski avec le bagne et de Soljenitsyne avec les goulags, Konchalovski tente avec ce qui est l'un de ses plus grands opus en carrière de faire œuvre utile en révélant ce qui fut longtemps tût. Porté par son titre ironique, Chers camarades! devient ainsi un important effort de mémoire qui éclaire autant hier qu'aujourd'hui et qui rappelle que le septième art russe est en pleine vitalité, entre la vision de ses maîtres (Sokourov, Zvyagintsev) et celle d'élèves ultra doués qui proposent des œuvres fortes comme Beanpole et DAU. Natasha.

2 octobre 2020

Aznavour, Le regard de Charles | Entrevue avec Marc Di Domenico et Mischa Aznavour

Aznavour, Le regard de Charles | Entrevue avec Marc Di Domenico et Mischa Aznavour

Film dans les salles du Québec le 1 octobre 2020 (Les films Opale) 

Depuis qu'Édith Piaf lui a offert sa première caméra en 1948, Charles Aznavour a filmé sa vie comme un journal intime. De ces archives, le réalisateur Marc Di Domenico a tiré Aznavour, Le regard de Charles, un documentaire intime qui sort des sentiers battus. Dans le cadre des Rendez-vous du cinéma français qui s'est tenu plus tôt cette année à Paris, nous sommes entretenus avec le réalisateur et avec Mischa Aznavour, le fils du regretté chanteur…

Vous avez toujours eu une bonne collaboration avec Charles Aznavour (vidéoclip, un film autobiographique pour TF1). Comment ce projet s'est concrétisé?
Marc Di Domenico: En fait, c'est le film qui nous a réunis. C'est Fellini qui dit ça. Moi je n'y peux rien, c'est le film qui m'a choisi et qui s'est fait… Il y avait toutes ces petites bobines dans un coin de sa maison, des bandes magnétiques. Je pense que c'est la maman de Mischa qui a dit : «Vous pouvez peut-être regarder ces images». J'ai commencé à les regarder en compagnie de Charles et tout s'est déclenché.

Il y avait des heures et des heures de matériel. En effectuer un montage fut aisé? Qu'est-ce qu'on garde? Qu'est-ce qu'on rejette? Car si vous jouez avec la temporalité et que ce n'est pas un biopic traditionnel, il y a tout de même un schéma qui est respecté, que ce soit sa musique, son enfance, ses amours, sa famille, son succès, l'Arménie… 
MDD: Il y avait plusieurs lignes directrices au départ. Ce n'est pas venu d'un coup. Ce n'est pas comme un documentaire classique qu'on avait fait avant, avec des entretiens qu'on illustre avec des images. Là, c'est complétement différent. Il fallait suivre sa narration, ce qu'il a fait avec sa caméra, son histoire, ce qu'il pouvait raconter à ce moment-là. Ce que je voulais comme construction, c'était qu'on regarde ce film comme si on écoutait un de ses albums. J'aimais bien l'idée de la variété. La variété, c'est quoi? C'est qu'on passe d'un thème à l'autre sans forcément que ça soit relié, mais on prend du plaisir à écouter.
Maintenant c'est fini, on n'écoute plus des disques mais seulement des chansons. Alors qu'avant, on écoutait des albums en entier. Et on faisait attention dans un album que deux chansons qui se suivent ne démarrent pas avec la même tonalité. Il y avait une construction, une cohérence. Je vais faire un film comme serait un album de Charles aujourd'hui. Sauf qu'on rajoute des images et on tente de lier les chansons. Déjà, ça fait choisir des chansons, ça fait mettre de la musique sur des images. Et les images, ça donne des thèmes importants de sa vie.
On travaillait avec quatre monteurs différents et je les ai épuisés. Avec un premier monteur, j'ai travaillé pendant trois mois et on a tout jeté à la fin. Parce que c'était trop conventionnel. Ensuite, j'ai travaillé avec une monteuse et c'était trop expérimental. Et puis il y a le texte qui était très important…

Justement, une fois qu'on a les images et la musique, comment s'exprime la narration? Comment déterminer ce qui est dit? Vous interprétez ces images? On passe donc d'un film de Charles Aznavour à votre film. Ce qui équivaut à une rencontre entre deux mondes.
MDD: Oui, c'est ça. Ce que j’ai fait, c'est réunir un maximum de textes tirés de ses livres et de ses interviews que je pouvais coller, selon ce qui marchait sur ces images. Je faisais des associations images/textes que j'avais pu lui soumettre avant sa mort… J'étais en totale liberté. Ce texte, on l'a peaufiné. Il y a des phrases qui sont entièrement d'Aznavour, mais il y avait des liaisons, une construction. Lui, il n'a jamais écrit pour ces images. Il fallait quand même finir ce travail de ciselage, de polissage. Après, Mischa a choisi Romain Duris pour la voix off… 

Un excellent choix, qui fonctionne très bien. 
Mischa Aznavour: Oui, c'est vrai que ça fonctionne bien. Il fallait trouver quelqu'un qui a un peu la même énergie et pas quelqu'un qui essaye de jouer Aznavour ou qui essaye de jouer le petit Parisien. Il fallait quelqu'un qui soit lui-même.

Selon vous, pourquoi Charles Aznavour filmait autant? Pour immortaliser le moment? Pour se rapprocher des autres? Pour exister? Comme odyssée vers la mémoire? 
MDD: Je pense que c'est un rapport physique à la machine. Encore les dernières années, il ne partait jamais sans son appareil photo et sa caméra. Je pense que c'est comme une deuxième nature… Il a sa caméra, il est comme ça, aux aguets, tac!, il va chercher des choses. C'est quelque chose de naturel chez lui. Ce n'est pas forcément réfléchi, pensé. Il avait ça très tôt en fait. Et je ne pense pas que c'était dans le but d'en faire le film de sa vie. 

À l'époque, on était moins dans un culte des images comme aujourd'hui… 
MDD: Absolument. Non, je pense vraiment que c'est le rapport à l'objet, à la pellicule aussi. Je pense qu'il aimait ça. Il aimait tout ce qui était technologie. Il a commencé avec du Super 8. Mais il faisait pareil en musique. Il a eu les premiers synthés… 
MA: Il a eu le tout premier Macintosh aussi. Quand j'étais jeune, il ramenait des espèces de robots et à chaque fois je lui disais: «C'est à moi, c'est mon jouet, vous n'avez pas le droit de jouer avec.» Quand il était petit, il n'avait aucun jouet, aucun truc. Tous ces gadgets, ces choses-là, ça a comblé un petit manque de son enfance. Comme les chaussures… il en avait tellement! 

Qu'est-ce que le film dit sur le temps qui passe? Il faut le saisir et en profiter avant que ça soit trop tard ? 
MDD: Absolument. C'est très juste ce que vous dites. C'est vraiment un film sur le temps. Le temps qui passe et ce qui nous entoure. Est-ce qu'on le voit? Est-ce qu'on est présent? Je trouve aussi que ce qui ressort du film, c'est que Charles vivait à l'instant. Il le vivait tellement fort qu'il le regardait vraiment, il captait. Godard disait : «Regarder, c'est garder deux fois.» Il l'a vécu, il l'a regardé et donc on peut encore le voir aujourd'hui. Ça, c'est précieux. C'est comme la madeleine de Proust. C'est un vrai témoignage sur le temps, qui donne la possibilité de s'y retrouver. 

D’autant plus que ce n'est pas un regard glamour sur l'époque, mais plutôt un regard d'immigrant sur des gens un peu anonymes. La nécessité de regarder de l'autre côté du miroir afin de déceler ce qu'on ne voit généralement pas. 
MDD: Absolument. Mais je pense que c'est ça aussi qui plaît aux gens. Le public, il s'y retrouve. S'il avait filmé des stars, alors ça aurait été Gala people. Mais le film, ce n'est pas ça. C'est vraiment un instantané sur le monde à un moment donné. Il a cet effet de bond dans le temps et je trouve ça vachement agréable. 

Entrevue réalisée par Martin Gignac, à Paris, en janvier 2020